Ecriture Passion...

 

 

Cymbali

 

 

Par-delà la frontière tanzanienne, Cymbali contemplait les majestueux contreforts du Kilimandjaro dont les reliefs, baignés par la douce lumière opalescente de l'astre solaire, se distinguaient très nettement. Il adorait cette heure très matinale où, dans la brume diaphane montant des terres brûlées par le soleil, les apparences de la nature en éveil se mouvaient dans un ballet de splendeurs irréelles. Cymbali vantait cette existence pastorale bienheureuse qui lui convenait parfaitement. Derrière lui, à la lisière du parc national du Tsavo Occidental, le jeune guerrier apercevait les fumerolles blanches de son village. Son campement s'était établi dans cette superbe région où, grâce à un gibier abondant et de vastes pâturages, la survivance de leur ethnie nomade se perpétuerait depuis la nuit des temps.

Cymbali, jeune Massaï au charisme attachant, bénéficiait de l'estime des siens et rêvait de son proche mariage avec la belle Kimalé. Les accords étaient scellés, depuis son plus jeune âge, comme le veut la coutume, et seraient le point d'orgue à sa destinée. Il y aurait ce jour-là une grande fête à laquelle seraient conviés leurs voisins, les Kikuyus… Ils y danseraient alors tous ensemble, au rythme des tambours et des chants traditionnels. Il se promit qu'un jour, lorsqu'il aurait économisé un pécule assez conséquent, grâce à la vente d'une partie de son bétail, il emmènerait Kimalé à Mombasa afin de la couvrir de cadeaux. Elle seule serait la mère de ses enfants et tous deux connaitraient enfin l'immense bonheur de fonder une véritable famille, un nouveau clan. Leur future existence commune lui sembla dès plus merveilleuse.

Soudain, l'attention de Cymbali se porta vers un épineux bosquet d'où émanaient des feulements rauques. C'était la deuxième fois que cette inquiétante manifestation se produisait. Il n'y avait plus de doute, il était revenu… Calmement, il fit coulisser sa longue sagaie entre ses mains, releva lentement son bouclier bicolore, puis fit face à son ennemi. Cymbali se mit courageusement à frapper cette protection dérisoire du plat de sa lance, en poussant des cris de défiance à l'encontre de la menace dissimulée.
- " Cette fois, tu ne mangeras pas un veau de mon troupeau, marmonna-t-il… "
Curieusement, le jeune homme éprouva une immense fierté à la seule idée de défier, sans l'ombre d'une hésitation, le roi des fauves sur son propre territoire de chasse. Toutefois, et même s'il s'agissait probablement d'un vieil animal solitaire, le fier guerrier Massaï qu'il était devenu n'en demeura pas moins très prudent…

Les anciens lui avaient savamment inculqué, dès son plus jeune âge, les secrets de la chasse et les vertus de la bravoure. L'humilité, ainsi qu'un sens très aigu de la réflexion, indispensables avant tout passage à l'acte. Savoir jauger, mais surtout ne jamais sous-estimer son adversaire… Cette prescience élémentaire manifeste, alliée d'un courage certain, dénotait d'une évidente maturité malgré sa jeunesse. Inutile de se sauver, cela ne servirait à rien, sauf, à passer pour un couard, ou à servir de festin de choix pour ce lion affamé. À ce propos, le félidé en question émergea lentement d'un taillis de hautes herbes et fixa intensément sa proie. Il sembla peser lui aussi le pour et le contre, puis adopta une attitude sans équivoque…

Sa posture devint extrêmement menaçante et lorsqu'il retroussa ses babines, exposant une dentition impressionnante, suivie de rugissements terrifiants, Cymbali ressentit un frisson glacial parcourir son échine. Courageusement, le jeune Massaï se prépara à l'affrontement inéluctable… Il campa derechef une posture calquée sur l'esbroufe, priant intérieurement pour que son coup de bluff réussisse. Sa superbe et son attitude guerrière semblèrent, de prime abord, poser un dilemme évident chez son agresseur. Le vieil animal, car il s'agissait manifestement d'un ex-adulte dominant rejeté par son clan, stoppa net son attaque. Le troupeau de bovins, ayant lui aussi pressenti le danger imminent, terrorisé, essaya désespérément de se regrouper en cercle sous les morsures de Luo, le brave chien de berger familial.

L'espace d'un instant, les yeux s'affrontèrent. Des regards de défi où il n'y avait plus la moindre place au doute, ni à aucune autre alternative. L'animal sauvage sembla se décider, subitement, puis fonça sur Cymbali. Une trentaine de mètres encore et il serait sur lui… Le valeureux Massaï releva alors son arme à l'horizontale, campé sur ses jambes noueuses, puis, plaqua son frêle bouclier ovale devant son visage et attendit le choc qui s'annonçait. Les antagonistes roulèrent pêle-mêle, dans un nuage de poussière ocre et aveuglant, avant de choir dans les pattes frêles des bœufs affolés du troupeau. Cymbali subit le terrible assaut, ressentant les fulgurantes douleurs causées par les mâchoires d'acier du fauve.

Sans son bouclier pulvérisé sous la charge, il eut probablement le visage emporté par la violence inouïe de l'agression. Juste avant de sombrer dans l'inconscience, Cymbali sentit l'haleine fétide du lion souffler le vent de la fureur sur son visage…
Le bétail étant décimé, Luo vint s'approcher prudemment de la masse formée par les corps… Il se mit à geindre, hurlant à la mort puis détala, mû par la peur quasi viscérale qui le tenaillait, tandis qu'au loin des cris se faisaient entendre, suivis d'une cavalcade effrénée. La débandade générale du troupeau attira l'attention des membres du clan, provoquant l'alerte… Le village tout entier se mit sur le pied de guerre. En quelques instants, il y eut un attroupement important sur les lieux du drame. Une tristesse inimaginable se peignit sur les visages penchés sur la masse sanglante des corps où Cymbali gisait apparemment sans vie… Des cris de détresse se répercutèrent alentour, tandis que chacun s'empressait de secourir celui qui venait d'affronter la pire des situations, le plus sombre des cauchemars. Une très forte odeur de fauve, mêlée à celle fade du sang, frappa le subconscient de Cymbali et provoqua sa réaction. Il hurla, sans discontinuer.

Malgré tous les efforts désespérés pour se relever, les tentatives du courageux Massaï demeurèrent vaines. Cymbali se dit qu'il devait être blessé, très gravement ou, pire, parvenu déjà au paradis des braves… Sa vue se brouillait sans cesse, et il sentait par instants un liquide chaud et gluant inonder son visage. Sans doute n'en avait-il plus pour longtemps… Soudain, il put se mouvoir de nouveau, graduellement tout d'abord, puis franchement ensuite. Des cris de joie lui parvinrent, proférés dans une cacophonie non identifiable. Il sentit des mains le palper avec une infinie douceur, des étoffes trempées d'eau fraîche lui laver le visage ainsi que les membres de son corps meurtri puis, d'un seul coup, le voile se déchira. La lumière aveuglante du jour lui sauta aux yeux. Il était en vie…

- Il recouvre ses esprits ! Dieu soit béni, il est vivant !
Avec peine, Cymbali articula ces quelques mots :
- Que m'est-il arrivé ? Où suis-je ?
C'est sa fiancée qui lui répondit, avec des sanglots dans la voix :
- C'est Kimalé ! Tu ne crains plus rien, mon cher amour ! Je me demande comment il se fait que tu sois encore de ce monde, après une attaque pareille… C'est un miracle que tu sois toujours en vie, mon pauvre Cymbali !
La jeune femme pleurait toutes les larmes de son corps, faisant pitié à voir. Sur ordre, on installa le blessé sur un petit brancard de fortune, puis on le dirigea vers le Kraal proche. "Village Massaï traditionnel". La cohorte se mit gaiement en route, accompagnée de chants et de danses destinés à célébrer l'immense courage de Cymbali.

Le cortège parvint peu après aux abords du corral. "Enclos situé au centre du village et cerné par une cinquantaine de huttes confectionnées par les jeunes femmes Massaï, avec des structures en bois léger enduites de bouses de bovidés".
Les habitants du village accoururent aussitôt auprès du cortège, formant une multitude conséquente et curieuse. Les anciens purent enfin contempler le héros du jour, allongé sur une litière de fortune, couvert de sang et de vilaines blessures. Précautionneusement, son grabat fut déposé au sol, devant une assemblée recueillie et silencieuse.
Le chef du village, le "Laibon", s'approcha du blessé puis, solennel, dit :

- Le peuple Massaï est amplement honoré, Cymbali ! Par ta bravoure, ton sacrifice, tu montres aux jeunes générations, et aux anciens que nous sommes, que les valeurs que nous vous avons transmises ont fait une fois de plus leurs preuves. Je tiens à te rendre un vibrant hommage, devant notre village réuni au grand complet, afin que nul n'ignore la portée de ton acte. C'est pourquoi, nous, doyens Massaïs, t'élevons au rang de chasseur émérite au sein du grand conseil ! Qu'il en soit ainsi !

Le chamane s'empressa ensuite au chevet du jeune guerrier, recouvrant ses blessures de baumes savamment confectionnés pour ce genre de plaies. Kimalé le secondait, attentive aux moindres réactions de son aimé. De temps à autre, elle adressait un regard inquiet et chargé d'interrogations à l'adresse du respectable homme médecine, son père, cherchant dans son attitude les réponses à ses muettes questions. Soudain, les parents de Cymbali s'approchèrent silencieusement de la couche de leur enfant. Le père caressa un instant les cheveux tressés de Kimalé, puis s'accroupit au chevet de son fils, tandis que la mère de celui-ci vint se serrer contre sa future belle-fille.

- Là, tout doux, mon fils. Je suis là, désormais. Nous sommes si heureux de te savoir en vie. Mon cœur de père n'aurait pas survécu si Shamra, le Lion-Roi, t'avait ôté la vie… Je vais bénir les cendres des anciens et prier celui qui nous observe en sa céleste demeure. Je lui confierai mes prières et le remercierai encore d'avoir épargné ton existence. Repose-toi, mon courageux fils. Ceux qui t'aiment vont veiller sur ton repos. Demain, nous reparlerons de tout ceci, tranquillement…

Le chamane se pencha ensuite sur celui qui faisait battre le cœur de sa fille. Il loua sa maturité d'esprit, eu égard à son jeune âge, lui démontrant que son choix dans les tractations maritales antérieures furent judicieuses et lui confia :
- Viens contempler ton adversaire, Cymbali et recueille-toi devant sa dépouille.
À l'extérieur, des guerriers de la tribu venaient de rapatrier le corps de Shamra… Le vieux lion gisait au centre du vaste corral, dormant de son dernier sommeil… Son poitrail, transpercé par la longue sagaie de Cymbali, était rougi de sang. Le grand fauve à la puissance colossale, capable de briser d'un seul coup de patte la colonne vertébrale d'un gnou adulte, reposait devant les observateurs ébahis.

Seuls les esprits sacrés, dans leur immense mansuétude, guidèrent le geste de Cymbali, et par son authentique exploit, lui montrèrent la voie du courage et de la délivrance. Demain serait un grand jour. Un de ces moments qu'il est bon de mettre en exergue devant les témoins du passé, du présent et les regards juvéniles de l'avenir. Au cœur d'une nuit agitée, Cymbali dut affronter bien d'autres démons… Ceux des fièvres malignes, ainsi que les souffrances provoquées par les terribles morsures de Shamra. Son bras gauche était en charpie, lacéré du poignet jusqu'à la base du cou… Des lambeaux de chairs rougies par le sang suppuraient, provoquant des élancements dans tout son être. Le chamane semblait très soucieux… Il fit appeler le père de Cymbali, qu'il supplia de dépêcher une estafette vers Makindu pour quérir les médications des blancs.

- Seule leur médecine pourra sauver ton fils. J'ai peur que mes plantes, et leur action, ne suffisent à guérir son pauvre corps blessé. Il faut faire au plus vite, ou je serai obligé de lui couper le bras afin que le mal qui le ronge n'épuise la source de vie qui fait battre son cœur… Il n'y a plus de temps à perdre… Il faut te hâter !
Une colonne de dix hommes, armés jusqu'aux dents, et guidés par des flambeaux, se mit en route sur-le-champ, s'enfonçant au cœur de la savane à un rythme soutenu. Les ordres étaient très clairs et sans appel. Ramener coûte que coûte la médecine des blancs… Cymbali hurlait par instants, réveillant le petit village endormi. Il était la proie de douleurs intolérables qui, malgré les drogues du chamane, l'empêchaient de trouver le repos. Dans son délire, il revoyait la gueule béante de Shamra s'ouvrir sur lui, afin de dévorer sa misérable vie, tandis que les yeux jaunes du fauve fouillaient son âme. Sa mère et sa fiancée se relayaient sans relâche, ne sachant comment faire pour atténuer le mal qui le terrassait.
Leurs prières semblaient ne pas trouver d'écho.

À l'aube du sixième jour pourtant, et grâce aux remèdes prescrits par le médecin de la petite mission de Makindu, Cymbali recouvra ses esprits et sa vitalité. L'infection véhiculée par les blessures de Shamra fut définitivement vaincue.
Ce terrible évènement marqua bien entendu la vie du jeune Massaï, dont la hardiesse avait subjugué son entourage. Le seigneur de la savane avait dû rendre les armes, vaincu par le courage et l'adresse du valeureux guerrier qui avait mis un terme à son existence. Il s'en montra digne, et en respectable adversaire qu'il fut, permit ainsi à l'âme de sa défunte victime de rejoindre le royaume des grands esprits.

Pour l'heure, Kimalé rayonnait aux côtés de son futur époux. Déjà cinq jours qu'elle veillait sur lui, remplacée de temps à autre par la maman du blessé. Elle prenait alors un peu de repos avant de rejoindre aussitôt celui qui serait le père de ses enfants. Kimalé, fille unique du chamane, était belle et longiligne, comme tous les Massaïs. Elle affichait parfois ce regard hautain qui, allié à un port de tête altier, lui donnait des apparences de grande noblesse. Au-dehors, il faisait grand jour. Cymbali capta les signes familiers lui annonçant que le village était réveillé. On s'affairait tout autour de sa hutte, et par instants, des cris d'enfants apportaient une note de gaieté à son tracas. Il écoutait attentivement leurs chuchotements, devinant qu'ils lui feraient fête dès qu'il sortirait de sa hutte… Ce matin-là, c'est Kimalé qui paracheva la toilette du convalescent et l'aida à se vêtir.

- Tu es très beau ainsi, mon futur époux. Comme je suis heureuse, si tu savais…
- Merci à toi, douce Kimalé. Mon cœur s'emballe dès que je t'aperçois. Cela prouve combien tu comptes pour moi. J'espère seulement être remis pour notre union…
- Shamra n'a pu venir à bout de toi, alors comment peux-tu en douter ?...
Cymbali prit sa fiancée dans ses bras et posa un léger baiser sur ses lèvres.
- Je t'adore, ma Kimalé, sois-en sûre. J'ai eu si peur de ne plus te revoir… Force est de reconnaître que ce fauve m'a offert la peur de ma vie…
- Tu ne mesures pas la portée de ton geste, mon beau Cymbali. Si j'étais à ta place, je sortirais afin de voir ce qui m'attend dehors… fit-elle mystérieuse.
Le jeune Massaï souleva la tenture, soutenu par sa future épouse et se retrouva sous les vivats d'une foule joyeuse, l'applaudissant à pleines mains. Chacun y alla de tapes amicales pour les hommes, de caresses furtives pour les femmes et d'affectueux baisers prodigués par les enfants. La liesse était générale. Le chef du clan s'approcha soudain, puis remit au digne représentant de la tribu un paquet oblong.
- Un cadeau ? C'est pour moi ?...
- Ouvre, Cymbali et tu verras répondit, en Swahili, le chef Massaï.

Le jeune berger défit l'emballage sombre et poussa un cri de surprise.
- Mais, c'est ma sagaie ! Elle porte encore les traces du sang de Shamra…
- Nous avons pensé que tu serais heureux de la montrer un jour à ton fils… Cette arme est un trophée de très grande valeur. Désormais, l'âme de Shamra l'habite... Elle veillera sur ta future famille. Nous avons retrouvé cette lance fichée dans le cœur de ce noble lion. Il est mort sur le coup, probablement foudroyé par ton imparable défense. Ton attitude, et le geste que tu adoptas à cet instant, t'ont sans nul doute sauvé la vie et feront désormais école dans notre enseignement auprès des jeunes de notre clan. Te voici couvert de gloire, mon jeune ami. Que celle-ci t'apporte, humilité et sérénité.
- Merci pour cette attention, ô, grand chef vénéré. Je l'installerai en bonne place dans ma hutte, partout où nos pérégrinations guideront nos pas et la montrerai à ceux qui viendront rendre visite à ma famille.

Le chamane s'approcha à son tour, puis s'adressa à son futur gendre :
- Cymbali, la tribu entière a goûté à la chair de celui que tu viens de terrasser ! Nous sommes sûrs ainsi de posséder une partie de sa force, précisa le sage. Tu devras en manger des morceaux, afin que d'heureux présages s'accomplissent. Il ne peut en être autrement…
- J'en serai très heureux, rassurez-vous. À dire vrai, j'ai grand faim…
Les rires fusèrent à nouveau, puis cédèrent la place aux préparatifs de la fête. La tribu au grand complet apporta sa contribution aux dispositions envisagées par les notables du clan. Jeunes et vieux s'organisèrent, sans discussion, afin que tout soit accompli comme il le fallait. Solidarité… mot, assurément magique symbolisant la pierre angulaire nécessaire à la réussite de toute société, sans laquelle il ne peut y avoir de paix durable, ni de bien-être partagé entre les êtres humains…

Les Massaïs connaissaient parfaitement, et depuis l'aube des âges farouches, toutes les vertus essentielles à l'épanouissement de leur société patrilinéaire. Les hommes y tenaient les rôles prépondérants et leurs femmes partageaient avec eux, outre les tâches quotidiennes de la vie, une grande partie de l'éducation des enfants. Savant dosage qui, malgré le côté tribal de leur existence, manifestait d'un tangible équilibre au sein de leur ethnie. Un seul mot venait à l'esprit en les observant… harmonie.
Le repas de Cymbali fut plus copieux qu'à son habitude, surtout pour un gabarit chétif comme le sien… Les Massaïs ne passant pas pour être des colosses, la douce Kimalé se mit en devoir de redonner des forces à son émérite fiancé. Il fallait que le héros récupère de sa vitalité, surtout après ces cinq jours de jeûne forcé… Une salade à base de plantes sauvages, accompagnée d'un poulet grillé au feu de bois, et pour conclure, une jatte de baies sauvages, le tout arrosé d'eau fraîche puisée dans la rivière voisine, grâce au concours de trois jeunes enfants ne sachant que faire pour s'attirer les sourires de Cymbali.

- Cymbali, tu as vu comment ils te regardent ? Combien ils sont désireux de te faire plaisir ? Comme ils t'aiment, tout simplement ?
- Ils sont vraiment très serviables et adorables, c'est certain !
- Moi, je dirais qu'ils sont subjugués par ton aura et ton acte de bravoure. Mais il n'y a que les femmes pour comprendre ces choses-là… Vous, les hommes, ne voyez souvent pas plus loin que le bout de votre nez…
- Qu'a-t-il donc de spécial, mon nez ? fit Cymbali, en éclatant de rire.
Il essaya d'attraper sa douce Kimalé pour lui montrer l'amour qu'il ressentait à son encontre, lorsqu'une violente crispation amena un rictus de douleur sur son visage… Soudain, ses traits se figèrent et son teint devint livide. L'instant d'après, il s'évanouit.
Un cri de désespoir perça le calme du campement. Kimalé se jeta aux pieds de son aimé en constatant, horrifiée, que du sang coulait abondamment de l'une de ses blessures. Éprouvant soudainement le désir d'embrasser sa promise, il avait fort malencontreusement provoqué la réouverture de l'une de ses cicatrices…

Le chamane arriva promptement et ordonna que l'on allonge le blessé sur sa couche. Il demanda à sa fille de préparer un emplâtre, avec une pâte odorante réalisée à base de plantes préconisées pour accélérer la cicatrisation. Ensuite, il recommanda à son entourage de veiller à ce que le blessé ne bouge plus, quitte à l'attacher s'il le fallait… Cymbali demeura alité la journée entière et la nuit qui suivit. Le lendemain, en milieu de matinée, une petite délégation constituée de femmes d'âge mûr et d'enfants vint quérir le héros. Kimalé l'aidait à se vêtir lorsque les émissaires se présentèrent. Une large bande de tissu entourait son bras supplicié, l'empêchant de se mouvoir. Consignes utiles afin de laisser le temps aux médications de faire leur effet.

Paré de ses plus beaux atours, le vainqueur émergea dans la lumière du jour sous les clameurs de la tribu réunie au complet. L'ovation perdura un long moment, amenant chez le brave berger un embarras qu'il eut beaucoup de mal à contenir. Les sages du clan Massaï ayant fait installer une sorte de chaise haute, au beau milieu du corral, y firent monter celui qui devait recevoir les hommages de son village. Les jeunes guerriers entamèrent une danse rituelle, frappant leurs boucliers de leurs lances en martelant le sol de leurs fines sandales de cuir. Un peu plus loin, des femmes rassemblées en cercle, et accompagnées des enfants du village, scandaient leur chant en tapant dans leurs mains.

Les anciens, femmes et hommes réunis, élevés au même rang dans l'échelle sociale de leur ethnie, apprécièrent sans retenue ces manifestations, y participant avec un plaisir évident. Les fiers guerriers Massaï poussaient des cris sauvages en singeant les attitudes à tenir afin d'impressionner un virtuel ennemi pour le terrasser ensuite. Cymbali applaudissait à certains moments, donnant ainsi son approbation sur la réalité des postures et leurs effets. Les scènes gestuelles et les chants durèrent une bonne partie de la journée, interrompus uniquement par un grand festin prit au zénith du soleil. Demain, la vie reprendrait son cours, emplie de simplicité et de labeur quotidien. Pour l'heure, il s'agissait d'honorer un guerrier, le plus valeureux du village, en lui témoignant par ces joyeuses exhibitions toute la reconnaissance et le respect dû à son ascension dans l'échelle sociale du clan.

Mis à part le chef du village, aucun des membres ne pouvait se vanter d'un tel exploit. Il est vrai que la plupart de celles ou ceux qui eurent maille à partir avec des fauves d'un tel acabit, le payèrent de leur vie… Cymbali était conscient de la chance inouïe qu'il avait eue et du fait que son réflexe, guidé par un instinct de survie hors du commun, lui avait sans aucun doute permis de surmonter avec panache cet obstacle majeur. Dans la douceur du soir, réunis autour d'un grand feu de joie, les anciens Massaïs contèrent aux jeunes de la tribu les légendes de leurs ancêtres, transmettant ainsi leur savoir aux générations futures. Les adolescents écoutaient avec un profond respect, et ravissement, les paroles prononcées par les sages lesquelles, véhiculaient par leurs bouches, prenaient des accents magiques nimbés de mystère.

Plus tard, au cœur de la nuit, Kimalé et Cymbali demeurèrent seuls, le regard perdu vers les cimes du Kilimandjaro dont la silhouette se découpait sur la sphère laiteuse de la pleine lune. Leurs cœurs battaient à l'unisson. Main dans la main, ils se serraient l'un contre l'autre, faisant des projets d'avenir pour leur vie commune. Ils auraient des enfants, certes, un ou deux, mais il y aurait leur amour avant tout… Bien qu'ils ne se soient pas choisis, leurs parents s'en étant chargés à leur place dès que Kimalé avait franchi l'âge de deux ans, ils s'aimaient d'un amour sincère. La douce et belle jeune femme mangeait des yeux son futur époux, ressentant une immense fierté à son encontre. Il serait un père accompli, de cela elle n'en doutait pas un seul instant, mais il serait aussi et surtout, un excellent mari…

Elle le ressentait à la façon qu'il avait de la toucher avec cette infinie délicatesse, cette retenue emplie de douceur et de respect. Elle savait aussi, malheureusement, que leur plaisir charnel ne connaîtrait pas l'apothéose à laquelle ils étaient en droit de prétendre… La faute en revenait à ces stupides et non moins cruelles lois tribales, imposant de profondes blessures, comme celles de l'excision et contre lesquelles il est très difficile de lutter… Elle se promit alors de se rattraper autant que possible, et ferait, dans sa libido personnelle, l'impossible afin de transcender leur amour. Ceux qui s'étaient comportés comme des barbares, en mutilant son jeune corps innocent, ne gagneraient pas cette fois, elle s'en faisait le serment. À moins que, un autre fauve, plus fort encore… Elle frissonna, rien qu'à l'idée de la mort affreuse à laquelle avait échappé son valeureux Cymbali…
Le jeune Massaï dut le ressentir aussitôt, car il serra doucement contre lui celle qui faisait battre son cœur et lui souffla en l'embrassant :

- Ne sois plus inquiète, mon amour, je suis là désormais...
- Je ne serai rassurée que lorsque tous les Shamra ne seront plus de ce monde…
- C'est impossible, mon oiseau, mais je ferai encore plus attention, c'est promis.
À l'aube, les amoureux se séparèrent à regret. Ils avaient hâte de vivre ensemble et de s'aimer. En attendant ces doux instants, ils savaient qu'il était hors de question de passer outre les interdits et d'accomplir l'acte sexuel avant leur union, sous peine de se retrouver à jamais bannis par leurs familles… Il faudrait vivre alors avec un déshonneur qui tuerait à coup sûr leur amour. Deux semaines, encore…

Au moment où Cymbali regagnait sa hutte, il sentit une main se poser sur son bras valide. Il fit volte-face, surpris. Celui qui se tenait près de lui n'était autre que le chamane, son futur beau-père. Son visage semblait impénétrable.
- Nous ne faisions rien de mal, Kimalé et moi, je vous assure, vénérable chamane !
- Je ne le sais que trop bien, mon brave Cymbali ! Je souhaitais simplement t'avertir que vos noces seront avancées d'une semaine. Il faudra donc te préparer à cet évènement et faire en sorte d'être remis au mieux de tes blessures.
- Sans vouloir vous offenser, pourquoi avoir avancé la date de notre union ?
- Nous ne voulions pas vous faire languir plus avant, car tu nous as démontré, par ton courage et la périlleuse situation que tu as brillamment surmontée, ton aptitude à te comporter en adulte à part entière. De plus, mon brave Cymbali, cette décision ne vient pas uniquement de moi. Mon épouse et tes parents sont d'accord eux aussi…
- C'est Kimalé qui va être contente !… lui confia Cymbali.
- Pourquoi, mon futur gendre ne l'est pas ?...
- Je suis fou de joie, au contraire ! Vous ne pouvez vous imaginer à quel point !… J'aime votre fille de toute mon âme et la respecterai comme il se doit, vous avez ma parole de chasseur. Ma parole d'homme !
- Je te crois sincère, Cymbali et suis heureux de te confier ma Kimalé. Puissiez-vous connaître le véritable bonheur et l'immense joie d'avoir des enfants tels que vous.
- Kimalé est au courant ?
- Sa maman le lui révèle en ce moment même, avoua le chamane avec un clin d'œil.

Les deux hommes se quittèrent par une affectueuse accolade. Demeuré seul, Cymbali poussa un tel cri de joie que tout le village manqua se réveiller… La lumière opalescente du jour qui naissait, révéla un large sourire sur le visage buriné du chamane.
La semaine s'écoula avec une lenteur exaspérante, du moins pour les futurs époux… Cela ne manqua pas d'amener de légères tensions au sein des deux nobles familles. Chez Cymbali, les parents ne se vouaient qu'aux festivités à venir. La mère du jeune héros essayait d'occuper son rejeton, tandis que le père riait sous cape de voir son fils se morfondre comme une âme en peine et de temps à autre, le tançait gentiment.

- Tu vas finir par nous donner le tournis, à force d'aller et venir, mon fils.
- Père, les jours sont d'une longueur démesurée, cette année, enfin je trouve !…
- Que dire des nuits... fit son géniteur en éclatant de rire. C'est encore pire !
Chez Kimalé, cela ne valait guère mieux…
- Maman, ma robe de mariée ne sera jamais terminée, à cette vitesse-là !…
- Je crois que tu as raison, ma pauvre enfant. Il va falloir reporter le mariage de deux ou trois semaines, au moins ! répondit-elle en adressant un sourire narquois à l'aïeule venue prêter son concours aux préparatifs de la noce.
Le plus souvent, Kimalé quittait la hutte familiale pour s'aventurer d'un pas rageur vers l'extérieur du campement, malgré les recommandations de sa mère.
- Mère, cette petite finira bien par se faire dévorer un de ces jours par un fauve, ou je ne sais quel autre animal sauvage !...
- Comme je me souviens de ton irritation, lorsque tu étais à sa place, confia finement l'aïeule… Que tu étais belle, toi aussi, et si impatiente…

La dernière nuit fut terriblement agitée pour les futurs époux. Enfin, l'aube du grand jour vint les tirer d'un sommeil tardif dans lequel ils avaient fini par sombrer. Tout le village s'éveilla au chant du coq de la basse-cour, lequel céda bien vite la place à un concert de rires d'enfants et de clameurs diverses. Cymbali sauta littéralement au bas de sa couche et se dirigea sans plus attendre vers la rivière toute proche pour y faire ses ablutions. Celles-ci achevées, il revint au pas d'arpenteur vers les siens, qui s'activaient eux aussi.
- Viens prendre ton déjeuner Cymbali ! La cérémonie sera longue, comme tu le sais.
- Mère, je ne pourrais rien avaler, je t'assure !
- Rien à faire ! J'ai préparé une omelette à ton intention et tu ferais bien de te mettre à table avec ton père, sinon gare !…
- Que veux-tu faire, mon fils ? questionna son père. Ah oui, c'est vrai, te marier… Tu vois ce qui t'attend avec les femmes ?…
Ils éclatèrent de rire tous les trois, puis s'installèrent pour le premier repas du jour. Au même instant, Kimalé prenait son bain dans un grand baquet de bois où sa mère et sa grand-mère avaient versé de l'eau chauffée sur la braise. La jeune femme nue faisait l'objet de toutes les attentions. Il n'était pas question que la fille du chamane se mariât sans posséder les atours qui pussent convenir à sa condition, ni masquer sa beauté…
- Comme je voudrais être à ta place, Kimalé… Ma vieille carcasse se traîne et mon corps souffre de tant de douleurs. Je suis fatiguée, ma douce enfant, mais je remercie le Tout-Puissant de me permettre d'être là, aujourd'hui, et d'assister à ton union avec Cymbali.
- Allons, grand-mère vénérée, ne dis pas de sottises, voyons. Tu seras toujours aussi jeune pour moi. Toi, si complice, si avenante, comme je t'aime !

Une fois séchée, la peau enduite d'embrocations concoctées par son chamane de père, et réalisées à base d'huiles fleurées, Kimalé enfila une longue robe multicolore. Ensuite, elle se para de précieux bijoux d'or ciselé et de colifichets multicolores. Pour clore ses préparatifs, la jeune femme chaussa de fines sandales de cuir tanné, en peau de gnou, fixées par de minces lanières tressées. Ainsi parée, la belle put enfin paraître au grand jour. Conduite par sa mère, placée à sa droite, et par son aïeule, à sa gauche, Kimalé sortit pour rejoindre le centre du Kraal où l'attendaient le clan ainsi que les personnalités. Avant de quitter la hutte familiale, les deux adultes posèrent sur les cheveux coiffés de la promise une étoffe finement brodée. Ensuite, les trois femmes se dirigèrent vers le lieu de la cérémonie. À leur approche, un respectueux silence se fit.

Cymbali patientait aux côtés de ses parents, n'ayant d'yeux que pour la déesse noire qui s'annonçait. Il ferma son esprit au reste du monde afin de ne voir qu'elle. Kimalé leva le voile qui dissimulait son visage puis croisa le regard de son fiancé. Leurs yeux étincelaient d'éclairs joyeux. Il lui sourit gentiment.
- " Dieu qu'elle est belle, pensa le jeune Massaï. "
Kimalé se tenait parfaitement droite, arborant une attitude fière, presque hautaine. Elle entendait démontrer, par cette orgueilleuse posture, que son nouveau statut social faisait d'elle une adulte à part entière. Elle rejoignait ainsi le cercle très envié des femmes qui assument les lourdes responsabilités de la vie du clan.
On plaça les pressentis face aux notables de la tribu, femmes et hommes mélangés et lorsque tout fut prêt, la cérémonie débuta. Le chef de la tribu et son épouse accueillirent avec moult déférences les futurs époux, puis le Laibon qu'il était leur parla en ces termes :

- Jeunes gens, vous, dont les parents ont décidé votre union, je vous exhorte à œuvrer afin que votre existence soit un modèle pour tous les membres de la tribu ! À transmettre nos valeurs à vos futurs enfants et à faire en sorte qu'ils deviennent les dignes représentants du peuple Massaï ! Veillez sur eux, comme vos parents ont su le faire. Apportez-leur l'affection dont ils auront besoin, durant leur vie entière. Sachez aussi les préserver des dangers qui ne manqueront pas de se dresser devant eux. Enfin, pour conclure, je vous souhaite, au nom de la tribu tout entière, un bonheur absolu et comblé d'amour. Les battements de mains rythmant les chants traditionnels résonnèrent, pendant que le chamane apposait les huiles sacrées sur les visages radieux des époux. Devant les regards qui convergeaient vers eux, le sage approcha ses lèvres du visage de la mariée et déposa sur les joues de son enfant deux tendres baisers.

- Je t'aime, ma Kimalé, et te souhaite tout le bonheur du monde.
- Merci, père. Je t'aime aussi, ainsi que mère et ceux de notre clan.
Puis, le chamane posa son regard sur celui qui avait ravi le cœur de sa fille, le toisa de toute sa hauteur, semblant le défier soudain, et lui dit :
- Cymbali je te confie ma fille, Kimalé. Aime-la, protège-la, et respecte-la… sinon, prends garde à mon courroux… Je te souhaite une vie longue et heureuse !
- Merci à vous, vénérable et aimé beau-père. L'immense honneur que vous me faites, en m'accordant la main de Kimalé, comble ma joie d'une indicible façon. Je n'aurai de cesse de mériter l'affection que vous me témoignez et jure, devant toute l'assemblée ici présente, de respecter l'engagement solennel que je viens de faire devant vous tous et de rester fidèle à celle que mon cœur a choisie.

Une ovation magistrale paracheva ces respectables paroles, faisant place aux danses et aux manifestations rituelles. La foule joyeuse encercla les nouveaux époux et se mit à tourner autour d'eux dans une farandole endiablée.
Chacun émettait des appels, poussait des cris gutturaux, et les yus yus de circonstance. Les nouveaux mariés se dévoraient des yeux, découvrant dans leurs regards éperdus d'amour, la promesse d'une vie merveilleuse. Un chaste baiser les unit, enfin.
Durant deux jours, le peuple Massaï célébra le couple nouveau, par des chants de joie, des attentions particulières, et le témoignage d'un attachement sans faille. L'amour remporta, durant ces jours empreints de bonheur, une victoire décisive sur les nombreuses menaces qui hantent les savanes sauvages du Kenya. Fin

Guy Vigneau