Ecriture Passion...

 

 

Fol espoir

 

 

Une nuit d'encre recouvrait ce coin perdu de Méditerranée où j'attendais patiemment. L'obscurité qui baignait le point de rencontre m'empêcha tout d'abord de distinguer les lieux dont on m'avait fixé précisément les coordonnées. Je dois reconnaître que, pour cette fois, moi qui réside habituellement dans l'éclatante lumière d'une céleste demeure, je n'étais pas gâtée par ma deuxième mission sur Terre. Celle-ci débutait avec un sérieux handicap…

Je laissais mon regard s'accoutumer à la noirceur qui recouvrait d'un sinistre manteau la surface agitée de la mer et finis par deviner quelque chose. Non pas une forme, aussi vague soit-elle, mais plutôt un son, diffus tout d'abord, malgré le vacarme de la tempête, mais beaucoup plus net ensuite au fur et à mesure que je me déplaçais vers lui. Cette attention nécessita tous mes efforts et lorsque j'aperçus enfin une longue et mince silhouette surgir du néant, je sus que c'étaient eux…

L'embarcation défila graduellement sous mes pieds… me rappelant douloureusement l'éprouvante rencontre que j'avais vécue avec Maï Lin… (Un Sampan dans La Brume). Le bateau semblait voguer à la dérive, sans pilote, ni barreur pour assurer sa gouverne. Comme livré à lui-même, pour un voyage sans fin. Il arrivait tout droit des lointaines côtes de Dakar. À son bord, il y avait un amoncellement de corps, des deux sexes et de tous âges. Certains d'entre eux, très jeunes pour la plupart, ne bougeaient plus, morts…

Parti depuis dix jours de Saint-Louis du Sénégal, le canot avait donc longé les côtes de la Mauritanie, croisant au large de Nouakchott, puis celles du Maroc, pour s'engager enfin dans le détroit de Gibraltar. Un périple insensé, assurément inhumain, dont l'issue apparaissait pour le moins chimérique. Il s'agissait d'un boutre à voiles, fabriqué à Dakhla, puis revendu à des trafiquants appartenant à une organisation mafieuse.

Bien qu'étant informée de ce qui m'attendait, depuis ma violente altercation avec le "Très-Haut" je fus anéantie par l'affligeant spectacle qui s'offrait à mes yeux stupéfaits. Je me retrouvais une fois de plus confrontée à une incommensurable détresse humaine. Le fait d'être un Ange ne protège pas forcément votre cœur d'une carapace à toute épreuve, tant s'en faut… Je dois avouer quant à moi que cette tâche, librement acceptée après être parvenue au Paradis, me mettait constamment au supplice…

Voilà ce qui attend ceux qui sont frappés comme moi dans leur innocence et dont on espère en haut lieu de la reconnaissance. Un amer tribut à payer, en quelque sorte, en échange d'une paix divine éternelle. Piètre récompense en vérité pour un assassinat dont je me serais évidemment passée… Perdre ainsi la vie, de si épouvantable et si injuste façons alors qu'on s'apprête soi-même à la donner, est la plus effroyable des choses qui puisse arriver à un être humain… Je fus foudroyée au plus beau moment de ma vie.

Poignardée pour une cigarette que je ne pouvais offrir, avouez qu'il y a de quoi hurler de rage pour moi qui n'ai jamais fumé… " Tant de malheur, pour si peu, c'est bien triste…" Avait-ton reconnu dès mon arrivée au plus haut des cieux. Pour sûr, c'est une catastrophe… À cause de tout ça, j'ai dû soudainement abandonner mon merveilleux mari dans une affreuse déchirure, et ce, au terme de deux années d'un bonheur idyllique.

Des appels et des gémissements de souffrance, parfaitement audibles désormais, me tirèrent du chagrin dans lequel je m'abandonnais. La réalité me sauta aux yeux, effaçant d'un coup la douleur personnelle que j'éprouvais. Rien de tel qu'une abominable misère pour vous remettre dans l'axe… Je me précipitais vers le frêle esquif qui s'enfonçait dans la nuit et dont je regagnais en toute hâte le pont. L'horreur absolue m'assaillit au premier coup d'œil. Des corps par dizaines s'enchevêtraient de toutes les façons, offrant un spectacle égal à celui d'une apocalypse humaine. L'abomination absolue, tout simplement…

Au fur et à mesure que je progressais auprès de ces misérables vagabonds des mers, poussés par la famine et d'autres calamités, je mesurais l'ampleur de la tragédie. Je tombais à genoux devant une mère berçant son enfant mort dans ses bras, le chemisier ouvert sur une poitrine désespérément asséchée. La malheureuse divaguait, en proie à une désespérance qui me fit hurler, malgré moi.
- Dieu ! Comment est-ce possible ? Oui, c'est encore moi, tu m'as bien entendue !…

Pour toute réponse, je ne perçus que les hurlements de la bourrasque. Dépitée, je me résignais alors à reprendre l'inventaire des misérables âmes perdues qui m'étaient destinées. Je me déplaçais en apesanteur, prenant soin surtout de ne rien ajouter à la douleur de ces vies en perdition, découvrant au fur et à mesure un spectacle cauchemardesque. Pour certaines d'entre elles, le temps qu'au centre de contrôle suprême on s'aperçoive du drame qui se jouait en ces lieux, il était déjà trop tard… Il faut avouer à leur décharge, qu'à cause de la folie démentielle des hommes acharnés à se détruire coûte que coûte, ce central de surveillance divin fondait ses plombs à chaque instant…

La tourmente ne cessait de gagner en intensité, balançant le canot de façon alarmante, transformant le voyage des fugueurs en une aventure épouvantable. Les flots enflaient à leur tour de manière terrifiante, comme s'il était consigné que tout serait achevé là, en ces lieux hostiles à tout être humain. Je ne ressentais pas les effets détestables du mal de mer alors que ces misérables corps suppliciés qui jonchaient le pont, ainsi que la cale, vomissaient le peu de bile et de salive qui leur restait.
Je contemplais ces visages couleur de cendre, aux yeux hagards, méconnaissables, ne sachant que faire pour soulager leur affolant calvaire. La bave qui souillait les commissures de leurs lèvres défigurait leurs faciès, changeant leurs traits en une horrible apparence de morts vivants. Il ne faisait aucun doute que leur tragique destinée prendrait fin dans les prochaines heures à venir, voire quelques minutes pour quelques-uns… Nul être humain ne peut endurer pareille épreuve, sans y laisser la vie.
- Pour quelle raison suis-je ici, Seigneur ? Que suis-je censée faire afin de sauver ces malheureux ? Comment veux-tu que je vienne en aide à ces âmes en sursis ?...
Seule la tempête me répondit, recouvrant de son vacarme les cris de désespérance que j'adressais au "Très-Haut". Peine perdue, je serai une fois encore le témoin impuissant de la déchéance récursive de ces hommes et femmes, sans pouvoir influer sur le cours inéluctable de leur misérable destinée. L'humanité, déjà très éprouvée, courait à sa perte dans une fuite effrénée où, seul, le démon semblait devoir y trouver son compte…

Je m'agitais en tous sens, essayant tant bien que mal d'apporter un peu de réconfort à ces êtres dont la vie ne tenait qu'à un fil et ne rencontrais dans leurs regards que le reflet d'un immense désespoir, celui qui précède la mort… Parmi eux, certains l'attendaient, résignés à l'avance. En finir le plus vite possible… À quoi bon espérer en une vie meilleure ? Croire que là-bas, à l'autre bout du monde, il y avait une réelle terre bénie. Un Éden où tous ceux qui y débarqueraient seraient heureux, enfin…
L'embarcation continuait de dériver, malmenée par des vagues de plus en plus cruelles. Le niveau de l'océan se rapprochait dangereusement du bastingage. Encore une heure, tout au plus et il en serait fini de l'espoir de survie de ces malheureux fuyards… Intérieurement, je tremblais comme une feuille, ne sachant à quels saints me vouer. Comment endiguer une telle catastrophe ? Quels pouvoirs pouvais-je bien utiliser face à un tel acharnement de la nature, sans nul doute déchaînée par les forces obscures du malin ?

Perdue dans mes réflexions, je ne vis pas l'une de ces pauvres âmes passer par-dessus bord, puis, sombrer immédiatement, avalées par une mer en furie. Juste le temps d'ajuster mon regard pour essayer de la localiser et le vide remplaça sa présence… Je perçus alors une petite lueur émerger à la surface des flots et monter lentement vers les cieux.

Cette apparition surnaturelle me transporta de joie et me fit toucher du doigt la réalité des évènements qui se déroulaient ici-bas. Ces âmes persécutées seraient sauvées… Elles ne connaîtraient pas les innombrables avantages d'une vie terrestre comblée, bien évidemment, mais elles obtiendraient en échange l'immense bonheur de goûter pour l'éternité à venir, à une béatitude des âmes au sein de laquelle chacun découvre enfin un bien-être salvateur.

D'autres lueurs montaient à présent, à l'assaut des nuages obscurs, éclairants ceux-ci d'une lumière irréelle. Elles tournoyaient au-dessus du vaisseau fantôme, guettant un signal. Je compris en partie ce que l'on attendait de moi et me préparais, au cas où. Non, ce navire en perdition n'atteindrait jamais une côte mythique, aucun havre de paix et d'abondance. Son sort en était scellé et nulle force aussi divine, ou puissante soit-elle, ne saurait enrayer le cours des évènements. Le destin de ses pauvres hères était en route.

Soudain, une déferlante, plus insidieuse que les précédentes, eut raison du boutre. Une main gigantesque souleva le bateau, faisant monter son étrave éventrée vers le firmament et la rejeta violemment vers les profondeurs des abysses. La plupart des passagers furent projetés ou engloutis d'un seul coup. À la surface, plus rien ne subsista de l'embarcation. Coulée, corps et âme, comme l'on-dit habituellement… Mon hurlement strident déchira la nuit et couvrit un court instant la tempête qui faisait rage.

- Bandes d'assassins !!! Je vous hais !!! Vous m'entendez ?! À quoi cela sert-il de tuer tous ces malheureux innocents ? Ils ne sont pas assez bien, Seigneur ? C'est la couleur de leur peau qui te dérange ? Leur culture ? Leur religion, sans doute ? Vas-y, aies le courage de m'expliquer l'inexplicable. Pourquoi permettre à certains humains de s'enrichir et de vivre, gavés comme des verrats licencieux ? Quelque chose me déroute dans ton raisonnement ! J'en ai par-dessus la tête de tes salamalecs, de ta morale éculée ! Je remonte dare-dare et malheur à celui qui m'empêchera de te dire mes quatre vérités !…

Mon cri de désespoir resta inefficace et s'acheva en sanglots déchirants. Pour un tas de raisons, je ne comprenais pas quelles étaient les relations de cause à effet génératrices de cette épouvantable folie qui dévore les hommes… Jamais le monde terrestre ne pourra vivre dans une paix durable, même relative. C'est peine perdue… Permettre à des êtres humains de procréer, de renouveler leurs générations, d'exister, tout simplement et ensuite faire en sorte qu'ils se haïssent au point de s'exterminer... Dans quel but ? Celui de sauver des âmes en plus grand nombre ? Les conduire en lieu sûr au paradis ? Ils les collectionnent là-haut ou quoi, ce n'est pas possible… Je restais là, totalement anéantie, soliloquant toute seule, les bras ballants.

- Seigneur, expliquez-moi les raisons qui poussent à rejeter à la mer des milliers de pauvres bougres, sans que leurs leaders ne cherchent à hisser vers le progrès les nations dans lesquelles ils vivent. Pourquoi les dirigeants de nos pays modernes, dits civilisés, préfèrent-ils vendre des armes plutôt qu'aider ces peuples, aux ethnies si différentes et riches à la fois de par leurs cultures, leurs religions, à coexister et à se développer dans les pays qui les ont vus naître. De tout cela aussi il faudra que nous parlions, Seigneur, j'en fais le serment !

Au bout d'un moment, lequel dut paraître interminable au Très Haut, je regroupais ces feux follets virevoltant en désordre dans la bourrasque, ne sachant quel chemin emprunter. Je les rassemblais en un long chapelet pathétique d'âmes perdues, ressemblant aux lueurs d'un feu d'artifice. Nous montâmes alors vers les cieux dans un ensemble bouleversant, telle une misérable cohorte de victimes innocentes, décimées sous l'indifférence humaine générale… Fin

Guy Vigneau