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| Fol
espoir |
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Une nuit d'encre recouvrait
ce coin perdu de Méditerranée où j'attendais patiemment.
L'obscurité qui baignait le point de rencontre m'empêcha
tout d'abord de distinguer les lieux dont on m'avait fixé précisément
les coordonnées. Je dois reconnaître que, pour cette fois,
moi qui réside habituellement dans l'éclatante lumière
d'une céleste demeure, je n'étais pas gâtée
par ma deuxième mission sur Terre. Celle-ci débutait avec
un sérieux handicap
Je laissais mon regard s'accoutumer
à la noirceur qui recouvrait d'un sinistre manteau la surface agitée
de la mer et finis par deviner quelque chose. Non pas une forme, aussi
vague soit-elle, mais plutôt un son, diffus tout d'abord, malgré
le vacarme de la tempête, mais beaucoup plus net ensuite au fur
et à mesure que je me déplaçais vers lui. Cette attention
nécessita tous mes efforts et lorsque j'aperçus enfin une
longue et mince silhouette surgir du néant, je sus que c'étaient
eux
L'embarcation défila
graduellement sous mes pieds
me rappelant douloureusement l'éprouvante
rencontre que j'avais vécue avec Maï Lin
(Un Sampan
dans La Brume). Le bateau semblait voguer à la dérive, sans
pilote, ni barreur pour assurer sa gouverne. Comme livré à
lui-même, pour un voyage sans fin. Il arrivait tout droit des lointaines
côtes de Dakar. À son bord, il y avait un amoncellement de
corps, des deux sexes et de tous âges. Certains d'entre eux, très
jeunes pour la plupart, ne bougeaient plus, morts
Parti depuis dix jours de
Saint-Louis du Sénégal, le canot avait donc longé
les côtes de la Mauritanie, croisant au large de Nouakchott, puis
celles du Maroc, pour s'engager enfin dans le détroit de Gibraltar.
Un périple insensé, assurément inhumain, dont l'issue
apparaissait pour le moins chimérique. Il s'agissait d'un boutre
à voiles, fabriqué à Dakhla, puis revendu à
des trafiquants appartenant à une organisation mafieuse. Bien qu'étant informée
de ce qui m'attendait, depuis ma violente altercation avec le "Très-Haut"
je fus anéantie par l'affligeant spectacle qui s'offrait à
mes yeux stupéfaits. Je me retrouvais une fois de plus confrontée
à une incommensurable détresse humaine. Le fait d'être
un Ange ne protège pas forcément votre cur d'une carapace
à toute épreuve, tant s'en faut
Je dois avouer quant
à moi que cette tâche, librement acceptée après
être parvenue au Paradis, me mettait constamment au supplice
Voilà ce qui attend
ceux qui sont frappés comme moi dans leur innocence et dont on
espère en haut lieu de la reconnaissance. Un amer tribut à
payer, en quelque sorte, en échange d'une paix divine éternelle.
Piètre récompense en vérité pour un assassinat
dont je me serais évidemment passée
Perdre ainsi la
vie, de si épouvantable et si injuste façons alors qu'on
s'apprête soi-même à la donner, est la plus effroyable
des choses qui puisse arriver à un être humain
Je fus
foudroyée au plus beau moment de ma vie. Poignardée pour une
cigarette que je ne pouvais offrir, avouez qu'il y a de quoi hurler de
rage pour moi qui n'ai jamais fumé
" Tant de malheur,
pour si peu, c'est bien triste
" Avait-ton reconnu dès
mon arrivée au plus haut des cieux. Pour sûr, c'est une catastrophe
À cause de tout ça, j'ai dû soudainement abandonner
mon merveilleux mari dans une affreuse déchirure, et ce, au terme
de deux années d'un bonheur idyllique. Des appels et des gémissements
de souffrance, parfaitement audibles désormais, me tirèrent
du chagrin dans lequel je m'abandonnais. La réalité me sauta
aux yeux, effaçant d'un coup la douleur personnelle que j'éprouvais.
Rien de tel qu'une abominable misère pour vous remettre dans l'axe
Je me précipitais vers le frêle esquif qui s'enfonçait
dans la nuit et dont je regagnais en toute hâte le pont. L'horreur
absolue m'assaillit au premier coup d'il. Des corps par dizaines
s'enchevêtraient de toutes les façons, offrant un spectacle
égal à celui d'une apocalypse humaine. L'abomination absolue,
tout simplement
Au fur et à mesure
que je progressais auprès de ces misérables vagabonds des
mers, poussés par la famine et d'autres calamités, je mesurais
l'ampleur de la tragédie. Je tombais à genoux devant une
mère berçant son enfant mort dans ses bras, le chemisier
ouvert sur une poitrine désespérément asséchée.
La malheureuse divaguait, en proie à une désespérance
qui me fit hurler, malgré moi. Pour toute réponse,
je ne perçus que les hurlements de la bourrasque. Dépitée,
je me résignais alors à reprendre l'inventaire des misérables
âmes perdues qui m'étaient destinées. Je me déplaçais
en apesanteur, prenant soin surtout de ne rien ajouter à la douleur
de ces vies en perdition, découvrant au fur et à mesure
un spectacle cauchemardesque. Pour
certaines d'entre elles, le temps qu'au centre de contrôle suprême
on s'aperçoive du drame qui se jouait en ces lieux, il était
déjà trop tard
Il faut avouer à leur décharge,
qu'à cause de la folie démentielle des hommes acharnés
à se détruire coûte que coûte, ce central de
surveillance divin fondait ses plombs à chaque instant
La tourmente ne cessait de
gagner en intensité, balançant le canot de façon
alarmante, transformant le voyage des fugueurs en une aventure épouvantable.
Les flots enflaient à leur tour de manière terrifiante,
comme s'il était consigné que tout serait achevé
là, en ces lieux hostiles à tout être humain. Je ne
ressentais pas les effets détestables du mal de mer alors que ces
misérables corps suppliciés qui jonchaient le pont, ainsi
que la cale, vomissaient le peu de bile et de salive qui leur restait. Je m'agitais en tous sens,
essayant tant bien que mal d'apporter un peu de réconfort à
ces êtres dont la vie ne tenait qu'à un fil et ne rencontrais
dans leurs regards que le reflet d'un immense désespoir, celui
qui précède la mort
Parmi eux, certains l'attendaient,
résignés à l'avance. En finir le plus vite possible
À quoi bon espérer en une vie meilleure ? Croire que là-bas,
à l'autre bout du monde, il y avait une réelle terre bénie.
Un Éden où tous ceux qui y débarqueraient seraient
heureux, enfin
Perdue dans mes réflexions, je ne vis pas l'une de ces pauvres âmes passer par-dessus bord, puis, sombrer immédiatement, avalées par une mer en furie. Juste le temps d'ajuster mon regard pour essayer de la localiser et le vide remplaça sa présence Je perçus alors une petite lueur émerger à la surface des flots et monter lentement vers les cieux. Cette apparition surnaturelle
me transporta de joie et me fit toucher du doigt la réalité
des évènements qui se déroulaient ici-bas. Ces âmes
persécutées seraient sauvées
Elles ne connaîtraient
pas les innombrables avantages d'une vie terrestre comblée, bien
évidemment, mais elles obtiendraient en échange l'immense
bonheur de goûter pour l'éternité à venir,
à une béatitude des âmes au sein de laquelle chacun
découvre enfin un bien-être salvateur. D'autres lueurs montaient
à présent, à l'assaut des nuages obscurs, éclairants
ceux-ci d'une lumière irréelle. Elles tournoyaient au-dessus
du vaisseau fantôme, guettant un signal. Je compris en partie ce
que l'on attendait de moi et me préparais, au cas où. Non,
ce navire en perdition n'atteindrait jamais une côte mythique, aucun
havre de paix et d'abondance. Son sort en était scellé et
nulle force aussi divine, ou puissante soit-elle, ne saurait enrayer le
cours des évènements. Le destin de ses pauvres hères
était en route. Soudain, une déferlante,
plus insidieuse que les précédentes, eut raison du boutre.
Une main gigantesque souleva le bateau, faisant monter son étrave
éventrée vers le firmament et la rejeta violemment vers
les profondeurs des abysses. La plupart des passagers furent projetés
ou engloutis d'un seul coup. À la surface, plus rien ne subsista
de l'embarcation. Coulée, corps et âme, comme l'on-dit habituellement
Mon hurlement strident déchira la nuit et couvrit un court instant
la tempête qui faisait rage. - Bandes d'assassins !!! Je
vous hais !!! Vous m'entendez ?! À quoi cela sert-il de tuer tous
ces malheureux innocents ? Ils ne sont pas assez bien, Seigneur ? C'est
la couleur de leur peau qui te dérange ? Leur culture ? Leur religion,
sans doute ? Vas-y, aies le courage de m'expliquer l'inexplicable. Pourquoi
permettre à certains humains de s'enrichir et de vivre, gavés
comme des verrats licencieux ? Quelque chose me déroute dans ton
raisonnement ! J'en ai par-dessus la tête de tes salamalecs, de
ta morale éculée ! Je remonte dare-dare et malheur à
celui qui m'empêchera de te dire mes quatre vérités
!
Mon cri de désespoir
resta inefficace et s'acheva en sanglots déchirants. Pour un tas
de raisons, je ne comprenais pas quelles étaient les relations
de cause à effet génératrices de cette épouvantable
folie qui dévore les hommes
Jamais le monde terrestre ne
pourra vivre dans une paix durable, même relative. C'est peine perdue
Permettre à des êtres humains de procréer, de renouveler
leurs générations, d'exister, tout simplement et ensuite
faire en sorte qu'ils se haïssent au point de s'exterminer... Dans
quel but ? Celui de sauver des âmes en plus grand nombre ? Les conduire
en lieu sûr au paradis ? Ils les collectionnent là-haut ou
quoi, ce n'est pas possible
Je restais là, totalement anéantie,
soliloquant toute seule, les bras ballants. - Seigneur, expliquez-moi
les raisons qui poussent à rejeter à la mer des milliers
de pauvres bougres, sans que leurs leaders ne cherchent à hisser
vers le progrès les nations dans lesquelles ils vivent. Pourquoi
les dirigeants de nos pays modernes, dits civilisés, préfèrent-ils
vendre des armes plutôt qu'aider ces peuples, aux ethnies si différentes
et riches à la fois de par leurs cultures, leurs religions, à
coexister et à se développer dans les pays qui les ont vus
naître. De tout cela aussi il faudra que nous parlions, Seigneur,
j'en fais le serment ! Au bout d'un moment, lequel dut paraître interminable au Très Haut, je regroupais ces feux follets virevoltant en désordre dans la bourrasque, ne sachant quel chemin emprunter. Je les rassemblais en un long chapelet pathétique d'âmes perdues, ressemblant aux lueurs d'un feu d'artifice. Nous montâmes alors vers les cieux dans un ensemble bouleversant, telle une misérable cohorte de victimes innocentes, décimées sous l'indifférence humaine générale Fin Guy Vigneau |
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