La brume de chaleur dévoilait,
aux regards émerveillés de Sinouké, les majestueux contours
des grandes pyramides. Aux abords de la mirifique nécropole de Gizeh, habituellement
bercée par un silence quasi minéral, régnait ce matin-là
une activité dès plus inaccoutumée. Le jeune homme connaissait
bien la région, pour y être souvent venu avec ses parents. À
chaque fois, il ne pouvait détacher son regard des prodigieux tombeaux
royaux. Phénomènes d'architecture, messages énigmatiques
du passé, ces somptueux monuments, aux dimensions titanesques, emplissaient
son esprit d'adolescent d'innombrables interrogations.
Ce
qui émouvait le plus Sinouké, lorsqu'il venait rendre visite à
sa parenté, c'était la quiétude des lieux. Comme si toute
vie avait quitté l'endroit pour l'éternité, offrant ainsi
aux anciens monarques un repos digne de leurs règnes.
Arrivés
de Memphis la veille, son père et lui avaient passé la nuit chez
le frère aîné de Mounia, mère de Sinouké. Celle-ci,
en attente de son dernier enfantement, n'avait pu les accompagner. La soirée
s'était déroulée dans la joie et la douceur d'asile de la
famille de Mounia. Chez les Kamaneh on était embaumeurs de père
en fils. Leur renommée, ainsi que leurs compétences, étaient
recherchées dans l'ensemble du royaume des "deux pays".
Le
matin, Prométhep et son fils se levèrent aux aurores, afin d'accompagner
Kamaneh chez un autre embaumeur de réputation et voisin de quelques lieues.
Ils furent surpris lorsque deux messagers, ayant chevauché à brides
abattues toute la nuit, s'inclinèrent avec déférence devant
l'auguste maison. À l'expression affligée de leurs visages, il s'agissait
manifestement d'un évènement de la plus haute importance et d'une
extrême gravité. Les deux estafettes tombèrent aussitôt
à genoux devant eux.
-
Nous sommes bienheureux de vous savoir ici, oh vénérable prêtre.
Il est arrivé un épouvantable malheur et vos précieuses personnes
sont mandées de toute urgence au palais de Thèbes par sa haute grandeur,
Himothap
Il faut vous hâter, car, notre aimé pharaon est à
l'agonie ! Il souffre atrocement et ne peut plus se mouvoir
- Comment
est-ce possible ? questionna, d'une voix pressente, Prométhep. Il est si
vigoureux, si jeune
- Nous n'en savons pas plus et devons repartir sur
l'heure, oh vénéré prêtre.
- Pouvons-nous acquérir
plusieurs chevaux, s'informa Prométhep, en se retournant vers son beau-frère
?
- Bien sûr, répondit Kamaneh. Il y a un petit relai à
deux pas d'ici, où nous devrions trouver de bonnes montures, bouchonnées
et sustentées.
-
Bien, approuva le prélat. Rassemblons tout ce dont nous aurons besoin aux
fins du cérémonial de la présentation à Osiris. Ensuite,
nous partirons, décréta-t-il.
Se retournant vers son fils, l'ecclésiastique
demanda :
- Je crois que le moment de ton initiation est venu, Sinouké.
Veux-tu venir avec nous à Thèbes ? Cela te permettra d'étendre
tes connaissances
- Oh oui, Père ! Mais pourquoi devons-nous aller
aussi vite, Père ? Notre malheureux pharaon n'est pas encore décédé...
-
Nous sommes attendus par Himothap, prêtre personnel du souverain. Malgré
qu'il soit un ami, nous nous devons de ne pas le faire attendre
C'est
un personnage très important, Sinouké, et je ne saurais trop te
recommander de faire montre du plus grand respect, envers cet éminent homme,
lorsque nous serons arrivés. Encore plus, lorsque nous serons introduits
auprès du roi
Je suis du reste très inquiet et crains fort
que nous n'arrivions trop tard
Enfin, tout dépendra, assurément,
de la gravité des maux de Toutankhamon
À
cet instant précis, l'oncle Kamaneh intervint :
- Voyons, mon cher Prométhep,
il ne sert à rien d'affoler notre Sinouké de la sorte ! Ce jeune
homme, dont l'excellente éducation ne souffre d'aucun reproche, fait la
fierté de nos deux familles, tout de même !
Un peu plus tard,
cinq cavaliers s'élancèrent sur la longue route désertique
menant à Thèbes, la somptueuse capitale du Nouvel Empire. Pour la
toute première fois, Sinouké participerait aux cérémonies
d'embaumement de la dépouille d'un pharaon si, par malheur, celui-ci devait
quitter ce monde pour l'Au-delà
Les
premières lueurs du jour éclairaient le firmament, lorsque les toits-terrasses
du petit village d'Al Bawiti disparurent aux yeux de Sinouké. Il se retourna
encore un instant pour les observer, une dernière fois, puis sans doute
sous l'effet d'un mirage, les masures ocre furent avalées comme par magie.
Le
périple promettait d'être interminable, voire harassant, mais au
bout il y aurait une rencontre qui bouleverserait la vie du novice, à jamais
Sans en avoir conscience, Sinouké chevauchait vers un nouveau destin. Une
page du mystérieux livre de la vie venait de se tourner, celle qui lui
ferait découvrir, au terme de son périlleux voyage, un univers,
dont les multiples facettes combleraient ses rêves les plus fous.
La
petite troupe parvint aux abords d'Akhetaton en fin de matinée, où
ils en profitèrent pour effectuer une courte halte afin d'échanger
les montures et se sustenter. L'imposante cité qui s'offrait à eux
n'était autre que l'ancienne capitale, boudée par le jeune souverain,
dont le dévolu s'était porté sur Thèbes.
De toutes
parts, les temples érigés à la gloire des dieux égyptiens,
sous l'influence autocratique des puissants pharaons disparus, exposaient leurs
magnifiques structures. Moins peuplée que l'incomparable Memphis, célèbre
métropole de l'Ancien Empire, la ville par elle-même était
florissante et attirait les commerçants de tous horizons. Le Nil, domestiqué
depuis fort longtemps, déversait chaque jour son comptant de matières
premières et de produits finis grâce à l'essor de son trafic
fluvial.
Le soleil
dépassait son zénith lorsque les voyageurs, conduits par les messagers
du palais, se retrouvèrent devant une auberge dont les fumets alléchants
titillèrent leur odorat. Le patron de l'estaminet vint lui-même accueillir
la délégation pour lui offrir sa meilleure table. Il n'avait pas
tous les jours la chance d'avoir des clients si prestigieux, dont les vêtements
indiquaient le haut rang auquel ils appartenaient.
Ceux-ci occupaient en effet
le sommet de la pyramide des classes sociales, juste en dessous de celle du pharaon
et sa famille, au même degré que les scribes, les médecins
et les embaumeurs. Au milieu de l'échelle, il y avait les artisans, les
commerçants et puisenfin,
tout en bas, le peuple
L'établissement
ne payait pas de mine, mais l'endroit était propre et meublé avec
goût. Il y avait foule en ce jour de marché et bon nombre de négociants,
venus pour affaires, se restauraient avant de reprendre le chemin du retour.
Le
bruit des conversations cessa un instant à l'apparition des arrivants.
Les regards observèrent avec respect les personnages que l'on installa
à l'écart, puis le brouhaha reprit.
L'aubergiste
souhaita proposer à ses hôtes de marque ses meilleurs plats, vantant
les mérites de son épouse, lorsque Prométeph le stoppa du
geste.
- Brave homme, je
vous remercie pour la gentillesse de votre accueil, mais, nous sommes attendus
au Palais et n'avons que peu de temps. Faites au plus vite, je vous prie.
-
Je donne les ordres aussitôt, révéré prêtre et
vous apporte mon meilleur vin.
L'homme tourna les talons en regrettant de louper
une aussi belle occasion
Une
demi-heure plus tard, les voyageurs quittèrent les lieux et se lancèrent
à nouveau sur l'interminable piste menant à Thèbes. Le désert
infini s'étalait alentour, piqueté çà et là
de quelques rares oasis nichées au creux des dunes d'où s'élevaient
des palmiers et des dattiers chargés de fruits mûrs. L'éprouvante
chevauchée se prolongea tout l'après-midi, interrompue uniquement
par les arrêts indispensables aux relais d'étape, pour s'achever
finalement à la nuit tombée. Il devait être minuit passé.
Thèbes
apparut calme à cette heure tardive. Mis à part quelques aboiements
de chiens errants, qui se manifestèrent à leur approche, les ruelles
sombres se révélèrent vides, comme privées de toute
vie. Partout régnait un silence inquiétant. La petite caravane stoppa
devant l'entrée d'une somptueuse bâtisse, gardée par une troupe
en armes. Un homme s'en détacha, s'approcha promptement et reconnaissant
les personnes requises par son maître, sur ordre du Palais, leur adressa
un respectueux salut.
- Sa Grandeur, Himothap, vous attend avec impatience.
Suivez-moi, je vous prie. Je vais vous faire introduire auprès de Son Excellence.
Pardonnez-moi, si je vous précède.
Prométeph,
son jeune fils et Kamaneh, suivirent en silence l'officier. Sinouké lorgna
discrètement sur les colonnades ouvragées soutenant les voussures
des plafonds, ainsi que sur les superbes tentures ornant les corridors, éclairés
par des torchères, menant aux appartements privés d'Himothap. Il
n'aurait jamais cru, même dans ses rêves les plus extravagants, qu'une
telle richesse puisse exister.
L'homme, à qui son brave père
venait rendre visite, devait être immensément riche
Celui-ci
l'ayant qualifié d'ami, Sinouké se sentit soudain empli d'une admiration
indicible à l'encontre de celui qui partageait la vie de sa mère,
dont l'union et l'amour, avaient permis qu'il vît le jour.
Sinouké
reporta son attention sur les hautes parois, érigées en briques
pleines et ocre, où s'étalaient d'innombrables hiéroglyphes
gravés par une pléiade de scribes talentueux. Sur ces cartouches
muraux, étaient représentés les dieux égyptiens, dans
l'accomplissement de leurs tâches divines.
Au bout d'un long couloir,
ils aperçurent un homme et une femme, discutant à voix basse, devant
l'entrée d'une antichambre dont l'accès était obstrué
par de lourdes draperies rouge sang. À leur approche, les personnages levèrent
la tête, puis vinrent à leur rencontre. L'officier interpella l'homme
:
- Allez prévenir
Son Excellence que les visiteurs, attendus par elle, sont arrivés !
-
Sa Grandeur sera ravie de vous voir, fit le chambellan. Je vais la prévenir
aussitôt.
Quelques
instants après il revint et les guida vers une vaste salle, donnant sur
une cour intérieure, où trônait une splendide fontaine de
marbre rose. De grands voilages, multicolores et diaphanes, flottaient entre les
colonnes de pierre blanche, créant ainsi une atmosphère de profonde
quiétude. De magnifiques tapis d'Orient jonchaient les dalles de marbre
blanc aux délicates veines sombres. Sinouké, bien malgré
lui, ne put retenir une exclamation sourde devant une telle splendeur :
- Par
les dieux de la Haute-Égypte, quelle merveille !
- Sinouké !
Que ne t'ai-je recommandé, avant notre venue ? apostropha sévèrement
Prométeph.
- Pardonnez-moi, Père. Cela ne se reproduira plus
-
Entrez, mes amis ! Comme je suis heureux de vous savoir ici, Prométeph
! À vrai dire, je ne m'attendais pas à vous revoir si vite lorsque
j'ai dépêché les émissaires du palais auprès
de la célèbre maison Kamaneh. Je souhaitais simplement m'assurer
de leur précieuse collaboration pour le malheur qui nous frappe
Les
dieux ont entendu mes prières, de toute évidence, en vous plaçant
sur la route qui même à ma demeure et j'en loue leur bienveillante
attention. Quelle joie de vous revoir, mon cher ami !
- Votre Révérée
Grandeur, permettez-moi de vous présenter mon fils, Sinouké, dont
j'assure l'initiation. J'ai pris la liberté de lui proposer de nous accompagner,
afin d'accourir jusqu'à vous et parfaire ainsi ses connaissances.
-
Comme tu as bien fait, cher Prométeph ! Entre nous, plus de protocole
Je suis trop heureux de te retrouver, ami de toujours. Si ce n'était cette
épouvantable catastrophe, qui vient d'assombrir mon existence, je me serais
sans nul doute mis en route vers Memphis afin de rendre visite à ton auguste
famille. Cela, bien sûr, afin que nous puissions nous remémorer les
merveilleux moments que nous vécûmes, ensemble, par le passé.
-
Mon cur bondit de joie à l'écoute de tes douces paroles. Elles
me confortent dans l'idée que j'ai eue de sauter sur l'occasion pour venir
à Thèbes, cher Himothap.
Les
éminents personnages tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans
autres façons puis, semblant s'apercevoir qu'il manquait à ses devoirs,
Himothap claqua ferment dans ses mains. Un serviteur accourut aussitôt.
-
Que l'on dresse couvert pour mes hôtes de marque et que l'on prépare,
sans délai, leurs couches !
Après avoir chaleureusement salué
Kamaneh, Himothap considéra Sinouké d'un air des plus affables.
-
Dis-moi, Prométeph, ce jeune garçon m'a tout à fait l'air
de quelqu'un de très bien
Je perçois en lui la forte influence
d'une excellente éducation
-
Sinouké me donne en effet toutes les bienheureuses satisfactions qu'un
père est en droit d'espérer de la part de son enfant. Il fait honneur
à notre famille et mon épouse va même jusqu'à me chercher
querelle lorsque je me montre trop sévère
- C'est ma fille,
qui sera heureuse de faire votre connaissance, avoua Himothap.
- Serais-tu
marié ? Toi, le célibataire endurci, qui ne voulut jamais franchir
le pas pour convoler en justes noces ?...
- Il y a si longtemps que nous ne
nous sommes vus, mon pauvre Prométeph
J'ai eu en effet la chance
inouïe de connaître un bonheur extrême auprès de Célathée,
fille unique du général des armées de notre précédent
pharaon. Elle quitta ce monde en donnant la vie à notre fille, Physis.
Sa perte plongea, ce jour-là, mon âme dans un abîme de tristesse
infinie. Je ne pensais pas goûter à une telle félicité,
ici-bas
-
Mon cur saigne, à cette triste révélation, mon cher
Himothap. Mais où est donc cette délicieuse enfant ?
- Elle veille
au palais, sur mes recommandations, la dépouille de Toutankhamon.
-
Pharaon est donc décédé ? s'enquit tristement Prométeph.
- Oui. Le malheureux jeune homme n'a pas survécu à son probable
assassinat
Une horreur impensable, dont on essaie de comprendre les causes
afin d'appréhender et châtier les coupables. Aucune explication ne
semble étayer celle d'une mort naturelle ou accidentelle
- Mais,
c'est épouvantable ! s'insurgea avec véhémence Sinouké.
Himothap
posa affectueusement une main sur les cheveux bouclés du jeune homme. Il
semblait s'interroger lorsque son ami, devinant ses pensées, s'empressa
de répondre.
- Dix-huit
printemps, depuis un mois, c'est l'âge de mon fils.
-
Une année de plus, à peine, que ma douce Physis. Par les saints
hiéroglyphes, que le temps passe vite, mon cher ami
Peu après,
les voyageurs s'attablèrent afin de se rassasier. Les conversations furent
dès plus animées, Himothap souhaitant connaitre une partie de leur
vécu et par ce biais, gommer un peu les effets du temps passé
La nuit recouvrait depuis longtemps la cité royale lorsque les visiteurs,
exténués par leur long périple, s'abandonnèrent au
sommeil avec délice.
Avant
de s'endormir, Sinouké pensa à tous ceux qu'il avait laissés
au pays. À sa mère, entre autres, dont le visage semblait s'estomper,
par instants, pour laisser la place à celui, encore confus, d'une inconnue
nommée Physis
Quelques
heures plus tard, pourtant, le jour inonda la chambre où dormaient les
invités de Memphis lorsque Sinouké ouvrit les yeux. Son regard,
un instant dérangé par la lumière intense de Rê, s'attarda
sur les contours de la pièce. Il n'avait pas prêté attention,
la veille, au décor de l'endroit où Himothap les avait abandonnés
afin de passer la nuit. La chambre le surprit par ses proportions harmonieuses
et sa décoration. Manifestement, l'ami de son père devait être
très fortuné, au vu de ce luxe raffiné. Les coffres regorgeaient
de soieries et d'effets de toutes sortes. Des colonnettes, faisant office de guéridons,
exposaient des vases de tailles diverses emplis de bouquets odorants. Les tentures
des murs, les coûteux tapis et le voilage des baies, parachevaient de diffuser
une ambiance des plus chaleureuses.
Sinouké
se leva et enfila une tunique ivoire. Il chaussa des sandalettes de cuir, puis
longea silencieusement les couches de son père et de son oncle, avant de
se retrouver sur la terrasse d'où il put découvrir la cité
royale. Jamais de sa vie il n'avait contemplé une telle harmonie d'urbanisme.
Pas étonnant que Pharaon ait jeté son dévolu sur elle
Une
multitude de Temples, tous plus somptueux les uns que les autres, offraient des
façades orgueilleuses et encadrées le plus souvent de palmiers verdoyants.
Rê, le Dieu-Soleil, parcourant la voûte céleste sur son char
de lumière, réchauffait de sa bienveillante chaleur la métropole
qui s'offrait aux regards émerveillés du jeune homme.
Thèbes
grouillait d'une activité intense. Une foule bigarrée se pressait
dans les ruelles, dont les échoppes regorgeaient de marchandises provenant
de Haute-Égypte. Les marchands haranguaient joyeusement les nombreux chalands
qui se laissaient bien volontiers convaincre et guider dans leurs achats.
-
Avez-vous bien dormi ?
Sinouké
sursauta et baissa la tête dans la direction d'où venait la voix
mélodieuse. Son cur sauta d'un bond furieux dans sa poitrine. Il
resta, là, bouche ouverte, devant l'apparition qui le regardait calmement.
-
Auriez-vous avalé votre langue ?
- Heu, non ! Je veux dire, oui
-
C'est non, ou c'est oui ? demanda malicieusement Physis.
- Non, à la
première question, oui, à la deuxième ! Mille pardons, demoiselle
Physis, c'est exactement l'inverse...
- Vous devriez descendre, afin de vous
restaurer. Nous vous attendons. Vous aurez les idées plus claires, ensuite,
fit-elle en émettant un rire cristallin.
Sur
ces paroles, teintées de moquerie, l'apparition tourna les talons et disparut
à la vue de Sinouké. Il essaya en vain de se pencher, afin de suivre
le trajet de la jeune femme, mais n'aperçut qu'un pan de sa longue tunique
blanche. Il se frotta les yeux, croyant être la proie d'un mirage. Non,
il ne rêvait pas. Il avait bien entendu cette voix douce et merveilleuse
s'enquérir sur la qualité de son sommeil.
Sinouké se débarbouilla
dans une vasque remplie d'eau fraîche, essaya de mettre un peu d'ordre dans
sa chevelure en bataille et descendit les degrés de pierre menant à
l'étage inférieur. Il croisa sur son trajet quelques serviteurs,
des deux sexes, qui lui adressèrent de courtoises courbettes sans oser,
toutefois, croiser son regard
Le
jeune homme s'avança vers la salle de réception où, la veille,
il avait été reçu par un homme d'une extrême gentillesse.
Celui-ci, l'apercevant, lui adressa des petits signes de bienvenue. Sinouké
s'approcha respectueusement de la table où déjeunaient Himothap
et sa fille. Il se pencha vers eux avec déférence, dardant un coup
d'il inquiet à la jeune femme qui le fixait avec une évidente
curiosité.
-
Prenez place, Sinouké. Je crois que vous avez aperçu ma fille, Physis
?
- Oui, Votre Grandeur. Je n'étais pas tout à fait moi-même
et je, comment dire
-
Allons, mon jeune ami, il n'y a rien de bien surprenant à cela après
l'harassante journée que vous avez passée, à cheval, à
parcourir cet interminable désert brûlant
Asseyez-vous donc
ici, à côté de moi et surtout régalez-vous, décréta
Himothap. Vous verrez qu'ensuite les choses apparaîtront plus nettement
à votre esprit.
Sinouké ouvrit des yeux ronds, comme des sous-tasses,
en découvrant la profusion de victuailles dont la grande table regorgeait.
Devant son air médusé
et la retenue évidente qu'il affichait, Physis lui demanda tout de go :
-
Vous ne mangez donc pas, à Memphis ?
La couleur des joues de Sinouké
vira vers un rouge cramoisi, du plus bel effet
- Bien sûr que si,
demoiselle Physis ! Pardon, je veux dire que, nous nous sustentons, comme tout
le monde !
- C'est bien ce qu'il me semblait convint, Physis, en éclatant
de rire.
- Ma Chérie, ce n'est pas très gentil de te moquer de
Sinouké qui ne bénéficie pas de la même aisance que
celle dans laquelle tu t'épanouis, voyons.
- Père, je suis désolée.
Je ne voulais surtout pas offenser notre invité et souhaitais simplement
le taquiner un peu
Je suis vraiment navrée de vous avoir blessé,
Sinouké.
- Je vous en prie, Physis ! Je suis maladroit et point habitué
à votre modernité.
La
jeune fille l'observa, attendrie et l'invita à se rassasier. Le copieux
déjeuner permit aux convives de converser avec une tangible décontraction.
Physis en profita néanmoins pour harceler Sinouké d'une multitude
de questions auxquelles il répondit sans détour.
Sinouké
n'aurait jamais pensé qu'une vie aussi fastueuse existât. Se retrouver
ainsi, attablé pour se sustenter en si charmante compagnie, à bavarder
comme s'il avait toujours connu ses interlocuteurs, provoqua chez lui une étrange
sensation de vertige. Son existence venait de basculer et il en prit soudain conscience.
-
Je suis heureux que votre père se soit chargé de votre noviciat,
Sinouké. Par le très précieux enseignement qu'il vous transmet,
vous allez découvrir ainsi une autre dimension du monde qui nous entoure
et qui échappe à la plupart des profanes. Vous accèderez
ainsi au savoir et à l'élévation de votre âme. Prométeph
est un grand érudit, de la plus pure tradition
Je ne doute pas un
seul instant qu'il puisse vous apporter une formation de tout premier plan.
-
Père est un homme absolument merveilleux, pour qui je nourris un amour
et une admiration, sans bornes. Je lui dois tout. Il incarne, à mes yeux,
la quintessence de l'être accompli, dont la spiritualité et la richesse
d'esprit enrichissent ma vie à chaque instant. Je savoure, chaque jour
d'avantage, Le bonheur d'être auprès de lui et l'énergie qu'il
déploie afin de construire le bonheur dans lequel nous vivons, ma mère
et moi.
- Ton père a bien de la chance, d'avoir un fils comme toi, Sinouké.
Himothap
s'aperçut alors que sa fille avait les larmes aux yeux. Il se leva prestement
et vint l'entourer de ses bras en l'embrassant tendrement.
- Voyons, ma chérie
! Je ne pensais pas te blesser en affirmant à Sinouké que son père
était chanceux de l'avoir pour fils. Moi aussi je t'aime et suis fier de
toi. Tu es le soleil de ma vie, ma Physis, et tu sais combien tu comptes à
mes yeux.
- Je ne suis, ni jalouse, ni inquiète, Père adoré.
Je suis simplement émue par les mots merveilleux que notre invité
a prononcés. Ce qu'il vient d'exprimer ici est très beau et fait
montre de l'humanisme profond qui l'habite. Je le connais si peu
Deux
voix familières vinrent troubler cette séquence emplie d'émotion.
Prométeph et son beau-frère, Kamaneh, venaient de faire leur apparition.
-
Nous parlions de choses très sérieuses en vous attendant, mes chers
amis, avoua Himothap. Bienheureux ceux qui peuvent recevoir certaines confidences
-
Diantre ! fit Prométeph. Et de quoi donc s'agit-il ?
- D'amour et de
sentiments similaires, précisa Physis.
- Un sujet qui me parait des
plus passionnants, en vérité, confirma Kamaneh.
- Avez-vous bien
dormi ? s'enquit le maître de maison.
- Nous avons sombré, corps
et âmes, mais nous sommes en meilleure posture qu'y hier, répondit
le père de Sinouké. Ce périple nous a mis à bas, plus
que nous ne le pensions
- Alors, il ne vous reste plus qu'à satisfaire
vos appétits ! Il nous faudra ensuite nous mettre en route et rejoindre
le Palais où le Régent, Aÿ, se languit de notre visite
Il compte sur nous pour permettre au souverain défunt d'accéder
au paradis d'Osiris et apaiser ainsi le chagrin qu'éprouve, Sa Majesté,
la reine Ankhsenpaaton.
Durant
le déjeuner que prirent les deux hommes, Physis entraîna Sinouké
par la main afin de lui faire découvrir la vaste propriété
familiale. Ils parcoururent ainsi plusieurs pièces, somptueusement décorées,
où le raffinement rivalisait avec un luxe ostentatoire. Le jeune homme
cachait mal l'émerveillement qui le gagnait. Physis s'en aperçut
aussitôt et expliqua à son jeune ami :
- Je vous assure que cette
résidence n'est rien à côté de ce que vous allez voir
tout à l'heure
Vous aussi, Sinouké, deviendrez bientôt
un prêtre riche et respecté. Ce jour-là, vous pourrez offrir
à votre future épouse une demeure équivalente
-
J'espère, très sincèrement, rencontrer un jour une femme
aussi intelligente et belle que celle qui se trouve à mes côtés
Physis
se retourna lentement, fixant Sinouké avec gravité.
-
C'est très aimable ce que vous dites, Sinouké, mais vous ne devriez
pas user de si jolis propos. Il ne faut pas faire germer dans le cur d'une
jeune fille comme moi de telles espérances alors que vous et votre père,
repartirez bientôt. Memphis est tellement éloignée
-
Je ne plaisante pas le moins du monde, douce Physis, mais je me doute que votre
père aura à cur de trouver un prétendant digne de vous
et de votre rang
- Père n'est pas comme cela et veut avant tout
mon bonheur ! Je ne crois pas qu'il ait le désir véritable de m'imposer
un homme dont je ne serais pas éprise. Si cela devait être le cas,
j'en mourrais, révéla-t-elle en pleurant.
Inquiet
d'être la cause involontaire du chagrin de la jeune femme, Sinouké
la prit dans ses bras et l'attira à lui. Elle s'y blottit, comme un petit
oiseau terrorisé et n'osa plus bouger. Le fils de Prométeph, pourtant
mature pour son âge, se trouva totalement désorienté. Il déposa
de légers baisers sur la chevelure brune de Physis, murmurant, afin d'effacer
sa maladresse :
- Mille pardons, adorable Physis. Je ne pensais pas vous faire
de la peine. J'étais très sincère, simplement et vous présente
mes plus humbles excuses. Quel idiot fais-je !
- Non ! ce n'est rien. Je suis
trop sensible et les larmes me viennent si facilement
Oh, je suis confuse
de vous montrer un tel spectacle. Pardonnez-moi, Sinouké.
- Par tous
les saints Papyrus ! Je suis un odieux personnage et implore votre pardon, douce
Physis. Vous faire pleurer, vous qui êtes si belle, c'est épouvantable
!
Sinouké tomba
subitement à genoux, enlaçant les pans de la robe blanche de la
jeune femme. C'est à cet instant qu'Himothap fit son apparition
-
Diantre ! Que voici une bien étrange posture
Sinouké
faillit s'évanouir devant l'air surpris et inquisiteur, d'Himothap.
-
Ce n'est surtout pas ce que vous croyez, Votre Grandeur ! Jamais de ma vie, je
Physis
vola littéralement au secours de Sinouké, exposant à son
père l'intégralité des faits, sans chercher à nier
les bouleversements suscités par leur entrevue.
- Mes chers enfants,
vous êtes assez mûrs pour savoir ce que vous faites
Et puis,
j'ai toute confiance en toi, ma Physis, ainsi qu'au fils de mon ami d'enfance.
N'en parlons plus ! Il faut nous hâter, car nous devons partir prestement
pour le Palais.
- Puis-je venir avec vous, Père ?
- Si tu le désires,
Physis chérie. Je n'y vois aucun inconvénient et, vu le jeune âge
de Sa Majesté, Ankhsenpaaton, je me doute qu'elle aura grand besoin de
ton réconfort. Je te conjure, par contre, d'être des plus vigilantes
lorsque tu seras en présence du régent, Aÿ
Je n'aime
pas cet homme ! C'est un dépravé et un ambitieux, de la pire espèce
Je
le soupçonne fort d'être la tête pensante du sordide complot
qui vient de coûter la vie au malheureux pharaon, notre bien aimé,
Toutankhamon
Devant
l'entrée de la résidence du prêtre royal stationnait une troupe
dépêchée par le Palais. Deux vastes chaises à porteurs,
richement chamarrées et recouvertes de voiles flottant doucement sous la
brise matinale, patientaient en attendant leurs hôtes.
Quarante porteurs
et servants formaient cortège. Dans la première chaise, prirent
place Physis et son père. Dans la seconde s'installèrent Prométeph
et son fils. L'oncle Kamaneh, quant à lui, préféra un splendide
étalon noir. Un officier de la garde de Pharaon, paradant sur son char
de guerre, commandait une petite escouade d'une vingtaine d'hommes en arme afin
d'assurer la sécurité de la délégation. Sur ordre,
son fouet zébra l'air puis vint s'abattre sur la croupe de ses pur-sang.
Le pompeux cortège entama alors son parcours.
Sinouké,
fort impressionné par ce déploiement majestueux, n'osa formuler
la moindre question à son père. Physis l'avait prévenu, il
en verrait d'autres
À l'avant de la colonne, confortablement installés
dans la chaise de tête, Himothap questionnait finement sa fille.
- Dis-moi,
Physis chérie, que penses-tu de Sinouké ?
- Je pense que c'est
un garçon pourvu d'une excellente éducation. Il fait montre d'un
sens moral au-dessus de tout soupçon et témoigne d'une infinie sensibilité,
Père.
- Bigre ! Tu me décris là, un prétendant
fort honorable
Aurais-tu déjà succombé à son
charme, ma douce enfant ?
- Ce n'est pas drôle, Père ! De toute
façon, je ne vois pas ce que j'aurais à espérer, il n'est
que de passage. Sa vie est ailleurs
- Je te sens bien triste, ma Chérie
?... Là, viens contre moi, mon petit chat. J'ai fait le serment à
ta pauvre maman, juste avant qu'elle ne rende son dernier souffle, que je veillerai
sur toi et j'entends bien tenir ma promesse. Qui sait, de quoi demain sera fait
Les dieux, eux-mêmes, ne peuvent tout prévoir...
Soudain,
le son de plusieurs trompes retentit au loin, sur les remparts de la cité
royale. Le terme de l'exténuant périple, depuis la lointaine Memphis,
s'annonçait. Sur les bords de la route une foule compacte acclamait la
pompeuse cohorte de ses vivats. Le char de tête doubla les imposants péristyles
délimitant l'entrée de la cité pharaonique. Une noria de
serviteurs, uniquement vêtus de pagnes, dont certains portaient à
bout de bras des feuilles géantes de pandanus, rafraîchissantes par
leur ombre, se rua en silence sur les arrivants.
Une
oppressante chaleur saturait l'air environnant. Les chaises furent déposées
au sol, libérant ainsi leurs occupants qui émergèrent en
pleine lumière, sous les regards scrutateurs de la foule amassée.
Sinouké laissa ses yeux s'accoutumer à la phénoménale
clarté déversée par le dieu Rê. Son regard balaya d'un
rapide tour d'horizon les lieux et ce qu'il découvrit faillit lui arracher
un véritable cri de stupeur. Il tourna aussitôt la tête, cherchant
le regard de Physis. Elle lui souriait, émue par sa candeur.
Le spectacle
était grandiose. Les remparts de la cité, les façades du
Palais et celles des Temples, étaient couverts de somptueux hiéroglyphes
rehaussés d'or pur dont les inestimables cartouches, enjolivés de
peintures polychromes, attiraient inexorablement le regard.
De
partout, le bleu cobalt, le rose incarnat, l'ocre et la Sienne brûlée,
offraient aux prestigieux édifices une palette de teintes extraordinaires.
La
délégation emprunta alors d'immenses escaliers de pierre dont les
degrés s'ornaient de jarres aux mille plantes toutes plus odoriférantes
les unes que les autres. La somptuosité des lieux coupait le souffle. Tout
n'était qu'harmonie de formes, de couleurs et de styles, tant l'audacieuse
architecture des bâtiments imposait le respect d'un faste solennel.
D'innombrables
colonnes de marbre, aux chapiteaux ciselés, soutenaient l'ensemble des
terrasses dont on imaginait sans peine la vue admirable qu'elles devaient offrir
à leurs heureux propriétaires. Entre chacune d'elles, une quantité
inouïe de vélums multicolores et translucides virevoltait au gré
d'une brise caressante.
- Cet endroit est une pure merveille, confessa Sinouké
à son père.
Ils
débouchèrent sur une vaste esplanade où, Aÿ et sa cour
attendaient leur venue. Le nouveau monarque, qui s'était intronisé
promptement pharaon, les observait sournoisement. Ses yeux détaillaient
effrontément les nouveaux arrivants. Leurs salamalecs l'irritaient au plus
haut point et il avait hâte que tout ceci fût terminé. Plus
vite les traces de son abominable forfaiture tomberaient dans l'oubli et mieux
ce serait pour lui
Il fallait tourner la page et donner une autre dimension
à ses projets, à ses ambitions
Cet adolescent, devenu trop
curieux, et qui cherchait à s'immiscer dans ses affaires, devait fatalement
disparaître
Pourquoi lui rendre le pouvoir, alors qu'il en était
le Régent ? Eh puis, la très belle Ankhsenpaaton était trop
désirable
Bien qu'étant son grand-oncle, aux dires des mauvaises
langues, soit du côté d'Akhénaton, son père ou de Néfertiti,
sa mère, il se faisait fort de lui faire les enfants que son imbécile
d'époux n'avait su lui donner
Les
mariages consanguins et incestueux étant légion au sein des nombreuses
dynasties pharaoniques, en Basse, comme en Haute-Égypte, nul ne verrait
d'un mauvais il à ce qu'il épousât, en secondes noces,
la veuve de Toutankhamon
Investi d'un immense pouvoir, il laissa venir
à lui les personnages mandés sur les recommandations éclairées
de ses fidèles conseillers. Son regard de fauve ne put s'empêcher,
toutefois, de détailler sans vergogne le corps de rêve de la fille
d'Himothap
Cela agaça prodigieusement celui-ci
Aÿ,
campé sur son trône de souverain en or massif incrusté de
diamants et de saphirs, fixa de toute sa hauteur les nouveaux venus lorsque ceux-ci
se prosternèrent devant lui avec la plus extrême déférence.
-
Vous voici, enfin ! J'ai failli donner des ordres pour faire activer les préparatifs
de la cérémonie d'exposition à Osiris, tant l'état
du corps du défunt souverain ainsi que la chaleur accablante actuelle nous
pressent
-
Révéré Pharaon, les Kamaneh demeurant à l'autre bout
du royaume, il ne nous a pas été permis d'accourir plus vite et
avons chevauché sans relâche afin de venir jusqu'à vous exposèrent
humblement Prométeph et Himothap.
- Vous auriez dû accourir, dès
votre arrivée ! Mon temps est dès plus précieux et je me
dois de le consacrer uniquement à mes desseins
Je ne vous retiens
pas plus avant ! Vous savez ce qu'il vous reste à faire ? Qu'on les conduise
immédiatement auprès du défunt ! Sauf, bien entendu, votre
fille, Himothap ?
La jeune reine réclame sa présence et je
ne saurais la lui refuser
Himothap croisa alors le regard éploré
de la jeune reine Ankhsenpaaton. La supplique muette qu'il y découvrit
lui glaça le sang. Il ressentit comme une énorme boule de feu lui
dévorer le cur
- " Miséricorde, jamais je n'aurais
dû accepter de conduire mon enfant au Palais. La placer en présence
d'un tel monstre, ne plaide pas en ma faveur
"
Mortifié,
il étreignit son enfant, brièvement, lui susurrant à l'oreille
:
- Je te conjure d'être très vigilante, Physis chérie.
-
Ne sois pas inquiet, Père, confirma-t-elle dans un souffle. Je serai prudente.
Des
serviteurs précédèrent la délégation au travers
du dédale des innombrables pièces du palais avant de gagner le cur
des souterrains. L'atmosphère y était bien plus clémente,
dans tous les cas, constante et fraîche.
On les conduisit dans des galeries,
éclairées par des torches à huile végétale,
vers une vaste salle basse creusée à même la roche calcaire.
Au centre de la pièce voûtée se tenait un sarcophage de pierre,
sombre et massif, découvert sur toute sa surface, dans lequel se trouvait
la malheureuse dépouille de Toutankhamon. Elle baignait dans une sorte
de liquide saumâtre, que Kamaneh identifia immédiatement à
un bain de sel de natron. Le pharaon, emporté par la mort dans les plus
belles années de sa courte existence, y reposait, les yeux à jamais
fermés sur le monde des vivants.
-
Je n'aime pas ce nouveau monarque confia, à voix basse, Himothap à
ses amis. C'est un être cruel. Un succube que rien, ni personne, ne guérira
de sa soif de pouvoir
- Je pense que nous n'avons pas intérêt
à demeurer trop longtemps au Palais, avoua Prométhep. Il nous faut
agir au plus vite avant que les choses ne se compliquent
- Si nous commencions,
s'enquit Kamaneh ? Sinouké, tu vas m'aider à sortir le corps de
son bain, afin de le déposer sur la table de pierre que tu vois là-bas.
Au
même instant, un petit groupe de six hommes apparut, débouchant d'une
galerie adjacente, vêtus de courtes tuniques blanches et de sandalettes.
L'un d'eux arborait une coiffe de peau beige, à doubles pans, tombants
sur ses épaules et ornée de l'effigie d'Anubis. " Dieu des
morts et des embaumeurs ".
Sinouké
remarqua alors que l'homme important portait le même couvre-chef que son
oncle. Kamaneh reconnut du reste en lui l'embaumeur royal, répondant au
nom de Képhron. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre puis,
s'avisant de la présence des prêtres et de leur novice, Képhron
salua respectueusement leurs vénérables personnes.
- Pharaon
nous envoie pour vous aider dans les préparatifs du cérémonial.
-
Tu tombes à point nommé, mon brave Képhron, rétorqua
Kamaneh. Nous ne serons pas de trop. Le jeune Sinouké, mon neveu et fils
du prêtre Prométeph, pourra tout à loisir nous observer et
s'instruire ainsi de nos méthodes.
- Tout ceci est parfait ! Nous pouvons
commencer dès maintenant, décréta Képhron. Holà,
vous autres, vous savez ce qu'il faut faire !
Toutankhamon
émergea de son bain et fut déposé avec précautions
sur une sorte de crédence en pierre lisse. Le trépassé fut
essuyé soigneusement pendant que l'on préparait un coffre de terre
cuite, contenant quatre compartiments séparés par de minces parois
de nature identique, béni préalablement par les prêtres et
issu de la ville de Canope, "actuelle Aboukir."
Les embaumeurs y
déposeraient, au fur et à mesure du déroulement des opérations,
les viscères du défunt. Dans la première alvéole serait
déposée l'intégralité des intestins. Dans la deuxième,
on placerait les poumons. La troisième recevrait, quant à elle,
le foie et enfin la quatrième, hériterait de l'estomac.
Un
second coffret, plus petit, renfermerait le cur de Pharaon. Le cur
étant le siège admis de la pensée ainsi que l'abri spirituel
de l'âme, dans l'Ancienne Égypte, il s'agissait de préserver
pour l'éternité l'intégrité de l'esprit du disparu.
La toilette proprement dite achevée, les embaumeurs, secondés par
leurs préparateurs, se répartirent les tâches.
Kamaneh
s'occupa d'extraire le cerveau par les narines, après avoir dissous la
matière cervicale, à l'aide de très fins crochets maniés
avec une extrême dextérité. Une fois introduits délicatement,
ces ustensiles, savamment agités, réduiraient en bouillie les sphères
cérébrales. Il suffirait ensuite d'aspirer le liquide, grâce
à des roseaux creux et assouplis au préalable.
Képhron,
quant à lui, entreprit de vider l'abdomen du défunt. Il pratiqua
une incision au dessus du pubis, dissimulée par les poils pubiens et par
laquelle il préleva, à l'aide d'une surprenante panoplie d'instruments
très variés, les viscères proprement dits. L'opération
se déroula sans soucis et donna par la suite toute satisfaction au maître
embaumeur.
La troisième phase fut réalisée conjointement
par les deux éminents spécialistes, car elle concernait les poumons
ainsi que le cur. Une mince ouverture de quelques centimètres, sous
le sternum, permit d'évacuer plus aisément les organes essentiels.
Ils effectuèrent alors un lavage minutieux de la cage thoracique avant
de procéder à son conditionnement.
Pendant
ce temps les prêtres et leur novice, après avoir dressé et
fleuri un petit autel, procédaient au rituel de la bénédiction
des organes prélevés juste avant de les positionner dans les urnes
canopes. Les précieuses cassettes funéraires, ainsi garnies et sanctifiées,
furent alors définitivement scellées à la cire avant qu'Himothap
n'appose officiellement les quatre sceaux sacrés. La présentation
à Osiris ne pouvait souffrir la moindre imperfection
Au
même instant, dans les somptueux appartements royaux, Ankhsenpaaton et Physis
conversaient sur les causes de l'épouvantable malheur qui venait de frapper
la cour, mis à part les méprisables acteurs qui avaient ourdi ce
scénario diabolique
Les deux jeunes femmes, accaparées par
leur discussion, sursautèrent à l'approche d'Aÿ.
Pharaon
vint se placer à côté de sa future épouse, juste devant
Physis. Il se pencha et posa ses mains sur les cuisses de celle-ci, par-dessus
la fine cotonnade blanche.
Physis
adopta une réaction instantanée de repli, mais se sentit aussitôt
piégée par la poigne accentuée du souverain. Affolée
et ulcérée par une telle goujaterie, elle voulut se lever et fuir,
mais n'offrit qu'une piètre résistance
- Que voici une
bien désirable personne ! Te ferais-je peur, mon enfant ? Allons, tu n'as
absolument rien à craindre de moi
Je sais me montrer très
tendre et dès plus généreux avec ceux qui plaisent à
ma royale personne, le sais-tu ? N'est-il pas vrai, ma Reine ?
Durant son monologue,
Aÿ s'enhardissait dans ses impulsions, sans le moindre tact
Physis
crut s'évanouir, cherchant désespérément un soutien
dans le regard de la reine. Elle n'y contempla qu'un indicible chagrin, doublé
d'un immense dégoût.
Mélange
de peur et de haine. N'y tenant plus, profitant d'un léger relâchement
de l'emprise inquisitrice, Physis se leva d'un bond et s'enfuit à perdre
haleine vers l'extérieur du palais. Elle déboucha sur la plus grande
terrasse où quelques gardes, armés jusqu'aux dents, lui barrèrent
tout passage
Elle pivota, en pleurs, puis entendit soudainement un vacarme
suivit d'éclats de voix d'une violence telle qu'elle en frissonna, totalement
paniquée. À sa grande surprise, c'est une furie, ivre de colère,
en la personne d'Ankhsenpaaton, qui fit son apparition sur les dalles de marbre
rose de l'esplanade.
La
jeune et jolie souveraine se dirigea vers Physis, la prit dans ses bras et l'embrassa
sans autre protocole, comme une amie d'enfance. Elle était totalement écurée
par l'écart, inqualifiable, du comportement de Pharaon et confia à
la jeune fille :
- Je lui ai fracassé une amphore remplie de fleurs
et d'eau sur la tête ! C'est un porc !
Ensuite, elle éclata d'un
rire nerveux, forcé, puis donna des ordres.
- Kamal, viens ici !
Un
homme à la peau brune, d'une stature gigantesque et pourvu d'une musculature
de colosse, se présenta immédiatement en se prosternant.
-
Je te confie mon amie. Tu as pour mission de la raccompagner pressement chez elle
avec mon char personnel. Tu répondras sur ta vie de sa sécurité
Emmène des hommes en armes et double les factions devant sa demeure jusqu'au
retour de son père. Maintenant, va et rends-moi compte à ton retour
!
Ankhsenpaaton se retourna, embrassa tendrement Physis et dit :
- Je ne
te reverrai plus jamais, malheureusement, car ici tu es en grand danger
Je te conjure de quitter Thèbes, au plus tôt. Pars dans ta famille,
le plus loin possible de ce monstre. Adieu, ma douce Physis, je prierai au Temple
pour ton salut.
- Altesse, je ne sais plus quoi dire. Merci, mille fois, merci
! Oh, souveraine adorée, vous avez pris des risques insensés en
vous interposant. J'ai peur des conséquences pour votre personne
Il vous faudra être très prudente !
- N'aie crainte ! S'il recommence
à m'offenser de la sorte, ou à vouloir souiller une autre âme
pure devant moi, je le tue de mes mains, par Osiris !!!
La
souveraine parut hésiter un instant, puis dégagea de ses poignets
deux magnifiques bracelets en or massif, finement ciselés et ornés
de splendides diamants. Elle les plaça sur les attaches graciles de sa
jeune amie et lui confia :
- Prends ceci, Physis et considère que c'est
mon cadeau de mariage, en espérant que tu porteras ces bijoux le jour béni
où tu épouseras l'homme qui te méritera et te respectera.
Ainsi, je serai à vos côtés, par la pensée
Va,
maintenant et que tous les dieux d'Égypte te bénissent, amie fidèle.
Physis,
émue aux larmes, sauta au cou de la reine Ankhsenpaaton. Elle l'embrassa
et lui avoua en montant dans le char, juste avant que le fouet ne claque :
-
Jamais de ma vie je ne vous oublierai, oh merveilleuse Reine. Je vous aime tant
!
Le monarque contempla tristement son quadrige d'apparat et la frêle
silhouette qu'il emportait, les yeux embués de pleurs, en répondant
aux mouvements des mains de Physis. La seule et véritable amie qu'elle
n'ait jamais eue dans son existence
Au même instant, dans les profondeurs
souterraines du Palais, les deux embaumeurs achevaient d'injecter, dans les artères
et les veines, par le biais de roseaux ultrafins, du baume. Les préparateurs,
eux, durant cette opération minutieuse, enduisirent soigneusement le corps
du mort avec un mélange à base d'huile végétale, de
miel et de nombreux pétales de roses finement broyés. Le thorax,
quant à lui, venait d'être rempli de boulettes de coton, enduites
de la même préparation, avec en sus quelques herbes aromatiques et
des substances balsamiques. Le tout devant servir à garantir l'apparence
des volumes, ainsi que la conservation du corps du défunt pour son grand
voyage.
Vint ensuite
l'interminable ballet de bandelettes de toile gommée et huilée sur
les deux faces, qui débuta par les pieds pour s'achever enfin par le visage
de la momie qui disparut au regard du monde des vivants. Himothap déposa
sur elle, avec solennité, un lourd masque en or massif, au faciès
d'une extrême beauté. Ce symbole d'immuable jeunesse, magnifiquement
ouvragé et pigmenté de bleu, dissimula à jamais la face du
pharaon.
Toutankhamon reçut les symboles du pouvoir éternel,
au travers d'un sceptre et d'un fléau en or ciselé, que Prométeph
déposa sur sa poitrine. Ainsi apprêté, l'Enfant-Roi pouvait
comparaître devant Osiris
Dieu des mondes souterrains et juge suprême
de l'âme des morts. Anubis, perpétuel dieu à tête de
chacal, grand maître du passage et fidèle serviteur d'Osiris, viendrait
le chercher, le moment venu, pour sa comparution finale.
"Le
passage dans l'au-delà consistait à peser l'âme du trépassé.
Son cur, siège de la pensée, était posé sur
le plateau d'une balance pendant que Thot, le scribe royal, notait le verdict
sur un papyrus sacré à l'aide de son calame. (Roseau taillé
en sifflet et trempé dans de l'encre.) Sur l'autre plateau de la balance,
Anubis déposait une plume, celle de Mâât, déesse de
la Vérité et de la Justice. Si l'équilibre se réalisait,
l'âme était pure et pouvait accéder ainsi au paradis d'Osiris.
Dans le cas contraire, le cur était donné en pâture
à la grande dévorante, monstre redoutable, à tête de
crocodile, aux pattes et crinière de lion, flanqué d'un arrière-train
d'hippopotame
"
Le
jeune monarque fut transféré peu après, au terme d'une émouvante
cérémonie, dans un imposant et lourd sarcophage rehaussé
d'or, somptueusement ouvragé, dont les doubles portes furent scellées
grâce à des cordelettes de chanvre, noyées dans des cachets
de cire et servant de sceaux. L'auguste momie royale entama alors son dernier
voyage, à bord d'une longue barque sacrée, glissant silencieusement
sur le lac souterrain de la sérénité. Grâce à
elle, Toutankhamon rejoignit sereinement et dans le plus grand secret, sa dernière
demeure située, quelque part, dans la vallée des rois de Louxor.
Épilogue
Suite
à l'esclandre survenu au palais de Thèbes, Himothap rendit les pouvoirs
de sa charge au nouveau pharaon, le félon, Aÿ. Celui-ci accepta, fort
contrit, le départ prématuré du vénérable prêtre
royal, mais ne se risqua plus jamais à bafouer ouvertement sa jeune épouse,
la délicieuse Ankhsenpaaton, du moins en sa présence...
Himothap
vendit sans délai sa somptueuse propriété au nouveau prêtre,
plébiscité par l'entourage du cruel monarque, puis emprunta la longue
route qui traverse le désert et conduit vers l'ex-capitale de l'Ancien
Empire, la rayonnante Memphis.
Dans
la caravane qui emmenait le grand homme et sa fille, ainsi que leurs effets et
leur mobilier, Physis se sentit renaître à la vie. Là bas,
dans cette cité qu'elle ne connaissait pas, il y avait son prince charmant,
Sinouké
Avec lui elle songerait, le moment venu, au bien-être
de partager une délicieuse existence emplie d'amour et de tendresse. Comme
un indicible et merveilleux bonheur.
Fin
Guy
Vigneau