Ecriture Passion...

 

 

Le dernier voyage

 

 


La brume de chaleur dévoilait, aux regards émerveillés de Sinouké, les majestueux contours des grandes pyramides. Aux abords de la mirifique nécropole de Gizeh, habituellement bercée par un silence quasi minéral, régnait ce matin-là une activité dès plus inaccoutumée. Le jeune homme connaissait bien la région, pour y être souvent venu avec ses parents. À chaque fois, il ne pouvait détacher son regard des prodigieux tombeaux royaux. Phénomènes d'architecture, messages énigmatiques du passé, ces somptueux monuments, aux dimensions titanesques, emplissaient son esprit d'adolescent d'innombrables interrogations.

Ce qui émouvait le plus Sinouké, lorsqu'il venait rendre visite à sa parenté, c'était la quiétude des lieux. Comme si toute vie avait quitté l'endroit pour l'éternité, offrant ainsi aux anciens monarques un repos digne de leurs règnes.
Arrivés de Memphis la veille, son père et lui avaient passé la nuit chez le frère aîné de Mounia, mère de Sinouké. Celle-ci, en attente de son dernier enfantement, n'avait pu les accompagner. La soirée s'était déroulée dans la joie et la douceur d'asile de la famille de Mounia. Chez les Kamaneh on était embaumeurs de père en fils. Leur renommée, ainsi que leurs compétences, étaient recherchées dans l'ensemble du royaume des "deux pays".

Le matin, Prométhep et son fils se levèrent aux aurores, afin d'accompagner Kamaneh chez un autre embaumeur de réputation et voisin de quelques lieues. Ils furent surpris lorsque deux messagers, ayant chevauché à brides abattues toute la nuit, s'inclinèrent avec déférence devant l'auguste maison. À l'expression affligée de leurs visages, il s'agissait manifestement d'un évènement de la plus haute importance et d'une extrême gravité. Les deux estafettes tombèrent aussitôt à genoux devant eux.

- Nous sommes bienheureux de vous savoir ici, oh vénérable prêtre. Il est arrivé un épouvantable malheur et vos précieuses personnes sont mandées de toute urgence au palais de Thèbes par sa haute grandeur, Himothap… Il faut vous hâter, car, notre aimé pharaon est à l'agonie ! Il souffre atrocement et ne peut plus se mouvoir…
- Comment est-ce possible ? questionna, d'une voix pressente, Prométhep. Il est si vigoureux, si jeune…
- Nous n'en savons pas plus et devons repartir sur l'heure, oh vénéré prêtre.
- Pouvons-nous acquérir plusieurs chevaux, s'informa Prométhep, en se retournant vers son beau-frère ?
- Bien sûr, répondit Kamaneh. Il y a un petit relai à deux pas d'ici, où nous devrions trouver de bonnes montures, bouchonnées et sustentées.

- Bien, approuva le prélat. Rassemblons tout ce dont nous aurons besoin aux fins du cérémonial de la présentation à Osiris. Ensuite, nous partirons, décréta-t-il.
Se retournant vers son fils, l'ecclésiastique demanda :
- Je crois que le moment de ton initiation est venu, Sinouké. Veux-tu venir avec nous à Thèbes ? Cela te permettra d'étendre tes connaissances…
- Oh oui, Père ! Mais pourquoi devons-nous aller aussi vite, Père ? Notre malheureux pharaon n'est pas encore décédé...
- Nous sommes attendus par Himothap, prêtre personnel du souverain. Malgré qu'il soit un ami, nous nous devons de ne pas le faire attendre…
C'est un personnage très important, Sinouké, et je ne saurais trop te recommander de faire montre du plus grand respect, envers cet éminent homme, lorsque nous serons arrivés. Encore plus, lorsque nous serons introduits auprès du roi…
Je suis du reste très inquiet et crains fort que nous n'arrivions trop tard… Enfin, tout dépendra, assurément, de la gravité des maux de Toutankhamon…

À cet instant précis, l'oncle Kamaneh intervint :
- Voyons, mon cher Prométhep, il ne sert à rien d'affoler notre Sinouké de la sorte ! Ce jeune homme, dont l'excellente éducation ne souffre d'aucun reproche, fait la fierté de nos deux familles, tout de même !
Un peu plus tard, cinq cavaliers s'élancèrent sur la longue route désertique menant à Thèbes, la somptueuse capitale du Nouvel Empire. Pour la toute première fois, Sinouké participerait aux cérémonies d'embaumement de la dépouille d'un pharaon si, par malheur, celui-ci devait quitter ce monde pour l'Au-delà…

Les premières lueurs du jour éclairaient le firmament, lorsque les toits-terrasses du petit village d'Al Bawiti disparurent aux yeux de Sinouké. Il se retourna encore un instant pour les observer, une dernière fois, puis sans doute sous l'effet d'un mirage, les masures ocre furent avalées comme par magie.
Le périple promettait d'être interminable, voire harassant, mais au bout il y aurait une rencontre qui bouleverserait la vie du novice, à jamais… Sans en avoir conscience, Sinouké chevauchait vers un nouveau destin. Une page du mystérieux livre de la vie venait de se tourner, celle qui lui ferait découvrir, au terme de son périlleux voyage, un univers, dont les multiples facettes combleraient ses rêves les plus fous.

La petite troupe parvint aux abords d'Akhetaton en fin de matinée, où ils en profitèrent pour effectuer une courte halte afin d'échanger les montures et se sustenter. L'imposante cité qui s'offrait à eux n'était autre que l'ancienne capitale, boudée par le jeune souverain, dont le dévolu s'était porté sur Thèbes.
De toutes parts, les temples érigés à la gloire des dieux égyptiens, sous l'influence autocratique des puissants pharaons disparus, exposaient leurs magnifiques structures. Moins peuplée que l'incomparable Memphis, célèbre métropole de l'Ancien Empire, la ville par elle-même était florissante et attirait les commerçants de tous horizons. Le Nil, domestiqué depuis fort longtemps, déversait chaque jour son comptant de matières premières et de produits finis grâce à l'essor de son trafic fluvial.

Le soleil dépassait son zénith lorsque les voyageurs, conduits par les messagers du palais, se retrouvèrent devant une auberge dont les fumets alléchants titillèrent leur odorat. Le patron de l'estaminet vint lui-même accueillir la délégation pour lui offrir sa meilleure table. Il n'avait pas tous les jours la chance d'avoir des clients si prestigieux, dont les vêtements indiquaient le haut rang auquel ils appartenaient.
Ceux-ci occupaient en effet le sommet de la pyramide des classes sociales, juste en dessous de celle du pharaon et sa famille, au même degré que les scribes, les médecins et les embaumeurs. Au milieu de l'échelle, il y avait les artisans, les commerçants et puis
enfin, tout en bas, le peuple…

L'établissement ne payait pas de mine, mais l'endroit était propre et meublé avec goût. Il y avait foule en ce jour de marché et bon nombre de négociants, venus pour affaires, se restauraient avant de reprendre le chemin du retour.
Le bruit des conversations cessa un instant à l'apparition des arrivants. Les regards observèrent avec respect les personnages que l'on installa à l'écart, puis le brouhaha reprit.
L'aubergiste souhaita proposer à ses hôtes de marque ses meilleurs plats, vantant les mérites de son épouse, lorsque Prométeph le stoppa du geste.
- Brave homme, je vous remercie pour la gentillesse de votre accueil, mais, nous sommes attendus au Palais et n'avons que peu de temps. Faites au plus vite, je vous prie.
- Je donne les ordres aussitôt, révéré prêtre et vous apporte mon meilleur vin.
L'homme tourna les talons en regrettant de louper une aussi belle occasion…

Une demi-heure plus tard, les voyageurs quittèrent les lieux et se lancèrent à nouveau sur l'interminable piste menant à Thèbes. Le désert infini s'étalait alentour, piqueté çà et là de quelques rares oasis nichées au creux des dunes d'où s'élevaient des palmiers et des dattiers chargés de fruits mûrs. L'éprouvante chevauchée se prolongea tout l'après-midi, interrompue uniquement par les arrêts indispensables aux relais d'étape, pour s'achever finalement à la nuit tombée. Il devait être minuit passé.

Thèbes apparut calme à cette heure tardive. Mis à part quelques aboiements de chiens errants, qui se manifestèrent à leur approche, les ruelles sombres se révélèrent vides, comme privées de toute vie. Partout régnait un silence inquiétant. La petite caravane stoppa devant l'entrée d'une somptueuse bâtisse, gardée par une troupe en armes. Un homme s'en détacha, s'approcha promptement et reconnaissant les personnes requises par son maître, sur ordre du Palais, leur adressa un respectueux salut.
- Sa Grandeur, Himothap, vous attend avec impatience. Suivez-moi, je vous prie. Je vais vous faire introduire auprès de Son Excellence. Pardonnez-moi, si je vous précède.

Prométeph, son jeune fils et Kamaneh, suivirent en silence l'officier. Sinouké lorgna discrètement sur les colonnades ouvragées soutenant les voussures des plafonds, ainsi que sur les superbes tentures ornant les corridors, éclairés par des torchères, menant aux appartements privés d'Himothap. Il n'aurait jamais cru, même dans ses rêves les plus extravagants, qu'une telle richesse puisse exister.
L'homme, à qui son brave père venait rendre visite, devait être immensément riche… Celui-ci l'ayant qualifié d'ami, Sinouké se sentit soudain empli d'une admiration indicible à l'encontre de celui qui partageait la vie de sa mère, dont l'union et l'amour, avaient permis qu'il vît le jour.

Sinouké reporta son attention sur les hautes parois, érigées en briques pleines et ocre, où s'étalaient d'innombrables hiéroglyphes gravés par une pléiade de scribes talentueux. Sur ces cartouches muraux, étaient représentés les dieux égyptiens, dans l'accomplissement de leurs tâches divines.
Au bout d'un long couloir, ils aperçurent un homme et une femme, discutant à voix basse, devant l'entrée d'une antichambre dont l'accès était obstrué par de lourdes draperies rouge sang. À leur approche, les personnages levèrent la tête, puis vinrent à leur rencontre. L'officier interpella l'homme :
- Allez prévenir Son Excellence que les visiteurs, attendus par elle, sont arrivés !
- Sa Grandeur sera ravie de vous voir, fit le chambellan. Je vais la prévenir aussitôt.

Quelques instants après il revint et les guida vers une vaste salle, donnant sur une cour intérieure, où trônait une splendide fontaine de marbre rose. De grands voilages, multicolores et diaphanes, flottaient entre les colonnes de pierre blanche, créant ainsi une atmosphère de profonde quiétude. De magnifiques tapis d'Orient jonchaient les dalles de marbre blanc aux délicates veines sombres. Sinouké, bien malgré lui, ne put retenir une exclamation sourde devant une telle splendeur :
- Par les dieux de la Haute-Égypte, quelle merveille !
- Sinouké ! Que ne t'ai-je recommandé, avant notre venue ? apostropha sévèrement Prométeph.
- Pardonnez-moi, Père. Cela ne se reproduira plus…

- Entrez, mes amis ! Comme je suis heureux de vous savoir ici, Prométeph ! À vrai dire, je ne m'attendais pas à vous revoir si vite lorsque j'ai dépêché les émissaires du palais auprès de la célèbre maison Kamaneh. Je souhaitais simplement m'assurer de leur précieuse collaboration pour le malheur qui nous frappe… Les dieux ont entendu mes prières, de toute évidence, en vous plaçant sur la route qui même à ma demeure et j'en loue leur bienveillante attention. Quelle joie de vous revoir, mon cher ami !
- Votre Révérée Grandeur, permettez-moi de vous présenter mon fils, Sinouké, dont j'assure l'initiation. J'ai pris la liberté de lui proposer de nous accompagner, afin d'accourir jusqu'à vous et parfaire ainsi ses connaissances.

- Comme tu as bien fait, cher Prométeph ! Entre nous, plus de protocole… Je suis trop heureux de te retrouver, ami de toujours. Si ce n'était cette épouvantable catastrophe, qui vient d'assombrir mon existence, je me serais sans nul doute mis en route vers Memphis afin de rendre visite à ton auguste famille. Cela, bien sûr, afin que nous puissions nous remémorer les merveilleux moments que nous vécûmes, ensemble, par le passé.
- Mon cœur bondit de joie à l'écoute de tes douces paroles. Elles me confortent dans l'idée que j'ai eue de sauter sur l'occasion pour venir à Thèbes, cher Himothap.

Les éminents personnages tombèrent dans les bras l'un de l'autre, sans autres façons puis, semblant s'apercevoir qu'il manquait à ses devoirs, Himothap claqua ferment dans ses mains. Un serviteur accourut aussitôt.
- Que l'on dresse couvert pour mes hôtes de marque et que l'on prépare, sans délai, leurs couches !
Après avoir chaleureusement salué Kamaneh, Himothap considéra Sinouké d'un air des plus affables.
- Dis-moi, Prométeph, ce jeune garçon m'a tout à fait l'air de quelqu'un de très bien… Je perçois en lui la forte influence d'une excellente éducation…

- Sinouké me donne en effet toutes les bienheureuses satisfactions qu'un père est en droit d'espérer de la part de son enfant. Il fait honneur à notre famille et mon épouse va même jusqu'à me chercher querelle lorsque je me montre trop sévère…
- C'est ma fille, qui sera heureuse de faire votre connaissance, avoua Himothap.
- Serais-tu marié ? Toi, le célibataire endurci, qui ne voulut jamais franchir le pas pour convoler en justes noces ?...
- Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, mon pauvre Prométeph… J'ai eu en effet la chance inouïe de connaître un bonheur extrême auprès de Célathée, fille unique du général des armées de notre précédent pharaon. Elle quitta ce monde en donnant la vie à notre fille, Physis. Sa perte plongea, ce jour-là, mon âme dans un abîme de tristesse infinie. Je ne pensais pas goûter à une telle félicité, ici-bas…

- Mon cœur saigne, à cette triste révélation, mon cher Himothap. Mais où est donc cette délicieuse enfant ?
- Elle veille au palais, sur mes recommandations, la dépouille de Toutankhamon.
- Pharaon est donc décédé ? s'enquit tristement Prométeph.
- Oui. Le malheureux jeune homme n'a pas survécu à son probable assassinat… Une horreur impensable, dont on essaie de comprendre les causes afin d'appréhender et châtier les coupables. Aucune explication ne semble étayer celle d'une mort naturelle ou accidentelle…
- Mais, c'est épouvantable ! s'insurgea avec véhémence Sinouké.
Himothap posa affectueusement une main sur les cheveux bouclés du jeune homme. Il semblait s'interroger lorsque son ami, devinant ses pensées, s'empressa de répondre.
- Dix-huit printemps, depuis un mois, c'est l'âge de mon fils.

- Une année de plus, à peine, que ma douce Physis. Par les saints hiéroglyphes, que le temps passe vite, mon cher ami…
Peu après, les voyageurs s'attablèrent afin de se rassasier. Les conversations furent dès plus animées, Himothap souhaitant connaitre une partie de leur vécu et par ce biais, gommer un peu les effets du temps passé… La nuit recouvrait depuis longtemps la cité royale lorsque les visiteurs, exténués par leur long périple, s'abandonnèrent au sommeil avec délice.
Avant de s'endormir, Sinouké pensa à tous ceux qu'il avait laissés au pays. À sa mère, entre autres, dont le visage semblait s'estomper, par instants, pour laisser la place à celui, encore confus, d'une inconnue nommée Physis…

Quelques heures plus tard, pourtant, le jour inonda la chambre où dormaient les invités de Memphis lorsque Sinouké ouvrit les yeux. Son regard, un instant dérangé par la lumière intense de Rê, s'attarda sur les contours de la pièce. Il n'avait pas prêté attention, la veille, au décor de l'endroit où Himothap les avait abandonnés afin de passer la nuit. La chambre le surprit par ses proportions harmonieuses et sa décoration. Manifestement, l'ami de son père devait être très fortuné, au vu de ce luxe raffiné. Les coffres regorgeaient de soieries et d'effets de toutes sortes. Des colonnettes, faisant office de guéridons, exposaient des vases de tailles diverses emplis de bouquets odorants. Les tentures des murs, les coûteux tapis et le voilage des baies, parachevaient de diffuser une ambiance des plus chaleureuses.

Sinouké se leva et enfila une tunique ivoire. Il chaussa des sandalettes de cuir, puis longea silencieusement les couches de son père et de son oncle, avant de se retrouver sur la terrasse d'où il put découvrir la cité royale. Jamais de sa vie il n'avait contemplé une telle harmonie d'urbanisme. Pas étonnant que Pharaon ait jeté son dévolu sur elle…
Une multitude de Temples, tous plus somptueux les uns que les autres, offraient des façades orgueilleuses et encadrées le plus souvent de palmiers verdoyants. Rê, le Dieu-Soleil, parcourant la voûte céleste sur son char de lumière, réchauffait de sa bienveillante chaleur la métropole qui s'offrait aux regards émerveillés du jeune homme.
Thèbes grouillait d'une activité intense. Une foule bigarrée se pressait dans les ruelles, dont les échoppes regorgeaient de marchandises provenant de Haute-Égypte. Les marchands haranguaient joyeusement les nombreux chalands qui se laissaient bien volontiers convaincre et guider dans leurs achats.
- Avez-vous bien dormi ?

Sinouké sursauta et baissa la tête dans la direction d'où venait la voix mélodieuse. Son cœur sauta d'un bond furieux dans sa poitrine. Il resta, là, bouche ouverte, devant l'apparition qui le regardait calmement.
- Auriez-vous avalé votre langue ?…
- Heu, non ! Je veux dire, oui…
- C'est non, ou c'est oui ? demanda malicieusement Physis.
- Non, à la première question, oui, à la deuxième ! Mille pardons, demoiselle Physis, c'est exactement l'inverse...
- Vous devriez descendre, afin de vous restaurer. Nous vous attendons. Vous aurez les idées plus claires, ensuite, fit-elle en émettant un rire cristallin.

Sur ces paroles, teintées de moquerie, l'apparition tourna les talons et disparut à la vue de Sinouké. Il essaya en vain de se pencher, afin de suivre le trajet de la jeune femme, mais n'aperçut qu'un pan de sa longue tunique blanche. Il se frotta les yeux, croyant être la proie d'un mirage. Non, il ne rêvait pas. Il avait bien entendu cette voix douce et merveilleuse s'enquérir sur la qualité de son sommeil.
Sinouké se débarbouilla dans une vasque remplie d'eau fraîche, essaya de mettre un peu d'ordre dans sa chevelure en bataille et descendit les degrés de pierre menant à l'étage inférieur. Il croisa sur son trajet quelques serviteurs, des deux sexes, qui lui adressèrent de courtoises courbettes sans oser, toutefois, croiser son regard…

Le jeune homme s'avança vers la salle de réception où, la veille, il avait été reçu par un homme d'une extrême gentillesse. Celui-ci, l'apercevant, lui adressa des petits signes de bienvenue. Sinouké s'approcha respectueusement de la table où déjeunaient Himothap et sa fille. Il se pencha vers eux avec déférence, dardant un coup d'œil inquiet à la jeune femme qui le fixait avec une évidente curiosité.

- Prenez place, Sinouké. Je crois que vous avez aperçu ma fille, Physis ?
- Oui, Votre Grandeur. Je n'étais pas tout à fait moi-même et je, comment dire…
- Allons, mon jeune ami, il n'y a rien de bien surprenant à cela après l'harassante journée que vous avez passée, à cheval, à parcourir cet interminable désert brûlant…
Asseyez-vous donc ici, à côté de moi et surtout régalez-vous, décréta Himothap. Vous verrez qu'ensuite les choses apparaîtront plus nettement à votre esprit.
Sinouké ouvrit des yeux ronds, comme des sous-tasses, en découvrant la profusion de victuailles dont la grande table regorgeait.

Devant son air médusé et la retenue évidente qu'il affichait, Physis lui demanda tout de go :
- Vous ne mangez donc pas, à Memphis ?
La couleur des joues de Sinouké vira vers un rouge cramoisi, du plus bel effet…
- Bien sûr que si, demoiselle Physis ! Pardon, je veux dire que, nous nous sustentons, comme tout le monde !
- C'est bien ce qu'il me semblait convint, Physis, en éclatant de rire.
- Ma Chérie, ce n'est pas très gentil de te moquer de Sinouké qui ne bénéficie pas de la même aisance que celle dans laquelle tu t'épanouis, voyons.
- Père, je suis désolée. Je ne voulais surtout pas offenser notre invité et souhaitais simplement le taquiner un peu… Je suis vraiment navrée de vous avoir blessé, Sinouké.
- Je vous en prie, Physis ! Je suis maladroit et point habitué à votre modernité.

La jeune fille l'observa, attendrie et l'invita à se rassasier. Le copieux déjeuner permit aux convives de converser avec une tangible décontraction. Physis en profita néanmoins pour harceler Sinouké d'une multitude de questions auxquelles il répondit sans détour.
Sinouké n'aurait jamais pensé qu'une vie aussi fastueuse existât. Se retrouver ainsi, attablé pour se sustenter en si charmante compagnie, à bavarder comme s'il avait toujours connu ses interlocuteurs, provoqua chez lui une étrange sensation de vertige. Son existence venait de basculer et il en prit soudain conscience.

- Je suis heureux que votre père se soit chargé de votre noviciat, Sinouké. Par le très précieux enseignement qu'il vous transmet, vous allez découvrir ainsi une autre dimension du monde qui nous entoure et qui échappe à la plupart des profanes. Vous accèderez ainsi au savoir et à l'élévation de votre âme. Prométeph est un grand érudit, de la plus pure tradition… Je ne doute pas un seul instant qu'il puisse vous apporter une formation de tout premier plan.
- Père est un homme absolument merveilleux, pour qui je nourris un amour et une admiration, sans bornes. Je lui dois tout. Il incarne, à mes yeux, la quintessence de l'être accompli, dont la spiritualité et la richesse d'esprit enrichissent ma vie à chaque instant. Je savoure, chaque jour d'avantage, Le bonheur d'être auprès de lui et l'énergie qu'il déploie afin de construire le bonheur dans lequel nous vivons, ma mère et moi.
- Ton père a bien de la chance, d'avoir un fils comme toi, Sinouké.

Himothap s'aperçut alors que sa fille avait les larmes aux yeux. Il se leva prestement et vint l'entourer de ses bras en l'embrassant tendrement.
- Voyons, ma chérie ! Je ne pensais pas te blesser en affirmant à Sinouké que son père était chanceux de l'avoir pour fils. Moi aussi je t'aime et suis fier de toi. Tu es le soleil de ma vie, ma Physis, et tu sais combien tu comptes à mes yeux.
- Je ne suis, ni jalouse, ni inquiète, Père adoré. Je suis simplement émue par les mots merveilleux que notre invité a prononcés. Ce qu'il vient d'exprimer ici est très beau et fait montre de l'humanisme profond qui l'habite. Je le connais si peu…

Deux voix familières vinrent troubler cette séquence emplie d'émotion. Prométeph et son beau-frère, Kamaneh, venaient de faire leur apparition.
- Nous parlions de choses très sérieuses en vous attendant, mes chers amis, avoua Himothap. Bienheureux ceux qui peuvent recevoir certaines confidences…
- Diantre ! fit Prométeph. Et de quoi donc s'agit-il ?
- D'amour et de sentiments similaires, précisa Physis.
- Un sujet qui me parait des plus passionnants, en vérité, confirma Kamaneh.
- Avez-vous bien dormi ? s'enquit le maître de maison.
- Nous avons sombré, corps et âmes, mais nous sommes en meilleure posture qu'y hier, répondit le père de Sinouké. Ce périple nous a mis à bas, plus que nous ne le pensions…
- Alors, il ne vous reste plus qu'à satisfaire vos appétits ! Il nous faudra ensuite nous mettre en route et rejoindre le Palais où le Régent, Aÿ, se languit de notre visite… Il compte sur nous pour permettre au souverain défunt d'accéder au paradis d'Osiris et apaiser ainsi le chagrin qu'éprouve, Sa Majesté, la reine Ankhsenpaaton.

Durant le déjeuner que prirent les deux hommes, Physis entraîna Sinouké par la main afin de lui faire découvrir la vaste propriété familiale. Ils parcoururent ainsi plusieurs pièces, somptueusement décorées, où le raffinement rivalisait avec un luxe ostentatoire. Le jeune homme cachait mal l'émerveillement qui le gagnait. Physis s'en aperçut aussitôt et expliqua à son jeune ami :
- Je vous assure que cette résidence n'est rien à côté de ce que vous allez voir tout à l'heure…Vous aussi, Sinouké, deviendrez bientôt un prêtre riche et respecté. Ce jour-là, vous pourrez offrir à votre future épouse une demeure équivalente…
- J'espère, très sincèrement, rencontrer un jour une femme aussi intelligente et belle que celle qui se trouve à mes côtés…
Physis se retourna lentement, fixant Sinouké avec gravité.

- C'est très aimable ce que vous dites, Sinouké, mais vous ne devriez pas user de si jolis propos. Il ne faut pas faire germer dans le cœur d'une jeune fille comme moi de telles espérances alors que vous et votre père, repartirez bientôt. Memphis est tellement éloignée…
- Je ne plaisante pas le moins du monde, douce Physis, mais je me doute que votre père aura à cœur de trouver un prétendant digne de vous et de votre rang…
- Père n'est pas comme cela et veut avant tout mon bonheur ! Je ne crois pas qu'il ait le désir véritable de m'imposer un homme dont je ne serais pas éprise. Si cela devait être le cas, j'en mourrais, révéla-t-elle en pleurant.

Inquiet d'être la cause involontaire du chagrin de la jeune femme, Sinouké la prit dans ses bras et l'attira à lui. Elle s'y blottit, comme un petit oiseau terrorisé et n'osa plus bouger. Le fils de Prométeph, pourtant mature pour son âge, se trouva totalement désorienté. Il déposa de légers baisers sur la chevelure brune de Physis, murmurant, afin d'effacer sa maladresse :
- Mille pardons, adorable Physis. Je ne pensais pas vous faire de la peine. J'étais très sincère, simplement et vous présente mes plus humbles excuses. Quel idiot fais-je !
- Non ! ce n'est rien. Je suis trop sensible et les larmes me viennent si facilement… Oh, je suis confuse de vous montrer un tel spectacle. Pardonnez-moi, Sinouké.
- Par tous les saints Papyrus ! Je suis un odieux personnage et implore votre pardon, douce Physis. Vous faire pleurer, vous qui êtes si belle, c'est épouvantable !
Sinouké tomba subitement à genoux, enlaçant les pans de la robe blanche de la jeune femme. C'est à cet instant qu'Himothap fit son apparition…
- Diantre ! Que voici une bien étrange posture…

Sinouké faillit s'évanouir devant l'air surpris et inquisiteur, d'Himothap.
- Ce n'est surtout pas ce que vous croyez, Votre Grandeur ! Jamais de ma vie, je…
Physis vola littéralement au secours de Sinouké, exposant à son père l'intégralité des faits, sans chercher à nier les bouleversements suscités par leur entrevue.
- Mes chers enfants, vous êtes assez mûrs pour savoir ce que vous faites… Et puis, j'ai toute confiance en toi, ma Physis, ainsi qu'au fils de mon ami d'enfance. N'en parlons plus ! Il faut nous hâter, car nous devons partir prestement pour le Palais.
- Puis-je venir avec vous, Père ?
- Si tu le désires, Physis chérie. Je n'y vois aucun inconvénient et, vu le jeune âge de Sa Majesté, Ankhsenpaaton, je me doute qu'elle aura grand besoin de ton réconfort. Je te conjure, par contre, d'être des plus vigilantes lorsque tu seras en présence du régent, Aÿ… Je n'aime pas cet homme ! C'est un dépravé et un ambitieux, de la pire espèce…
Je le soupçonne fort d'être la tête pensante du sordide complot qui vient de coûter la vie au malheureux pharaon, notre bien aimé, Toutankhamon…

Devant l'entrée de la résidence du prêtre royal stationnait une troupe dépêchée par le Palais. Deux vastes chaises à porteurs, richement chamarrées et recouvertes de voiles flottant doucement sous la brise matinale, patientaient en attendant leurs hôtes.
Quarante porteurs et servants formaient cortège. Dans la première chaise, prirent place Physis et son père. Dans la seconde s'installèrent Prométeph et son fils. L'oncle Kamaneh, quant à lui, préféra un splendide étalon noir. Un officier de la garde de Pharaon, paradant sur son char de guerre, commandait une petite escouade d'une vingtaine d'hommes en arme afin d'assurer la sécurité de la délégation. Sur ordre, son fouet zébra l'air puis vint s'abattre sur la croupe de ses pur-sang. Le pompeux cortège entama alors son parcours.

Sinouké, fort impressionné par ce déploiement majestueux, n'osa formuler la moindre question à son père. Physis l'avait prévenu, il en verrait d'autres… À l'avant de la colonne, confortablement installés dans la chaise de tête, Himothap questionnait finement sa fille.
- Dis-moi, Physis chérie, que penses-tu de Sinouké ?
- Je pense que c'est un garçon pourvu d'une excellente éducation. Il fait montre d'un sens moral au-dessus de tout soupçon et témoigne d'une infinie sensibilité, Père.
- Bigre ! Tu me décris là, un prétendant fort honorable… Aurais-tu déjà succombé à son charme, ma douce enfant ?
- Ce n'est pas drôle, Père ! De toute façon, je ne vois pas ce que j'aurais à espérer, il n'est que de passage. Sa vie est ailleurs…
- Je te sens bien triste, ma Chérie ?... Là, viens contre moi, mon petit chat. J'ai fait le serment à ta pauvre maman, juste avant qu'elle ne rende son dernier souffle, que je veillerai sur toi et j'entends bien tenir ma promesse. Qui sait, de quoi demain sera fait… Les dieux, eux-mêmes, ne peuvent tout prévoir...

Soudain, le son de plusieurs trompes retentit au loin, sur les remparts de la cité royale. Le terme de l'exténuant périple, depuis la lointaine Memphis, s'annonçait. Sur les bords de la route une foule compacte acclamait la pompeuse cohorte de ses vivats. Le char de tête doubla les imposants péristyles délimitant l'entrée de la cité pharaonique. Une noria de serviteurs, uniquement vêtus de pagnes, dont certains portaient à bout de bras des feuilles géantes de pandanus, rafraîchissantes par leur ombre, se rua en silence sur les arrivants.

Une oppressante chaleur saturait l'air environnant. Les chaises furent déposées au sol, libérant ainsi leurs occupants qui émergèrent en pleine lumière, sous les regards scrutateurs de la foule amassée. Sinouké laissa ses yeux s'accoutumer à la phénoménale clarté déversée par le dieu Rê. Son regard balaya d'un rapide tour d'horizon les lieux et ce qu'il découvrit faillit lui arracher un véritable cri de stupeur. Il tourna aussitôt la tête, cherchant le regard de Physis. Elle lui souriait, émue par sa candeur.
Le spectacle était grandiose. Les remparts de la cité, les façades du Palais et celles des Temples, étaient couverts de somptueux hiéroglyphes rehaussés d'or pur dont les inestimables cartouches, enjolivés de peintures polychromes, attiraient inexorablement le regard.

De partout, le bleu cobalt, le rose incarnat, l'ocre et la Sienne brûlée, offraient aux prestigieux édifices une palette de teintes extraordinaires.
La délégation emprunta alors d'immenses escaliers de pierre dont les degrés s'ornaient de jarres aux mille plantes toutes plus odoriférantes les unes que les autres. La somptuosité des lieux coupait le souffle. Tout n'était qu'harmonie de formes, de couleurs et de styles, tant l'audacieuse architecture des bâtiments imposait le respect d'un faste solennel.
D'innombrables colonnes de marbre, aux chapiteaux ciselés, soutenaient l'ensemble des terrasses dont on imaginait sans peine la vue admirable qu'elles devaient offrir à leurs heureux propriétaires. Entre chacune d'elles, une quantité inouïe de vélums multicolores et translucides virevoltait au gré d'une brise caressante.
- Cet endroit est une pure merveille, confessa Sinouké à son père.

Ils débouchèrent sur une vaste esplanade où, Aÿ et sa cour attendaient leur venue. Le nouveau monarque, qui s'était intronisé promptement pharaon, les observait sournoisement. Ses yeux détaillaient effrontément les nouveaux arrivants. Leurs salamalecs l'irritaient au plus haut point et il avait hâte que tout ceci fût terminé. Plus vite les traces de son abominable forfaiture tomberaient dans l'oubli et mieux ce serait pour lui… Il fallait tourner la page et donner une autre dimension à ses projets, à ses ambitions…
Cet adolescent, devenu trop curieux, et qui cherchait à s'immiscer dans ses affaires, devait fatalement disparaître… Pourquoi lui rendre le pouvoir, alors qu'il en était le Régent ? Eh puis, la très belle Ankhsenpaaton était trop désirable… Bien qu'étant son grand-oncle, aux dires des mauvaises langues, soit du côté d'Akhénaton, son père ou de Néfertiti, sa mère, il se faisait fort de lui faire les enfants que son imbécile d'époux n'avait su lui donner…

Les mariages consanguins et incestueux étant légion au sein des nombreuses dynasties pharaoniques, en Basse, comme en Haute-Égypte, nul ne verrait d'un mauvais œil à ce qu'il épousât, en secondes noces, la veuve de Toutankhamon…
Investi d'un immense pouvoir, il laissa venir à lui les personnages mandés sur les recommandations éclairées de ses fidèles conseillers. Son regard de fauve ne put s'empêcher, toutefois, de détailler sans vergogne le corps de rêve de la fille d'Himothap…
Cela agaça prodigieusement celui-ci… Aÿ, campé sur son trône de souverain en or massif incrusté de diamants et de saphirs, fixa de toute sa hauteur les nouveaux venus lorsque ceux-ci se prosternèrent devant lui avec la plus extrême déférence.
- Vous voici, enfin ! J'ai failli donner des ordres pour faire activer les préparatifs de la cérémonie d'exposition à Osiris, tant l'état du corps du défunt souverain ainsi que la chaleur accablante actuelle nous pressent…

- Révéré Pharaon, les Kamaneh demeurant à l'autre bout du royaume, il ne nous a pas été permis d'accourir plus vite et avons chevauché sans relâche afin de venir jusqu'à vous exposèrent humblement Prométeph et Himothap.
- Vous auriez dû accourir, dès votre arrivée ! Mon temps est dès plus précieux et je me dois de le consacrer uniquement à mes desseins… Je ne vous retiens pas plus avant ! Vous savez ce qu'il vous reste à faire ? Qu'on les conduise immédiatement auprès du défunt ! Sauf, bien entendu, votre fille, Himothap ?… La jeune reine réclame sa présence et je ne saurais la lui refuser…
Himothap croisa alors le regard éploré de la jeune reine Ankhsenpaaton. La supplique muette qu'il y découvrit lui glaça le sang. Il ressentit comme une énorme boule de feu lui dévorer le cœur…
- " Miséricorde, jamais je n'aurais dû accepter de conduire mon enfant au Palais. La placer en présence d'un tel monstre, ne plaide pas en ma faveur… "

Mortifié, il étreignit son enfant, brièvement, lui susurrant à l'oreille :
- Je te conjure d'être très vigilante, Physis chérie.
- Ne sois pas inquiet, Père, confirma-t-elle dans un souffle. Je serai prudente.
Des serviteurs précédèrent la délégation au travers du dédale des innombrables pièces du palais avant de gagner le cœur des souterrains. L'atmosphère y était bien plus clémente, dans tous les cas, constante et fraîche.
On les conduisit dans des galeries, éclairées par des torches à huile végétale, vers une vaste salle basse creusée à même la roche calcaire. Au centre de la pièce voûtée se tenait un sarcophage de pierre, sombre et massif, découvert sur toute sa surface, dans lequel se trouvait la malheureuse dépouille de Toutankhamon. Elle baignait dans une sorte de liquide saumâtre, que Kamaneh identifia immédiatement à un bain de sel de natron. Le pharaon, emporté par la mort dans les plus belles années de sa courte existence, y reposait, les yeux à jamais fermés sur le monde des vivants.

- Je n'aime pas ce nouveau monarque confia, à voix basse, Himothap à ses amis. C'est un être cruel. Un succube que rien, ni personne, ne guérira de sa soif de pouvoir…
- Je pense que nous n'avons pas intérêt à demeurer trop longtemps au Palais, avoua Prométhep. Il nous faut agir au plus vite avant que les choses ne se compliquent…
- Si nous commencions, s'enquit Kamaneh ? Sinouké, tu vas m'aider à sortir le corps de son bain, afin de le déposer sur la table de pierre que tu vois là-bas.
Au même instant, un petit groupe de six hommes apparut, débouchant d'une galerie adjacente, vêtus de courtes tuniques blanches et de sandalettes. L'un d'eux arborait une coiffe de peau beige, à doubles pans, tombants sur ses épaules et ornée de l'effigie d'Anubis. " Dieu des morts et des embaumeurs ".

Sinouké remarqua alors que l'homme important portait le même couvre-chef que son oncle. Kamaneh reconnut du reste en lui l'embaumeur royal, répondant au nom de Képhron. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre puis, s'avisant de la présence des prêtres et de leur novice, Képhron salua respectueusement leurs vénérables personnes.
- Pharaon nous envoie pour vous aider dans les préparatifs du cérémonial.
- Tu tombes à point nommé, mon brave Képhron, rétorqua Kamaneh. Nous ne serons pas de trop. Le jeune Sinouké, mon neveu et fils du prêtre Prométeph, pourra tout à loisir nous observer et s'instruire ainsi de nos méthodes.
- Tout ceci est parfait ! Nous pouvons commencer dès maintenant, décréta Képhron. Holà, vous autres, vous savez ce qu'il faut faire !

Toutankhamon émergea de son bain et fut déposé avec précautions sur une sorte de crédence en pierre lisse. Le trépassé fut essuyé soigneusement pendant que l'on préparait un coffre de terre cuite, contenant quatre compartiments séparés par de minces parois de nature identique, béni préalablement par les prêtres et issu de la ville de Canope, "actuelle Aboukir."
Les embaumeurs y déposeraient, au fur et à mesure du déroulement des opérations, les viscères du défunt. Dans la première alvéole serait déposée l'intégralité des intestins. Dans la deuxième, on placerait les poumons. La troisième recevrait, quant à elle, le foie et enfin la quatrième, hériterait de l'estomac.

Un second coffret, plus petit, renfermerait le cœur de Pharaon. Le cœur étant le siège admis de la pensée ainsi que l'abri spirituel de l'âme, dans l'Ancienne Égypte, il s'agissait de préserver pour l'éternité l'intégrité de l'esprit du disparu. La toilette proprement dite achevée, les embaumeurs, secondés par leurs préparateurs, se répartirent les tâches.
Kamaneh s'occupa d'extraire le cerveau par les narines, après avoir dissous la matière cervicale, à l'aide de très fins crochets maniés avec une extrême dextérité. Une fois introduits délicatement, ces ustensiles, savamment agités, réduiraient en bouillie les sphères cérébrales. Il suffirait ensuite d'aspirer le liquide, grâce à des roseaux creux et assouplis au préalable.

Képhron, quant à lui, entreprit de vider l'abdomen du défunt. Il pratiqua une incision au dessus du pubis, dissimulée par les poils pubiens et par laquelle il préleva, à l'aide d'une surprenante panoplie d'instruments très variés, les viscères proprement dits. L'opération se déroula sans soucis et donna par la suite toute satisfaction au maître embaumeur.
La troisième phase fut réalisée conjointement par les deux éminents spécialistes, car elle concernait les poumons ainsi que le cœur. Une mince ouverture de quelques centimètres, sous le sternum, permit d'évacuer plus aisément les organes essentiels. Ils effectuèrent alors un lavage minutieux de la cage thoracique avant de procéder à son conditionnement.

Pendant ce temps les prêtres et leur novice, après avoir dressé et fleuri un petit autel, procédaient au rituel de la bénédiction des organes prélevés juste avant de les positionner dans les urnes canopes. Les précieuses cassettes funéraires, ainsi garnies et sanctifiées, furent alors définitivement scellées à la cire avant qu'Himothap n'appose officiellement les quatre sceaux sacrés. La présentation à Osiris ne pouvait souffrir la moindre imperfection…

Au même instant, dans les somptueux appartements royaux, Ankhsenpaaton et Physis conversaient sur les causes de l'épouvantable malheur qui venait de frapper la cour, mis à part les méprisables acteurs qui avaient ourdi ce scénario diabolique… Les deux jeunes femmes, accaparées par leur discussion, sursautèrent à l'approche d'Aÿ.
Pharaon vint se placer à côté de sa future épouse, juste devant Physis. Il se pencha et posa ses mains sur les cuisses de celle-ci, par-dessus la fine cotonnade blanche.

Physis adopta une réaction instantanée de repli, mais se sentit aussitôt piégée par la poigne accentuée du souverain. Affolée et ulcérée par une telle goujaterie, elle voulut se lever et fuir, mais n'offrit qu'une piètre résistance…
- Que voici une bien désirable personne ! Te ferais-je peur, mon enfant ? Allons, tu n'as absolument rien à craindre de moi… Je sais me montrer très tendre et dès plus généreux avec ceux qui plaisent à ma royale personne, le sais-tu ? N'est-il pas vrai, ma Reine ?
Durant son monologue, Aÿ s'enhardissait dans ses impulsions, sans le moindre tact… Physis crut s'évanouir, cherchant désespérément un soutien dans le regard de la reine. Elle n'y contempla qu'un indicible chagrin, doublé d'un immense dégoût.

Mélange de peur et de haine. N'y tenant plus, profitant d'un léger relâchement de l'emprise inquisitrice, Physis se leva d'un bond et s'enfuit à perdre haleine vers l'extérieur du palais. Elle déboucha sur la plus grande terrasse où quelques gardes, armés jusqu'aux dents, lui barrèrent tout passage…
Elle pivota, en pleurs, puis entendit soudainement un vacarme suivit d'éclats de voix d'une violence telle qu'elle en frissonna, totalement paniquée. À sa grande surprise, c'est une furie, ivre de colère, en la personne d'Ankhsenpaaton, qui fit son apparition sur les dalles de marbre rose de l'esplanade.

La jeune et jolie souveraine se dirigea vers Physis, la prit dans ses bras et l'embrassa sans autre protocole, comme une amie d'enfance. Elle était totalement écœurée par l'écart, inqualifiable, du comportement de Pharaon et confia à la jeune fille :
- Je lui ai fracassé une amphore remplie de fleurs et d'eau sur la tête ! C'est un porc !
Ensuite, elle éclata d'un rire nerveux, forcé, puis donna des ordres.
- Kamal, viens ici !
Un homme à la peau brune, d'une stature gigantesque et pourvu d'une musculature de colosse, se présenta immédiatement en se prosternant.

- Je te confie mon amie. Tu as pour mission de la raccompagner pressement chez elle avec mon char personnel. Tu répondras sur ta vie de sa sécurité… Emmène des hommes en armes et double les factions devant sa demeure jusqu'au retour de son père. Maintenant, va et rends-moi compte à ton retour !
Ankhsenpaaton se retourna, embrassa tendrement Physis et dit :
- Je ne te reverrai plus jamais, malheureusement, car ici tu es en grand danger… Je te conjure de quitter Thèbes, au plus tôt. Pars dans ta famille, le plus loin possible de ce monstre. Adieu, ma douce Physis, je prierai au Temple pour ton salut.
- Altesse, je ne sais plus quoi dire. Merci, mille fois, merci ! Oh, souveraine adorée, vous avez pris des risques insensés en vous interposant. J'ai peur des conséquences pour votre personne… Il vous faudra être très prudente !
- N'aie crainte ! S'il recommence à m'offenser de la sorte, ou à vouloir souiller une autre âme pure devant moi, je le tue de mes mains, par Osiris !!!

La souveraine parut hésiter un instant, puis dégagea de ses poignets deux magnifiques bracelets en or massif, finement ciselés et ornés de splendides diamants. Elle les plaça sur les attaches graciles de sa jeune amie et lui confia :
- Prends ceci, Physis et considère que c'est mon cadeau de mariage, en espérant que tu porteras ces bijoux le jour béni où tu épouseras l'homme qui te méritera et te respectera. Ainsi, je serai à vos côtés, par la pensée… Va, maintenant et que tous les dieux d'Égypte te bénissent, amie fidèle.
Physis, émue aux larmes, sauta au cou de la reine Ankhsenpaaton. Elle l'embrassa et lui avoua en montant dans le char, juste avant que le fouet ne claque :

- Jamais de ma vie je ne vous oublierai, oh merveilleuse Reine. Je vous aime tant !
Le monarque contempla tristement son quadrige d'apparat et la frêle silhouette qu'il emportait, les yeux embués de pleurs, en répondant aux mouvements des mains de Physis. La seule et véritable amie qu'elle n'ait jamais eue dans son existence…
Au même instant, dans les profondeurs souterraines du Palais, les deux embaumeurs achevaient d'injecter, dans les artères et les veines, par le biais de roseaux ultrafins, du baume. Les préparateurs, eux, durant cette opération minutieuse, enduisirent soigneusement le corps du mort avec un mélange à base d'huile végétale, de miel et de nombreux pétales de roses finement broyés. Le thorax, quant à lui, venait d'être rempli de boulettes de coton, enduites de la même préparation, avec en sus quelques herbes aromatiques et des substances balsamiques. Le tout devant servir à garantir l'apparence des volumes, ainsi que la conservation du corps du défunt pour son grand voyage.

Vint ensuite l'interminable ballet de bandelettes de toile gommée et huilée sur les deux faces, qui débuta par les pieds pour s'achever enfin par le visage de la momie qui disparut au regard du monde des vivants. Himothap déposa sur elle, avec solennité, un lourd masque en or massif, au faciès d'une extrême beauté. Ce symbole d'immuable jeunesse, magnifiquement ouvragé et pigmenté de bleu, dissimula à jamais la face du pharaon.
Toutankhamon reçut les symboles du pouvoir éternel, au travers d'un sceptre et d'un fléau en or ciselé, que Prométeph déposa sur sa poitrine. Ainsi apprêté, l'Enfant-Roi pouvait comparaître devant Osiris… Dieu des mondes souterrains et juge suprême de l'âme des morts. Anubis, perpétuel dieu à tête de chacal, grand maître du passage et fidèle serviteur d'Osiris, viendrait le chercher, le moment venu, pour sa comparution finale.

"Le passage dans l'au-delà consistait à peser l'âme du trépassé. Son cœur, siège de la pensée, était posé sur le plateau d'une balance pendant que Thot, le scribe royal, notait le verdict sur un papyrus sacré à l'aide de son calame. (Roseau taillé en sifflet et trempé dans de l'encre.) Sur l'autre plateau de la balance, Anubis déposait une plume, celle de Mâât, déesse de la Vérité et de la Justice. Si l'équilibre se réalisait, l'âme était pure et pouvait accéder ainsi au paradis d'Osiris. Dans le cas contraire, le cœur était donné en pâture à la grande dévorante, monstre redoutable, à tête de crocodile, aux pattes et crinière de lion, flanqué d'un arrière-train d'hippopotame…"

Le jeune monarque fut transféré peu après, au terme d'une émouvante cérémonie, dans un imposant et lourd sarcophage rehaussé d'or, somptueusement ouvragé, dont les doubles portes furent scellées grâce à des cordelettes de chanvre, noyées dans des cachets de cire et servant de sceaux. L'auguste momie royale entama alors son dernier voyage, à bord d'une longue barque sacrée, glissant silencieusement sur le lac souterrain de la sérénité. Grâce à elle, Toutankhamon rejoignit sereinement et dans le plus grand secret, sa dernière demeure située, quelque part, dans la vallée des rois de Louxor.

Épilogue

Suite à l'esclandre survenu au palais de Thèbes, Himothap rendit les pouvoirs de sa charge au nouveau pharaon, le félon, Aÿ. Celui-ci accepta, fort contrit, le départ prématuré du vénérable prêtre royal, mais ne se risqua plus jamais à bafouer ouvertement sa jeune épouse, la délicieuse Ankhsenpaaton, du moins en sa présence...

Himothap vendit sans délai sa somptueuse propriété au nouveau prêtre, plébiscité par l'entourage du cruel monarque, puis emprunta la longue route qui traverse le désert et conduit vers l'ex-capitale de l'Ancien Empire, la rayonnante Memphis.

Dans la caravane qui emmenait le grand homme et sa fille, ainsi que leurs effets et leur mobilier, Physis se sentit renaître à la vie. Là bas, dans cette cité qu'elle ne connaissait pas, il y avait son prince charmant, Sinouké… Avec lui elle songerait, le moment venu, au bien-être de partager une délicieuse existence emplie d'amour et de tendresse. Comme un indicible et merveilleux bonheur.

Fin

Guy Vigneau