Ecriture Passion...

 

 

Le seigneur des mers

 

 

Erwan O'Maley se dirigea d'un pas assuré vers la partie des docs que deux employés de la capitainerie venaient de lui indiquer. Il faisait un temps exécrable au possible et les quais du vieux port de Belfast apparaissaient encore plus gris et sinistres qu'à l'accoutumée. Jeune ingénieur diplômé pour l'armement des navires, il se présenta devant les deux monumentales portes métalliques qui barraient l'entrée du vaste chantier naval de la compagnie "Harland and Wolff." Celle-ci y avait aménagé plusieurs bassins de radoub, et bien d'autres infrastructures portuaires importantes, destinés à la construction et au gréement des bateaux de croisière.

Sorti major de sa promotion, au terme de longues et brillantes études, Erwan n'avait eu que l'embarras du choix pour trouver son premier emploi… Dès son plus jeune âge, il s'était passionné par tout ce qui touche à la mer, dévorant tous les livres qui lui tombaient sous les yeux, notamment ceux qui vantaient les exploits des célèbres coureurs d'océans. En ce début du vingtième siècle, de nombreuses voies maritimes restaient à conquérir afin d'inaugurer de fructueuses lignes commerciales transatlantiques. L'avenir s'annonçait prometteur pour celles et ceux qui voulaient relever les défis proposés par les technologies modernes.

Certains avançaient des données délirantes, ou saugrenues, concernant la construction de fabuleux géants des mers. Le modernisme allait bon train, certes, mais de là à imaginer de telles dimensions, tout de même… Erwan savait bien que ces rumeurs qui enflaient de bouche à oreille étaient fondées... Mieux placé que personne, le jeune ingénieur connaissait quelques-unes des possibilités offertes par l'avènement des récentes techniques de pointe, (les rivets…) qui allaient bouleverser les connaissances sur les lois du gigantisme maritime.

Il se présenta donc à l'accueil où un quinquagénaire affable lui remit un badge, après avoir vérifié son identité ainsi que la présence de celle-ci sur une liste de noms. Ensuite, il lui communiqua les indications afin de rejoindre les bureaux de la direction.
Erwan parcourut les quais encombrés, qui desservaient les creusets de carènes, où une multitude d'ouvriers s'affairait sur un énorme bâtiment en cours d'achèvement. Certains lui adressèrent des signes de politesse. D'autres, trop occupés à leur besogne ne se retournèrent pas sur son passage. Il stoppa sa progression au milieu du plus long des bassins. Celui-ci était vide. Sans doute attendait-il une nouvelle commande… Au bout de l'immense cale, il aperçut des bâtiments de grande taille où se trouvaient sans nul doute les bureaux. Sur leur fronton, en lettres noires sculptées, s'étalait l'inscription "Harland and Wolff Company."

Le jeune Irlandais gravit les marches quatre à quatre et, après avoir remis de l'ordre dans sa coiffure, vérifié l'aspect impeccable de ses chaussures bicolores et rajusté sa cravate, toqua sur le battant d'une porte où était écrit, "Direction Générale." Une femme, d'un certain âge, pour ne pas dire d'un âge certain, vint lui ouvrir la porte et le détailla de la tête aux pieds. Erwan en ressentit immédiatement un certain agacement, mais ne releva pas le manque de tact de l'impudente employée.

- Nous ne recevons pas les représentants, le matin ! Je vais vous donner un rendez-vous. Quelle société représentez-vous déjà ?...
- Au risque de vous décevoir, madame, je suis pressenti pour un poste d'ingénieur et dois être attendu en ce moment par Lord Pirrie, votre directeur, si je ne m'abuse ?…
L'allure du cerbère de service changea du tout au tout, comme par enchantement… C'est avec une obséquiosité manifeste que la gardienne des lieux fit entrer son visiteur.
- Je suis sincèrement navrée, monsieur l'ingénieur. J'ai oublié, il est vrai, de vérifier sur mon agenda et vous prie d'excuser mon impair…
- Cela n'est rien, madame.
- Qui dois-je annoncer, monsieur ?
- Erwan O'Maley, madame.
- Venez avec moi, je vous prie, monsieur O'Maley.
Erwan suivit celle qui avait failli l'éconduire et se retrouva peu après devant une porte capitonnée de cuir sombre, devant laquelle la réceptionniste le pria poliment de patienter. Elle reparut presque aussitôt, invitant avec déférence le jeune ingénieur à pénétrer dans le bureau directorial. Ensuite, elle referma les doubles vantaux silencieusement.
- Entrez, mon jeune ami ! Alors, comment trouvez-vous miss Galloway ?
- Heu, charmante, monsieur l'administrateur…
- Ta, ta, ce vieux machin part à la retraite à la fin du mois et me permettra de rajeunir mon secrétariat… Elle ne fut pas toujours comme cela, aussi acariâtre, tant s'en faut… Je la regretterai. La légitime lassitude de son travail, sans aucun doute. Sachez avant tout, monsieur O'Maley, que je suis lié d'amitié avec le recteur de la célèbre université dont vous êtes issu, comme moi-même par le passé. Jeffrey Malory est un homme épatant, dont le flair infaillible pour découvrir les meilleurs talents au sein de son prestigieux établissement n'a rien à envier à celui d'un fin limier ! Je connais vos moindres faits et gestes, depuis cette belle promotion qui couronna vos hautes études. Grâce à Malory vous êtes ici aujourd'hui, et je m'en félicite !

- Il en est de même pour moi, Sir. Ma passion pour ce qui flotte sur l'eau est telle que je ne trouve plus un moment de libre pour penser à autre chose qu'à mon travail. Je suis très honoré d'œuvrer pour votre célébrissime compagnie.
- Parfait ! Asseyez-vous, je vous prie, monsieur O'Maley. Avant de vous présenter à l'équipe avec laquelle vous allez travailler et qui est dirigée par mon neveu, Thomas Andrew, je vais vous dresser un portrait concis de notre puissant groupe. Joseph Bruce Ismay, autrefois directeur de la prestigieuse "White Star Line," rachetée en 1902 par l'IMMCO "International mercantile maritime CO," a été nommé P.D.G de ce trust qui appartient majoritairement au financier, le milliardaire John Pierpont Morgan. Depuis ce rachat, Bruce Ismay m'a désigné comme administrateur de la Harland and Wolff Company qui fait donc, de ce fait, partie de la holding IMMCO. Comme vous pouvez le constater, jeune homme, vous entrez aujourd'hui au sein du plus important chantier naval britannique. Une magnifique carrière attend le brillant ingénieur que vous êtes et j'ose espérer qu'elle sera à la hauteur de vos aspirations…
- Je vous prie de croire, monsieur l'administrateur, que toutes mes ambitions seront comblées, au-delà de mes espérances et vous assure de mon indéfectible loyauté.
- Vous m'en voyez ravi, monsieur O'Maley ! Désirez-vous boire une tasse de thé ?
- Avec grand plaisir, Sir !

Un instant plus tard, la délicieuse miss Galloway apporta un plateau et s'empressa auprès d'eux… Erwan en profita pour jeter un coup d'œil alentour, constatant que le bureau de Lord Pirrie ressemblait, à s'y méprendre, à l'appartement particulier d'un vaisseau de ligne d'autrefois, niché dans son spardeck supérieur, et dont les ornements boisés d'acajou, ainsi que les cuivres rutilants, invitaient l'esprit à un voyage à travers le temps… On eut dit que l'un d'eux avait été transféré au cœur même des locaux de cette célèbre compagnie. Un somptueux sextant trônait au milieu d'une table basse, délicatement posé sur un amoncellement de cartes marines d'époque en attente d'être consultées… Il se dégageait de cet endroit un raffinement rare, d'une exquise harmonie. Absolument remarquable.

Lord Pirrie, homme très élégant et raffiné, aux mains parfaitement manucurées et aux rouflaquettes gominées, questionna Erwan, lorsqu'il remarqua son air surpris.
- J'ai l'impression que mon bureau vous rappelle quelque endroit, je me trompe ?
- Cet intérieur est magnifique, pour ne pas dire, splendide ! Il ressemble tout à fait au château arrière de l'ancien et prestigieux, Andeavour…
- Excellent ! Je vois que votre connaissance des vaisseaux de Sa Majesté n'est pas un vain mot, mon cher O'Maley. Un cadeau personnel de l'Amiral Swindon, lui-même !
- Bien, concrétisons, si vous le souhaitez, ces choses sérieuses qui vous concernent… Veuillez prendre connaissance des documents que voici. Ensuite, après y avoir apposé au pied de chaque page votre signature, ils feront de vous l'un de mes précieux collaborateurs !
Erwan se sentit transporté. Il parcourut rapidement les quelques feuillets, puis parapha d'une main assurée le contrat d'embauche qui faisait de lui un ingénieur à l'armement naval en titre. Les émoluments alloués paraissaient à la hauteur de son engagement personnel. Celui qu'il comptait assurer au service du plus célèbre chantier naval du Royaume-Uni. L'entretien avec Lord Pirrie se poursuivit encore quelques instants puis, s'avisant de l'heure indiquée par sa montre à gousset, l'administrateur pria son nouvel ingénieur de le suivre.
- Venez avec moi, monsieur O'Maley. Je vais vous présenter à mon neveu, ainsi qu'à vos collègues de travail. Comme le veut ici la tradition, je vous garde à déjeuner ce midi, ainsi que Thomas. Celui-ci vous conduira à mon club tout à l'heure. Nous aurons ainsi tout loisir de faire plus ample connaissance…
- Merci infiniment, monsieur l'administrateur. Je suis comblé.

Le grand patron guida Erwan dans un dédale de couloirs, richement éclairés, dont les murs disparaissaient sous les tableaux représentant les navires construits par la Harland and Wolff Company. Ils débouchèrent ensuite dans une vaste salle, encombrée de tables à dessin et de bureaux paysagés où s'activaient des hommes de tous âges. Erwan ne put s'empêcher de demander à Lord Pirrie :
- Sir, il n'y a que des ingénieurs et des architectes navals, dans ce bureau d'études ?
- Affirmatif, mon cher O'Maley ! Vous êtes ici, dans le saint des saints…
Un petit groupe de concepteurs, en grande discussion, cessa ses échanges quelque peu animés à l'approche des deux hommes. Au centre de l'équipe se tenait un grand gaillard, roux comme poil de carotte, au gabarit impressionnant de première ligne et au visage affublé d'une épaisse moustache taillée en guidon de vélo.
- Alors, messieurs, que nous vaut ce pugilat verbal ? De bonnes nouvelles, j'espère ?
- Mon cher oncle, nous discutions âprement sur les solutions à mettre en œuvre pour les cloisonnements du navire, mais je dois avouer que la tâche est plutôt ardue.
- Tant mieux ! Si la recherche était un vain labeur, où serait la passion ? Tant que j'y suis, je vais profiter de cette courte pause afin de vous présenter notre nouvelle recrue, en la personne d'Erwan O'Maley. Ingénieur naval, tout comme vous et accessoirement, major de sa promotion ! Je gage, Thomas, que tu sauras lui trouver une place dans ton équipe et qu'ainsi il pourra mettre ses compétences au service de notre cause…
Thomas Andrew tendit à Erwan une paluche aussi large que celle d'un bûcheron, dans laquelle disparut la main fine et soignée d'Erwan.
- Bien venu à bord, Erwan ! Ici, tout le monde se tutoie et comme tu le vois, il va falloir faire chauffer tes méninges, car nous avons besoin des lumières de tous…

Une impressionnante série de poignées de main s'ensuivit. Chacun vint à la rencontre du nouveau venu et se présenta. Erwan était aux anges. Son rêve devenait réalité. Il estima qu'il avait indubitablement une chance inouïe et remercia vivement ses nouveaux collègues de travail. Après le départ de Lord Pirrie, l'ingénieur en chef l'intégra dans une équipe, celle qui avait en charge la sécurité du nouveau vaisseau de la célèbre firme.

Durant les neuf premiers mois, Erwan travailla sans compter, ayant à cœur de montrer à ceux qui avaient cru en lui qu'ils n'avaient pas affaire à un cossard. Thomas Andrew vantait ses mérites auprès de son oncle qui, de temps à autre, recevait le jeune ingénieur dans son bureau. Il aimait à bavarder avec ce beau garçon aux cheveux auburn, au front intelligent, aux yeux verts pétillants de malice et à l'allure distinguée, dont les conversations pondérées lui assuraient de passer un excellent moment. Sachant le jeune homme orphelin, il arrivait à Lord Pirrie de convier son protégé dans son cottage de Newtownabbey où son épouse, Meredith, aimait à lui faire préparer de bons petits plats…

Il faisait quasiment partie de la famille, ce qui provoquait parfois les railleries de ses collègues célibataires… Meredith adorait ce jeune irlandais et, n'ayant pas eu la joie d'avoir d'enfant, le considérait un peu comme son propre fils. Erwan reçut donc, tout naturellement, une invitation de ses généreux protecteurs et parents de substitution, lesquels le conviaient à venir passer le week-end dans leur résidence personnelle. Une soirée importante, semblait-il, y serait donnée à cette occasion le samedi, car le bristol indiquait : Smoking souhaité.

L'ingénieur naval, dont les appointements confortables lui permettaient de mener une existence plutôt aisée, se rassura à l'idée que deux jours auparavant il avait fait l'acquisition d'un superbe habit noir assorti d'une chemise de soie blanche à col cassé.
Il prépara une valise, dans laquelle il rangea avec soin les effets nécessaires au séjour qu'il passerait à Newtownabbey. Ensuite, il prit un bain, se rasa de prêt et après s'être aspergé le corps d'eau de toilette, enfila un ensemble de flanelle grège qu'il agrémenta d'une paire de Church havane. Erwan quitta son petit studio de Belfast, situé dans le quartier du vieux port, et dont l'unique fenêtre donnait sur le large chenal d'où il contemplait à ses moments perdus, les cargos en partance vers des horizons lointains.

Au bas de chez lui, garée dans une petite ruelle adjacente, il récupéra sa guimbarde et prit la route qui menait chez Lord et Lady Pirrie. Il sifflotait, songeant au chemin parcouru et aux succès qui couronnaient enfin tous ses efforts. Ce n'était pas si mal, somme toute, pour un enfant de l'assistance… Erwan venait d'avoir vingt-cinq ans, en ce premier avril 1909.
Quelque temps après, son automobile s'engagea dans l'allée principale qui menait, au travers d'un parc somptueux et fleuri, au manoir des Pirrie. Il rangea sa voiture sous un abri et se dirigea vers le perron de la propriété. Lorsqu'il fit tinter la clochette de l'entrée, il remarqua que le brave Oscar n'était pas venu lui faire accueil... en aboyant joyeusement et en lui sautant dessus comme à l'accoutumée.
- Serait-il souffrant, songea-t-il ?…

La porte s'ouvrit sur Mary, la femme du major d'homme, qui introduisit Erwan après lui avoir souhaité le bonjour. Elle trottina un instant devant lui puis, ouvrit la porte du salon. Elle s'effaça pour laisser entrer le jeune homme, l'air mystérieux…
Lorsqu'Erwan pénétra dans la pièce d'apparat, une vibrante ovation salua son arrivée. Plusieurs personnes l'attendaient, debout et lui souhaitèrent un joyeux anniversaire. Il resta là, les yeux rougis d'émotion, ne sachant comment réagir.
- Approchez, très cher, fit Meredith ! Venez que je vous embrasse et vous présente à nos voisins et amis. Voici, l'amiral James Hurley et sa délicieuse épouse, Déborah-Jane. Vous connaissez bien entendu notre neveu Thomas et Gladis, sa conjointe. Enfin, pour conclure, le sénateur Arnold O'Braddy, accompagné de sa femme, Helen et de leur ravissante fille, Sylia. Elle achève ses hautes études dans une faculté de Londonderry, pour son professorat de lettres classiques et espère enseigner ensuite à Belfast…
Le regard que Meredith porta sur Erwan, à cet instant, était un appel sans équivoque… Les politesses courtoises et les baisemains se succédèrent dans une ambiance conviviale, de très grande simplicité. Oscar n'aboyait pas et pour cause… Il tenait dans sa gueule un paquet oblong, enrubanné et orné d'un énorme nœud doré. Sa queue remuait comme un métronome.

- Te voilà bien affublé, mon pauvre Oscar, s'écria le jeune homme ! Viens mon beau que je te félicite par mes caresses. Là, oh oui, tu es beau ! Gentil le toutou. Donne à Erwan.
Erwan ouvrit alors son paquet, devant une assemblée attentive et silencieuse. Il poussa un cri de joie en découvrant l'objet offert qu'il dégagea de son fourreau, paré d'une fourragère écarlate… Un splendide sabre d'abordage, d'époque napoléonienne.
- C'est beaucoup trop beau ! Il ne fallait pas, voyons ! Vous êtes déjà si attentionnés, avec moi… Comment pourrais-je jamais vous remercier ?
L'émotion le submergea, un court instant, faisant briller ses yeux verts. Pour masquer son embarras il se jeta dans un ballet d'embrassades et de remerciements.
- Il a appartenu au grand Amiral Nelson, lui-même, qui le portât à Trafalgar… Nous pensions, tous, que cette arme comblerait l'amoureux de la marine et de son histoire que vous êtes, mon cher Erwan, déclara Lord Pirrie avec un petit clin d'œil…
- Merci ! Merci à vous toutes et tous, du fond du cœur !

Mary et Johan, le major d'homme, secondés par deux extras, servirent un champagne de France millésimé, accompagné de petits fours au foie gras de la même origine. Les invités bavardèrent, trinquant au plaisir partagé que l'on éprouve dans ce genre d'occasion. Rien ne comptait plus, pour les personnes présentes, que l'envie d'oublier un moment, aussi éphémère soit-il, une existence dès plus accaparante pour cause d'un modernisme trop envahissant… Le progrès était sans nul doute nécessaire dans son ensemble, mais troublait le plus souvent et de manière inquiétante la vie des êtres humains condamnés d'aller de l'avant.

- J'ai souvent entendu parler de vous, monsieur O'Maley… Savez-vous, également, que Meredith ne tarit pas d'éloges à votre sujet, minauda Sylia ?
- Mademoiselle O'Braddy, je m'efforce simplement de mériter la confiance que Lord et Lady Pirrie ont bien voulu placer en moi. Mais je vous en prie, appelez-moi, Erwan…
- Êtes-vous originaire de Belfast, heu, Erwan ?
- En fait, je ne sais pas… Je fus abandonné dès l'âge de deux mois, devant le porche d'une église de Belfast et recueilli par un jeune prêtre qui me confia aux services sociaux de la ville… Je n'ai jamais su ce que mes parents sont devenus, ni pourquoi ils ont fait cela…
- My God ! Quelle horreur ! Comment peut-on infliger d'aussi cruelles souffrances à un baby ? C'est tout simplement, monstrueux !…
- Au tout début, j'étais totalement perdu, terrorisé et pleurais sans arrêt. Puis, avec le temps et l'amour des autres, je me suis surpris à pardonner. Il fallait que mes parents soient dans le dénuement le plus total pour en arriver à une telle extrémité…
- Je suis heureuse de voir que vous faites plus ample connaissance mes chers enfants, et me réjouis des instants de détente que nous allons passer ensemble, leur confia Meredith.

Pendant que Lady Pirrie parlait, Erwan en profita pour observer un instant le visage de sa voisine… Il trouva Sylia extrêmement séduisante… Il émanait de son regard d'un vert profond, une douceur extraordinaire. Elle rayonnait, tout simplement.
Perdu dans ses pensées, le jeune ingénieur ne s'aperçut pas que la maîtresse de maison s'adressait à sa personne. Du moins, faisait-elle des efforts en ce sens…
- Vous ne dites rien, cher Erwan ? Oh, je vois que monsieur est sous le charme de ma délicieuse et très belle voisine… Qui plus est, célibataire !...
- Vous êtes une adorable malicieuse, chère Meredith, répondit Sylia.
- Vous avez raison, Lady Meredith. Votre voisine est divinement exquise… Nous bavardions sur certains aspects de mon enfance.
- Vous avez mieux à faire que de parler de choses tristes, lesquelles appartiennent au passé, mes chers enfants ! L'amour, surtout à votre âge, voilà bien un sujet qui devrait vous passionner, ne croyez-vous pas, mes angelots ?...

Sylia rougit violemment, gênée, tandis qu'Erwan vola à son secours.
- L'amour est un sentiment trop pur et délicieux pour qu'il soit traité avec légèreté, chère Meredith ! Cela dit, j'ai tout à fait l'intention de me marier un jour, lorsque j'aurai trouvé la femme de ma vie. Je suis moi aussi célibataire et compte sur l'aide du destin pour me faire rencontrer celle qui bouleversera mon existence à jamais…
- Ce que vous dites est très beau, Erwan. Ma folle jeunesse est si loin, savez-vous, et j'ai parfois la nostalgie de cette cour assidue que me faisait James, autrefois… Vous êtes tous deux adorables et croyez bien que je ne voulais surtout pas brusquer les choses entre vous... Je vous laisse un instant, mais vous invite à vous faire servir en champagne !
De nouveau seuls, la jeune femme se pencha vers une oreille d'Erwan et lui confia :
- Meredith ne peut pas s'empêcher de vouloir faire le bonheur des personnes qu'elle aime, mais oublie parfois qu'elle empiète un peu trop sur leur vie privée…
- Elle ressemble à ma mère, du moins celle que j'imagine en rêve… Je pense qu'elle me considère comme le fils qu'elle n'a jamais pu avoir, alors je l'en excuse pour ça.
- Il est aisé de se mettre à sa place… lorsque l'on connait mieux le charmant garçon que vous êtes, Erwan.
- Je n'ai rien d'extraordinaire, vous savez. Il y a des tas de braves gars comme moi, mais, cela dit, je suis très sensible à vos propos, chère Sylia.

Ils continuèrent à discuter ainsi, sans se soucier du monde extérieur qui les entourait, comme s'ils ne s'étaient pas revus depuis des années. Leur entente manifeste attira bien vite les regards des invités et notamment celui des O'Braddy… Juste au moment où Arnold allait confier à son épouse qu'il n'y avait là rien de bien surprenant à leur évidente concorde, Mary annonça que le repas était servi. Les invités se dirigèrent vers la salle à manger où trônait une table somptueusement décorée, dont la vaisselle de porcelaine finement peinte à la main était rehaussée de verres en cristal de Murano. Un toast solennel fut dédié et porté aux vingt-cinq printemps d'Erwan. Celui-ci, un peu gêné sans doute, se réfugia vers le liquide jaune pâle et pétillant contenu dans son verre. La maîtresse de maison avait bien fait les choses en plaçant, face à face, les jeunes gens. À côté d'eux il y avait les Pirrie, suivis des O'Braddy, les Hurley et enfin, les Andrew. Hommes et femmes se faisaient face, de manière inversée, afin que l'ordre de préséance soit respecté. En fait, Meredith avait depuis peu un projet secret, qu'elle murissait pour elle seule, et dont le fondement était de provoquer des situations, les unes après les autres, espérant ainsi forcer la destinée de ses protégés…

- "Quel beau couple formeraient-ils, pensait-elle en les observant…"
Sylia et Erwan reprirent leurs discussions, comme si de rien n'était. Ils s'entendaient de mieux en mieux et riaient, à tour de rôle, de leurs plaisanteries. Helen O'Braddy jetait, de temps à autre un coup d'œil à sa fille espérant, par un regard un peu plus appuyé, calmer son ardeur juvénile. Mais rien n'y faisait. À l'aube de ses vingt-quatre ans, qu'elle célébrerait le vingt-sept mai, la belle Irlandaise découvrait enfin les charmes de la vie au terme de longues et studieuses études. Depuis plus d'une heure, elle partageait la compagnie de ce bel ingénieur et sentait sourdre en elle de délicieuses sensations…

De son côté, Lady Meredith buvait du petit lait, mais n'en laissait rien paraître. Ceux-là étaient faits l'un pour l'autre, ça crevait les yeux… Le plus dur serait de faire comprendre à Helen, son amie d'enfance, qu'Erwan O'Maley, et bien que n'étant pas issu de haute lignée, possédait une excellente éducation, qu'il était doté d'une très sérieuse culture et que, pour couronner le tout, il avait une classe folle ainsi qu'un physique d'acteur de cinéma. Une aura bien au-dessus de celle de la majorité d'enfants de riches qui ne devaient, pour la plupart, leurs situations qu'aux relations et autres positions sociales élevées de leurs géniteurs…
Une autre idée germait lentement dans l'esprit de Lady Pirrie… Elle souhaitait de tout son cœur, avec l'accord de son époux et celui d'Erwan, bien entendu, que des démarches en vue d'adoption soient entreprises… Elle ressentait une inclination profonde envers ce garçon, tout comme l'amour d'une mère pour son enfant légitime, mais il était encore un peu trop tôt. Chaque chose en son temps…

Durant le repas, hormis les réponses aux questions que les convives posaient à Erwan et à Sylia, les deux jeunes gens bavardèrent à bâton rompu. Tout y passa. Le septième art, la peinture, la musique, la littérature, la politique, la religion et enfin, les voyages… Sylia et Erwan étaient quasiment d'accord sur tout. Ils rêvaient secrètement du même voyage… celui qu'ils aimeraient faire à bord d'un paquebot de croisière. Leur complicité était telle, qu'ils ne prêtaient plus la moindre attention aux invités.

Coupés du monde, isolés dans une bulle n'appartenant qu'à eux seuls, ils passèrent le déjeuner à se découvrir. Au début de l'après-midi, Meredith proposa à ses hôtes de faire une promenade sur les pelouses du parc, en attendant l'heure du thé. Les hommes déclinèrent poliment pour fumer le cigare et gouter à l'excellence des alcools de Lord Pirrie. Les femmes optèrent pour une flânerie sous les frondaisons, tandis qu'Erwan et Sylia se lancèrent un défi au badminton, ce qui souleva les protestations d'Helen O'Braddy…

- Sylia, tu n'y penses pas ! Tu oublies que ce soir, ici même, nous participons à la fête d'anniversaire de mariage de Lord et Lady Pirrie. Il y aura un bal, avec d'autres invités de marque et tu n'auras pas le temps de te refaire une coiffure convenable, voyons…
- Vous avez raison, mère, fit la jeune fille en soupirant.
- Sylia, pourquoi ne ferais-tu pas visiter à Erwan les alentours de Newtownabbey ?... En cette saison ils sont splendides… Allez-y avec ma voiture ?… invoqua Meredith.
- C'est une excellente idée, Meredith ! Venez-vous avec moi, Erwan ?
- Avec grand plaisir, approuva le jeune Irlandais.

Le regard que lança Helen à cet instant précis, à son amie d'enfance, aurait pu faire fondre une partie de la banquise ou, tout du moins, un gigantesque iceberg… Devant la mine renfrognée et les joues empourprées de son amie d'enfance, l'espiègle Meredith crut bon alors de lui préciser, juste après le départ des jeunes gens :
- Voyons, Helen ! Erwan est un authentique gentleman, quant à notre Sylia, c'est une jeune femme mature ! Que veux-tu qu'il leur arrive enfin ?!
- Je ne suis pas folle, Meredith ! Tu te comportes comme une entremetteuse !... Tu es en train de les jeter dans les bras l'un de l'autre, et je n'aime pas ça du tout…
- Eh alors ?! Ils sont responsables ! Ne forment-t-ils pas un beau couple ?
- Ce n'est pas à toi de jouer les "marieuses", enfin ! Chacun a sa destinée !
- Voyons, intervint Déborah-Jane, ne vous fâchez pas, pour si peu… Si amour il doit y avoir, vu qu'ils sont majeurs, vos tergiversations n'y pourront rien changer… et tant mieux.
- Ma Sylia n'est encore qu'une enfant ! confirma Helen. Elle a toute sa vie devant elle et donc bien assez de temps pour tomber amoureuse, enfin !
- Justement ! À vingt-quatre ans, bientôt, elle n'a plus de temps à perdre… Erwan est si beau garçon, révéla Gladis, qui ne succomberait pas à son charme…
Helen O'Braddy rongea son frein en silence. Elle ne desserra plus les dents de l'après-midi. Au même instant, à quelques encablures du manoir, la limousine de Lady Pirrie stoppait devant la baie donnant sur le canal du nord. Sylia coupa le moteur puis garda les mains sur le volant, émue. Son cœur battait à tout rompre…
- La vue est absolument extraordinaire, réussit-elle à articuler. J'aime à contempler ce magnifique panorama. J'y viens souvent, lors de mes vacances, car il me fait rêver…
- À quoi rêvez-vous, Sylia ?

Le teint de la jeune femme s'empourpra un tantinet, mais elle répondit sans détour.
- Je songe à mon avenir, après mes études. À ma vie de femme mariée, aux enfants que j'aurai un jour, avec l'homme que j'aimerai et qui voudra partager mon existence… En somme, des rêves tout à fait ordinaires. Des rêves de femme…
- Les miens sont semblables aux vôtres, Sylia. Une phénoménale énergie bouillonne en moi, comme une puissante vague de fond, inexorable. Elle me pousse à me surpasser pour compenser, grâce à mon travail, le manque d'amour qui m'étreint. L'envie de m'élever dans l'échelle sociale pour assurer à la famille que j'aspire à fonder, de toute mon âme, le véritable bonheur qu'elle mérite. Vous et moi, nous nous comprenons parfaitement et ne sommes pas si différents que veulent bien le faire croire certains…

- À qui pensez-vous, Erwan ?
- Pardon, je n'aurais pas dû, chère Sylia. Je suis désolé, oubliez ce que je viens de dire. Ce n'est pas si important, après tout…
- Par pitié, Erwan ! Allez jusqu'au bout de votre pensée. Vous et moi sommes amis, désormais ! Nous pouvons tout nous dire…
- Amis, c'est pourtant vrai…
Une immense tristesse balaya, un bref instant, le regard du jeune ingénieur. Sylia s'en aperçut aussitôt et prit le visage de celui-ci dans ses mains. Elle lui murmura doucement, en le regardant droit dans les yeux :
- Amis, pour l'instant, Erwan…

Soudain, sans qu'ils ne sachent qui avait provoqué ce désir, leurs lèvres s'unirent dans un baiser d'une infinie douceur. Plus rien ne comptait que ce bonheur neuf qu'ils éprouvaient en cet instant. Leurs bouches demeurèrent passionnément soudées. Un long moment plus tard, ils interrompirent leur étreinte. Ils se regardèrent avec gravité. Dans les yeux d'Erwan, Sylia trouva la réponse à ses aspirations profondes. Un regard franc, empli de sentiments purs, dont la profondeur lui démontra qu'elle ne s'était pas trompée…

- Nous devrions rentrer, Sylia, dit Erwan en jetant un coup d'œil à sa montre. Je ne voudrais pas vous causer de tort, ni provoquer une quelconque inquiétude chez vos parents…
- Vous avez raison, reconnut-elle.
Le moteur ronronna de nouveau, puis la voiture repartit lentement vers le cottage des Pirrie. Les deux jeunes gens demeurèrent un moment silencieux, puis, Sylia demanda :
- C'est maman qui est le sujet de votre inquiétude, n'est-ce pas Erwan ?...
- Oui, Sylia. Je pense qu'elle rêve d'un meilleur parti pour vous… Cela dit, je peux tout à fait la comprendre… Je ne suis pas riche, encore moins issu d'une grande famille…
- Ma vie m'appartient, Erwan. Je ne permettrai à personne, même à mes parents, de lui donner un sens qui ne me conviendrait pas…
- Vous allez au-devant de sérieux problèmes, je le crains, la prévint-il.
- J'en fais mon affaire. De toute façon, il n'y aura aucune autre alternative. Je ferai le maximum pour qu'à la rentrée prochaine j'enseigne à Belfast. Nous pourrons nous voir plus souvent, si vous êtes toujours enclin à me revoir ?… Mon cher Erwan.
- Rien ne pourrait me faire autant plaisir que l'immense bonheur d'être avec vous, ma douce Sylia. Mais auparavant, il faudra apprendre à mieux nous connaître et pour cela, j'aurai une entrevue avec vos parents. Je leur demanderai la permission de vous faire la cour, si vous en ressentez toujours le désir et éprouvez quelque intérêt à mon égard ?…
Pour toute réponse, Sylia se pencha et déposa sur la joue gauche d'Erwan un baiser. Il croisa ensuite son regard et y lut, lui aussi, un message chargé d'espérance. Quelques minutes après, l'élégante automobile se rangea devant le perron. Erwan vint ouvrir la portière de la jeune femme, puis, s'installa à bord, afin de garer le véhicule.

Sylia entra dans le hall où elle tomba nez à nez avec Meredith. Celle-ci lui conseilla de monter pour retrouver ses parents et se changer avant l'arrivée des autres invités. Juste avant que la jeune femme ne s'éclipse, elle lui révéla :
- Je te trouve, comment dirais-je, métamorphosée … On dirait en fait, que tu viens de rencontrer l'amour en personne… Je me trompe, Sylia chérie ?
- Pour ne rien vous cacher, chère Meredith, oui ! Mais, chut, c'est encore un secret… lui confia-t-elle en montant. Je dois d'abord en parler avec qui vous savez…
La porte s'ouvrit quelques secondes après sur, Erwan, rayonnant. Son attitude apporta sur le doux visage de Lady Pirrie, un sourire empreint d'une immense joie.
- Je le savais… Je ne m'étais pas trompée…
- Trompée sur quoi, chère Meredith ? fit le jeune homme avec un rien de malice.
- Sur vos sentiments à tous les deux et le fait que, désormais, rien ne pourra venir vous séparer… Comme je suis heureuse, mon cher Erwan ! Venez dans mes bras que je vous embrasse, mon garçon, ensuite, allez-vous faire beau… Ce soir, vous serez les rois de la fête, et je me délecterai à vous regarder valser.

Un étage plus haut, Sylia pénétrait dans la chambre qui lui était réservée, contigüe à celle de ses parents. Sa porte à peine refermée, l'huis commun entre les deux pièces s'ouvrit, laissant paraître Helen O'Braddy… Devant la mine radieuse qu'affichait sa fille, assise devant une coiffeuse, elle posa la question qui la démangeait :
- Je suppose que ça y est ?...
Sylia se tourna d'un bond, puis, dévisagea sa mère… Jamais Helen O'Braddy n'avait vu cette expression sur le visage de son enfant…
- Quel est le sens de cette question, mère ?
- Tu m'as très bien comprise ! Il t'a séduite ? Te voilà prise au piège, comme une… enfin, tu vois ce que je veux dire ?
- Pour qui me prenez-vous, mère ? Je vous rappelle que je vais avoir vingt-quatre ans et que je suis en âge de savoir ce que je fais ! De plus, j'ajoute que j'éprouve effectivement de l'attirance pour cet homme et que, quoique vous en pensiez, il ne s'est rien passé entre nous de répréhensible!
- Tu oublies un peu vite, il me semble, que tu dois te fiancer prochainement avec le fils de Lord Connolly !... Pour qui allons-nous passer ?
- Mère, je me fiche éperdument de ce dindon boutonneux auquel vous rêviez de me marier ! Je n'épouserai que celui qui fera battre mon cœur, même s'il est roturier !
- Cela suffit, à la fin ! Tu feras ce que l'on t'ordonne et tu honoreras ton rang !
Sylia faillit céder à une colère dévastatrice, mais se retint juste à temps. Elle fixa alors sa mère, droit dans les yeux, et lui dit avec une détermination farouche :
- Mère, si vous prononcez encore, ne serait-ce qu'une seule parole blessante et aussi indigne de vous, envers moi ou ce garçon, qui ne mérite que de l'admiration au regard de ce qu'il est devenu et de ce qu'il a fait pour cela, je vous quitte, à jamais…

Helen O'Braddy fondit en larmes puis, désemparée, se laissa tomber sur un tabouret. Sylia ne broncha pas, continuant de remettre de l'ordre à sa coiffure.
- Tu l'aimes donc, à ce point ?
- Je ne sais pas encore, mère. Il ressemble fort à l'idée que je me fais d'un homme et suis très sensible à l'image séduisante qu'il me renvoie. Celle d'un être excessivement bon et pur. Ses qualités sont nombreuses, incontestables, et surtout, bien supérieures à celles de ceux que j'ai connus jusqu'alors… Si vous voulez tout savoir, nous avons effectivement l'intention de nous revoir… Il se peut que je sois, un jour prochain, éprise de lui. En attendant, lorsque nous en éprouverons le besoin et avant toute relation sérieuse entre nous il viendra, de lui-même, par pure correction, vous demander l'autorisation de me fréquenter.
- C'est délicat de sa part… Sache que je n'ai rien de personnel contre lui, Sylia. Nous le connaissons si peu. C'est juste que nous rêvions, comme beaucoup de parents, de ce qu'il y a de mieux pour toi et que, par-dessus tout, nous t'aimons.
- Ce qu'il y a de mieux pour moi, chère mère, c'est le bonheur véritable. Si j'épouse un jour l'homme que j'aime et qui éprouve des sentiments identiques à mon égard, n'est-ce donc pas là une félicité légitime à laquelle je puisse prétendre ?
- Tu as grandi si vite, Sylia… J'en arrive parfois à envier ta modernité d'esprit et ta justesse de raisonnement. J'espère sincèrement que tu connaîtras le bonheur auquel tu rêves et qu'ainsi nous pourrons être libérés de nos angoisses parentales…
- Je vous aime maman, ainsi que père. Mes sentiments à votre égard sont profonds et ne changeront jamais. Ne nous déchirons pas, par pitié.
- Tu as raison. Il faut nous préparer maintenant précisa, Helen, en embrassant sa fille.
Une heure plus tard, la réception débutait. Un personnel attentionné, en grande tenue, circulait parmi les invités afin de leur servir, champagne et petits fours. Pour le cocktail, un orchestre régalait les invités de sa musique, créant ainsi une bienheureuse ambiance.

Lorsque Sylia et ses parents descendirent l'escalier, des petits cris de joie s'élevèrent de l'assemblée. Sylia resplendissait, le corps drapé d'une élégante robe à bustier, vert émeraude, assortie à ses yeux, révélant, à chacun de ses mouvements de ravissantes bottines noires. De temps à autre ses mains délicates, dissimulées par de longs gants de satin ivoire, se prêtaient avec grâce aux baisemains des gentlemen. Erwan, en grande discussion avec Thomas Andrew et son épouse, Gladis, se retourna en entendant les applaudissements saluant l'arrivée du sénateur O'Braddy et de sa famille. Il resta bouche bée devant celle qui faisait battre son cœur… Gladis, quant à elle, ne perdait pas une miette de la rencontre et susurra à son oreille :
- Il faut vous jeter à l'eau, mon bel ami, sinon, d'autres vont quérir ses faveurs…

Sylia aperçut enfin celui qu'elle cherchait du regard et fondit devant l'élégance raffinée d'Erwan. Celui-ci affichait une classe folle, vêtu d'un superbe frac noir à queue-de-pie, assorti d'un nœud papillon de satin délicatement vissé sur le col cassé d'une chemise immaculée. Les convives cessèrent un bref instant leurs discussions lorsque le couple fut réuni et que le jeune ingénieur baisa délicatement la main droite de Sylia. Elle le mangeait des yeux, tandis que lui-même faisait des efforts surhumains pour ne pas la prendre dans ses bras pour l'embrasser à bouche que veux-tu. Un couple parfaitement assorti, aux dires de certains et qui remporta bien vite les suffrages de l'assistance. Helen s'approcha de son amie, et lui confia à voix basse :

- Je dois bien l'avouer, Meredith, ils sont magnifiques… Je n'ai jamais vu ma Sylia aussi heureuse. J'espère du fond du cœur que leur destin fera bien les choses…
- Il n'y a pas de raison, Helen… Erwan est un garçon merveilleux. La bonté même ! De plus, il jouit d'une excellente réputation au sein de la Harland and Wolff Company. Son avenir, suite aux confidences de James, semble voué à une brillante carrière. C'est un battant ! Il faut des jeunes de sa trempe pour assurer la pérennité de notre avenir.
La soirée fut d'une remarquable réussite et vit les deux jeunes gens discuter et danser à plusieurs reprises. Le carnet de bal de Sylia était complet, car elle n'accorda ses faveurs qu'à deux hommes. Son père et Erwan. La soirée s'acheva vers deux heures du matin. Avant qu'ils ne se quittent, Erwan entraîna Sylia sur la terrasse, à l'abri des regards indiscrets et lui donna un long baiser, auquel elle répondit avec une vibrante ardeur.
- Merci pour cette délicieuse soirée, très chère Sylia. Je vous souhaite de passer une délicieuse nuitée, emplie de rêves aussi doux que vos lèvres. Mon cœur brûle d'impatience à l'idée de vous revoir bientôt, tant vous me manquez déjà…
- Merci à vous aussi, mon très cher Erwan. Grâce à vous, j'ai passé des moments si exquis, que je me demande encore si je n'ai pas rêvé… J'ai peur de me réveiller demain et de ne plus vous revoir. Comme dans un cauchemar…
- Je serai là, demain et pour toujours, Sylia chérie, si vous le désirez…
- Bonne nuit, mon beau prince, lui avoua-t-elle en déposant un baiser sur ses lèvres.
- Sweet dreams, my love, lui répondit-il. Je veillerai sur vous, désormais.

Durant les mois qui suivirent, Sylia et Erwan s'écrivirent de nombreuses lettres puis, durant tout l'été, profitèrent des beaux jours pour se fréquenter aussi souvent que possible. À chacune de leur séparation, le déchirement semblait total. Ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre… Tant et si bien que Lord et Lady Pirrie, émus par la profondeur des sentiments de leurs protégés, réussirent à convaincre les parents de Sylia pour qu'ils consentissent enfin à leurs fiançailles… La cérémonie eut lieu le quinze août, dans la superbe propriété des parents de Sylia et, dès lors, les amoureux ne se quittèrent plus. Bien entendu, afin de sauvegarder les convenances, ils résidèrent chacun dans un appartement différent. Erwan ayant conservé le sien, dans le quartier du vieux port, Sylia demeura chez une tante de Belfast, sœur ainée de son père. Un certain après-midi, pourtant, dans le petit studio d'Erwan, Sylia se donna pour la première fois de sa vie à celui qu'elle aimait et connut dans ses bras un bonheur infini.

Début septembre, l'institution de Sainte-Croix s'enorgueillit d'un nouveau professeur de lettres, en la personne de Miss Sylia O'Braddy… Nommée depuis peu, après avoir obtenu brillamment son diplôme avec une mention spéciale, ainsi que les félicitations du jury… Avec joie, la jeune femme apporta sa soif d'éducation au prestigieux établissement. Chez Harland and Wolff, les travaux concernant la construction d'un paquebot géant se poursuivaient comme prévu dans les plannings. Joseph Bruce Ismay, le président directeur général de l'IMMCO, ayant passé une commande ferme pour trois navires de croisière de fort tonnage, le chantier naval de Belfast possédait un carnet de commande de rêve. L'équipe d'ingénieurs dont faisait partie Erwan O'Maley, travaillait sans relâche pour fournir la quantité inimaginable de plans nécessaires à la réalisation d'un tel ouvrage. Depuis le début de l'assemblage et la pose des rivets sur les premières plaques métalliques, l'ossature prenait corps, exposant aux regards des curieux la forme de structures complexes d'un étrange squelette. Un puzzle insolite, devant prendre la mer dans vingt-sept mois…

Erwan invitait parfois Sylia au travers d'un labyrinthe de coursives encombrées, de câbles, de conduits de tailles diverses, de machines bruyantes, de matériels et d'outillages servis par une marée humaine de spécialistes de tous âges. La jeune femme s'extasiait face à cette technicité issue du génie humain. Elle fit part de son admiration à son fiancé et le félicita pour le colossal travail de recherche qu'ils fournissaient, lui et ses collègues, pour arriver à la réalisation de telles prouesses. Les mois passèrent ainsi, heureux, entrecoupés de week-ends durant lesquels le couple d'amoureux retrouvait ceux qu'ils aimaient en se faisant une immense joie de les revoir. Les relations avec la famille O'Braddy évoluèrent vers des rapports de grande qualité. Arnold, le père de Sylia, appréciant énormément son futur gendre, se félicitait d'avoir accepté l'entrée de ce brillant jeune homme dans leur auguste famille. Les réticences d'Helen avaient disparu… Avec une très sincère affection elle acceptait volontiers les témoignages d'attachement que lui manifestait son futur beau-fils, Erwan.

Les Pirrie se délectaient eux aussi de la présence de leur fils de cœur et choyaient les jeunes gens autant qu'ils pouvaient. Un jour de mai de l'année mille neuf cent dix, cependant, Meredith et James demandèrent à Erwan s'il verrait un inconvénient à ce qu'il acceptât leur désir d'adoption… Erwan, bouleversé par leur témoignage d'amour, laissa couler ses larmes, consentant à leur souhait avec une grande ferveur. C'est dans les bras de ses nouveaux parents qu'Erwan s'abandonna au bonheur de faire partie d'une véritable famille. Lord Pirrie prit son fils par les épaules et lui confia avec une soudaine gravité :
- Dès maintenant, Erwan, tu peux nous appeler par nos prénoms et nous tutoyer, si tu le désires… Sache, mon garçon, que nous ne voulons pas t'obliger en quoi que ce soit… Tes sentiments à notre égard sont déjà pour nous notre plus belle récompense.
- Je t'aime, Erwan, avoua Meredith en l'embrassant tendrement.
- Je vous aime tous deux, de tout mon cœur, leur répondit-il.

Au cours de l'été de cette même année, Erwan et Sylia prirent leurs congés en août et profitèrent de leurs premières vacances pour visiter Paris. Ils souhaitaient partir avec les Pirrie et les O'Braddy mais, pour diverses raisons, cela ne se fit pas. Ils quittèrent donc l'Irlande par bateau, depuis Belfast. Les deux familles avaient tenu à leur payer les billets et c'est avec une immense joie que les amoureux embarquèrent à bord du Blue Bird. Durant la traversée, ils logèrent dans une cabine des premières classes, donnant sur le pont supérieur, et d'où la vue sur les côtes britanniques était superbe. Le standing du navire, bien qu'étant de taille modeste, ne souffrait d'aucune critique.

L'air était doux, cet après-midi-là, sur la Manche. Les vagues se mouvaient en formant une houle allongée, procurant aux passagers un confort tout à fait appréciable. Erwan et Sylia occupèrent leurs premiers instants à s'installer, puis se retrouvèrent sur le pont promenade avant l'heure du dîner. Ils se tenaient par la main, plus amoureux que jamais, s'accoudant de temps à autre au bastingage pour contempler le large. La traversée durerait deux jours, car le Blue Bird devait faire relâche avant à Southampton, puis, accosterait ensuite à Queenstown, pour une courte escale, avant de rallier Cherbourg.
- Je suis folle de joie à l'idée de passer ces dix jours, seule avec toi, mon amour…
- Moi aussi, Sylia chérie, et je compte bien mettre à profit ces congés pour te prouver à quel point je t'aime. Comme un avant-goût de notre future vie commune…
- Serait-ce une amorce de demande en mariage, mon amour ?
- Il faut que je m'entraîne, répondit Erwan, l'air mystérieux... Il est hors de question que je déroge à mes obligations d'homme responsable… Que je ne sois pas à la hauteur des attentes de celle qui a ravi mon cœur… toi, mon bel oiseau des îles.
Sylia embrassa longuement son fiancé sur les lèvres, avant de lui confier :
- Je ne suis pas angoissée, mon chéri, car je suis follement éprise du plus merveilleux des hommes. Tu es mon prince charmant, celui dont j'ai toujours rêvé.
- Je t'aime aussi de toute mon âme, mon adorée, lui avoua-t-il entre deux baisers.

Quarante minutes plus tard, les deux jeunes gens furent installés, fort obligeamment, à l'une des tables de réception située juste à côté d'une rangée de hublots. Sous leurs yeux, la mer déroulait lentement ses vagues, telle une invite au voyage.
Sylia resplendissait, vêtue d'une robe bleu nuit à dentelles, dont le décolleté mettait en valeur sa délicieuse poitrine. La coiffure de celle-ci se composait d'un chignon, porté bas sur la nuque, encadrant délicatement son visage fin et racé dont le léger maquillage rehaussait le teint pâle de sa peau. Une rivière de perles fines cascadait insensiblement vers le sillon de ses seins soulignant, si besoin était, le charme renversant de son décolleté. Sylia croisa le regard qu'Erwan posait sur elle… Il la dévorait des yeux, sans la moindre retenue.
- Qu'y a-t-il, mon amour ? Quelque chose ne va pas dans ma toilette ?…
- Non ! Je te trouve assurément désirable et merveilleusement belle. Pour t'avouer le fond de ma pensée, j'ai en ce moment une folle envie de te faire l'amour…
Sylia écarquilla ses superbes yeux verts, faussement choquée et lui tendit ses mains en le fixant sans détour.
- Nous aurons toute la nuit pour cela et celles à venir, mon tendre amour…
Erwan fourragea alors dans les poches de son spencer, puis celles de sa veste.
- Que cherches-tu ? Tu as oublié quelque chose dans notre cabine ?

Un maître d'hôtel arriva sur ces entrefaites et leur proposa du champagne en attendant le repas. Erwan interrogea à voix basse le sommelier puis confirma sa commande. Le serveur parti, la jeune femme dévisagea son amant, l'air inquisiteur… Erwan lui fit un petit signe, lui signifiant qu'il allait tout lui expliquer, puis recommença à fouiller dans ses poches… Le serveur revint, poussant devant lui une table à roulettes sur laquelle trônait une bouteille de champagne insérée dans un seau à glace. À son côté, un énorme vase, rempli de roses rouges, exposait un bouquet parfumé du plus bel effet.
- My God ! Erwan chéri, tu es devenu fou !...
- De toi, absolument mon amour et pour te le prouver, voici ce modeste cadeau.
Sylia contempla un instant le petit boitier rouge posé, face à elle, sur la nappe blanche. Revenue de sa surprise, elle demanda à son fiancé :
- C'est pour moi, mon amour ?
- Non, c'est pour la voisine de la table d'à côté… répondit-il en éclatant de rire.
Sylia saisit le coffret, en manipula délicatement le fermoir, puis souleva doucement le couvercle. Elle ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes, en poussant un petit cri.
- Erwan chéri ! Mais ce n'est pas possible, c'est une alliance ?
- Mince, alors ! Ils ont dû probablement se tromper… plaisanta-t-il.
Sylia sanglota doucement et lorsque son regard éperdu croisa celui d'Erwan, elle put y lire l'infinie passion qui le poussait vers elle… Il vint s'agenouiller à côté de celle qu'il aimait et lui fit la déclaration qu'il ressassait depuis plusieurs jours :
- Sylia, mon merveilleux amour, je t'aime infiniment et ne pourrai plus vivre sans toi, désormais. Veux-tu faire de moi, le plus heureux des hommes ? Veux-tu, m'épouser ?

La jeune femme attira contre elle celui qu'elle désirait, de toutes les fibres de son être et le berça contre sa poitrine en lui murmurant le "oui" qu'il espérait tant. Plus tard, à l'abri de leurs draps de satin blanc, unis dans la pénombre complice de leur cabine, ils firent l'amour, passionnément. Sylia se donna sans retenue à celui qui avait su se montrer si patient, attentionné, et si aimant avec elle. Son Erwan lui promettait un avenir aussi merveilleux que l'on puisse rêver. Épuisés par leurs joutes amoureuses ils s'endormirent aux aurores, enlacés et comblés d'indicible façon.

Le voyage que Sylia et Erwan entreprirent les mena au cœur de Paris, la plus belle ville du monde. Ils y gouttèrent tous ses plaisirs, ses mouvances, ainsi que des moments d'une incomparable saveur. Leurs folles nuits amoureuses les laissèrent le plus souvent à l'aube, épuisés, mais heureux. Ils en profitèrent aussi pour remplir leurs bagages de vêtements issus de la dernière mode parisienne, avant d'entamer leur retour vers l'Irlande. Depuis leur réapparition à Belfast, Sylia et Erwan connurent une période idyllique et ne ratèrent jamais une opportunité de venir partager, auprès de leurs parentés, des instants de pur bonheur dont ils se délectaient. Le mot, mariage, était sur toutes les lèvres... Les réunions, pour décider de telles ou telles options, ne manquaient pas d'animation, bien au contraire… Chacun voulant apporter sa contribution y allait de ses conseils, de ses intentions, pécuniaires ou autres, ce qui portait de temps à autre à l'attendrissement.

Durant cet intervalle qui dura trois mois, la construction du plus audacieux fleuron de la marine de commerce prit des proportions impressionnantes. En effet, ce navire, dont le nom était tenu secret, arborait quatre phénoménales cheminées, dont l'une d'elles était factice, qui dévoilaient leurs silhouettes s'apercevant à des kilomètres à la ronde. Long de ses deux cent soixante-neuf mètres, large de vingt-huit et haut de cinquante-six, le fier vaisseau devait la spécificité de sa conception au fait que toutes les parties de sa coque étaient assemblées grâce à trois millions de rivets. Une prouesse technologique qui en faisait l'un des tout premiers précurseurs dans son domaine. Thomas Andrew, ainsi que son adjoint, Erwan, secondés par des décorateurs, et des stylistes, travaillèrent sans relâche à l'élaboration des derniers plans d'équipements de sécurité devant permettre le parfait achèvement des luxueux aménagements du paquebot. Ils eurent à gérer d'innombrables commandes auprès des sous-traitants, dont les prestations achevées devaient être acheminées le plus rapidement possible vers les ateliers d'assemblage de la Harland and Wolff Company.

Un flux tendu devant aboutir à la réalisation de la remarquable décoration intérieure réservée au seigneur des mers. Une multitude de peintres s'affairait sur la coque du bateau, dont les rares taches de rouille disparaissaient aussitôt sous l'action répétée de leurs rouleaux. Les structures extérieures prenaient un visage flatteur, à la hauteur du pari de ses concepteurs. Encore deux mois et le navire quitterait sa cale sèche pour les docs de finition. La mise à l'eau du transatlantique interviendrait en présence des hautes autorités Britanniques qui suivaient de près l'évolution des travaux d'armement. Sur les docs chargés des équipements intérieurs, une fois que le géant des mers y serait amarré, des décorateurs ainsi que des spécialistes de toutes corporations, prendraient d'assaut le navire et viendraient parachever la réalisation du plus beau palace flottant jamais imaginé.
Lord Pirrie, l'architecte naval en chef de ce prodige, ne pouvait que se louer du travail accompli par son fils… Erwan ne comptait pas ses heures, tout comme Thomas Andrew, et il arrivait souvent que les trois hommes passent quelques instants, après avoir fait le point sur la journée écoulée, à déguster un vieux whisky Écossais avant de rentrer chez eux.

Durant ces instants de détente, les trois hommes affichaient une complicité sans faille. Il arrivait aussi que Thomas conviât à dîner son cher oncle, ainsi que son petit frère, comme il aimait à surnommer Erwan. En arrivant chez lui, Thomas trouvait parfois son épouse, Gladis, en bonne compagnie, celle-ci ayant pris soin, grâce aux fantastiques progrès de la télégraphie (TSF), d'inviter Meredith et Sylia… La soirée revêtait alors l'ambiance d'une rare harmonie, où chacun trouvait son quota de bonheur partagé, tout simplement. C'est ainsi que le premier vendredi de décembre, les trois compères eurent la surprise, en arrivant chez le neveu des Pirrie, d'y découvrir aussi les parents de Sylia… Au cours de la soirée, dont l'organisation n'était pas innocente, on arrêta la date des noces. Elles auraient lieu au printemps mille neuf cent onze et seraient célébrées dans la petite chapelle du manoir des Pirrie, à Newtownabbey.

Le lundi suivant, la construction du géant des mers imposa de nouveau ses drastiques priorités concernant l'existence quotidienne des décideurs du chantier naval. En effet, il fallait procéder aux essais des compartiments des chaudières. Ces complexes machines, d'une taille colossale, développaient à la sortie de leurs collecteurs une puissance ahurissante de plusieurs milliers de chevaux vapeur. Erwan assista, avec le staff au grand complet, à la mise en pression des chaudières et aux balancements des lignes d'arbres actionnant les hélices. Celles-ci n'étaient pas encore en place, mais les essais programmés permettraient de vérifier si les salles des machines étaient opérationnelles. Les équipes de "chauffeurs" s'affairaient aux réglages des foyers, vérifiant que leurs paramètres correspondaient aux abaques fournis par une équipe d'ingénieurs, venue spécialement des usines de fabrication des machines, pour les manœuvres.

Quelques-uns des spécialistes mandatés encadraient les phases de montage depuis le début des travaux d'installation. Les électrotechniciens du service propulsion n'étaient pas de reste non plus et s'employaient au couplage des alternateurs permettant l'approvisionnement en énergie électrique du paquebot. Des bruits de toutes sortes et des cris retentissaient au cœur des salles des machines, identiques en taille à celle d'une cathédrale. Erwan s'approcha d'un ingénieur qui compulsait ses notes et lui demanda :
- Vous arrivez à vous concentrer, malgré tout ce tapage ?
- Question d'habitude, monsieur ! Vous allez entendre un plus grand vacarme tout à l'heure, lorsque les turbines et leurs génératrices vont se mettre en rotation !…
En effet, quatre heures plus tard, les chaudières étant sous pression, c'est Lord James Pirrie en personne qui donna l'ordre de procéder à la montée en puissance des quatre salles des machines. Pour cette grande première, le capitaine, Edward Smith, récemment nommé au poste de commandant du vaisseau, donnerait ses ordres concernant les manœuvres, depuis la passerelle. Exactement comme s'il était en situation à la mer.

Vieux routier de la navigation au long cours, dont l'expérience sur les océans du globe avait forcé l'admiration, et bien qu'à deux ans de sa mise à la retraite, cet homme d'exception avait été pressenti pour la première croisière vers New York. Les patrons de la White Star Line entendaient enlever le ruban bleu, titre devant récompenser la traversée la plus rapide entre l'Europe et les USA, et pour cela, n'avaient pas lésiné sur le recrutement des officiers. Erwan, convié à la passerelle parmi les officiels, assista avec émoi aux manœuvres et aux ordres donnés pour l'exécution de celles-ci. Comme si le paquebot prenait le large…

- Monsieur Murdoch, les machines en avant lente, je vous prie !
L'officier en second du navire actionna le "Chadburn," positionnant sa longue manette de commande sur le cadran de l'appareil de transmission et répéta l'ordre reçu à haute voix. Dans les salles des machines, logées cinquante mètres plus bas, les chauffeurs répondirent en plaçant leurs leviers d'acquisition des ordres transmis sur "Avant lente."
Les turbines rugirent et balancèrent, à vitesse réduite, leurs formidables lignes d'arbres d'hélice dans le sens des aiguilles d'une montre. Satisfait de la manœuvre, le "Pacha" réitéra :
- Monsieur Murdoch, les machines en avant demi !
Les étapes furent franchies avec succès, passant par les stades. "Machines en avant toute ! Stoppez les machines ! Les machines en arrière lente, etc…" Le grand officier se tourna alors vers les commanditaires du bateau et leur annonça, radieux :
- Messieurs, en ce qui me concerne les essais sont concluants ! Nous sommes parés à la manœuvre et quand vous le jugerez opportun, prêts à prendre la mer !
- Merci, commandant ! Nous appareillerons comme prévu sur le planning, répondit le président-directeur général, Joseph Bruce Ismay.
Ce jour-là, la destinée de la plupart des hommes fut scellée à celle du transatlantique… Les essais réalisés en cale sèche étant accomplis, il ne restait plus au bateau qu'à mettre le cap vers les docs d'équipement, une fois les peintures de sa coque achevées. Thomas et Erwan, en grande discussion, furent rejoints quelques instants plus tard par leur mentor, soucieux…

- De quoi parliez-vous donc, de si sérieuse façon ? s'enquit Lord Pirrie.
- Sur l'éventualité de faire rehausser et souder les cloisons étanches aux plafonds des ponts supérieurs. Nous avons en plus un sérieux problème avec le gouvernail et les hélices… Sous dimensionnés, apparemment ! Il faudrait tout revoir, avant ! répondit Thomas.
Lord Pirrie entraîna ses collaborateurs à l'écart et leur parla à voix basse :
- Vous n'y pensez pas ? Il n'est plus question de remplacer ce qui est déjà prévu au pied levé, voyons ! Le gouvernail et les hélices arrivent dans un mois et en ont demandé huit pour leur fabrication. Tout recalculer, fabriquer de nouvelles pièces, sans compter la somme pharaonique que cela vient déjà de coûter, c'est impensable ! De plus, les délais sont ramenés au plus serré et la mise à l'eau ne peut en aucun cas être retardée, ne serait-ce que d'un jour… En ce qui concerne les cloisons étanches du navire, le fait de les remonter jusqu'aux plafonds des entreponts pour les y souder, retarderait d'autant encore leurs câblages ainsi que tous leurs équipements de sécurité ! Non, messieurs, nous nous en tiendrons au projet initial.
- Si le vaisseau n'est pas tout à fait sûr dans sa manœuvrabilité, vous savez aussi bien que moi que nous courons à la catastrophe, oncle James…
- Thomas a raison, confirma Erwan, avec véhémence. Beaucoup trop risqué !
- Voyons, mes enfants, ce vaisseau est, en principe, réputé insubmersible ? Lorsqu'il sera rentré des États-Unis, nous ferons les modifications qui s'imposent !... Entre temps, nous aurons décroché ce précieux ruban bleu que la compagnie convoite… Cessez donc de vous faire de la bile et profitez de cette occasion pour boire le champagne avec nous tous !

Vers la mi-février, une agitation inaccoutumée se manifesta aux abords du bassin de radoub où patientait, depuis le début de sa construction, le fleuron de la Harland and Wolff. Une armada de six pousseurs attendait à la sortie de l'immense cale sèche, dont le remplissage en eau de mer venait de s'achever. Les immenses écluses commencèrent à s'ouvrir lentement vers le canal de halage, puis stoppèrent leur course contre les quais où une foule de plusieurs milliers de badauds guettait impatiemment la sortie du "TITANIC." Les machines en avant lente, l'impressionnant paquebot s'engagea dans le chenal menant vers le large.
Les ordres claquaient, çà et là, relayés par des coups de sifflet brefs. L'aspect scénique des manœuvres se déroulant sous les regards émerveillés du public, affichait des apparences grandioses. Les remorqueurs prirent leurs positions, puis engagèrent leurs puissants moteurs afin de faciliter les déplacements du transatlantique.
- Les uns criaient : My God ! Qu'il est beau !
- D'autres enchaînaient : Fantastique ! Résolument admirable !

La foule en liesse manifestait sa joie par des appels et des applaudissements nourris. Parmi elle, il y avait trois femmes, émues par l'émotion, qui contemplaient les superstructures du splendide navire défilant lentement devant leurs visages stupéfiés.
- James, Erwan et Thomas sont à bord précisa, inutilement, Sylia…
Meredith et Gladis l'entourèrent de leurs bras, admirant avec elle le résultat du labeur accompli par tous ces hommes, du plus important au plus humble. Une prodigieuse prouesse technologique, dont il restait à embellir les appartements intérieurs.
Le premier avril de l'année mille neuf cent onze, Sylia O'Braddy devint, devant Dieu et les hommes, Lady Sylia Pirrie… Un mois auparavant, Erwan O'Maley, pour le bonheur de tous ceux qui l'aimaient, avait troqué son nom afin de prendre celui des Pirrie… Dans la petite chapelle du manoir de Newtownabbey, Meredith, pleurant de joie, conduisit son fils devant l'autel. Il y fut rejoint par celle qu'il adorait, divinement belle dans sa robe blanche d'organdi, inondée de dentelles et accompagnée d'un père terriblement ému.
Une fête somptueuse célébra les noces d'Erwan et de Sylia, dont le bonheur irradia les invités autant que leurs familles. Un couple magnifique, aux dires de ceux qui éprouvaient un réel plaisir à côtoyer les jeunes gens. Les mois passèrent ainsi, emplis de travail et d'amour.

Le TITANIC, quant à lui, s'enrichissait chaque jour de nouveaux mobiliers, cossus, aux décorations raffinées. Les restaurants des premières se dotaient d'une vaisselle de grande facture, tandis que leurs caves se remplissaient de vins fins et de liqueurs rares. Rien n'était trop beau pour les mille sept cents passagers, la plupart, richissimes, devant embarquer pour un voyage inaugural à destination du Nouveau Monde.

De leur côté, les jeunes mariés affichaient un bonheur éclatant dont le couronnement serait l'arrivée prochaine de leur bébé… La jeune épouse, enceinte désormais d'un mois, ne pouvait rêver d'une félicité plus grande. Pour se préserver de son enfantement prochain, Sylia quitta provisoirement son professorat de lettres, afin de se consacrer exclusivement à la venue au monde de son premier enfant. Erwan, quant à lui, se libérait plus souvent qu'à son habitude afin d'accourir auprès de celle dont il était éperdument amoureux. Son travail lui laissant enfin une disponibilité plus importante, dès lors que les essais du navire approchaient, Lord Pirrie veillait à ce que son fils adoptif profite le plus souvent possible du bien-être de son foyer. Un soir pourtant, avant qu'il ne rejoigne son aimée, le président de la Harland and Wolff Company fit venir son fils adoré, l'accueillant avec son affection coutumière.

- Je suis content de te voir et particulièrement aujourd'hui, mon Erwan.
- Bonsoir, cher père. Que me vaut cette joie manifeste que je lis dans tes yeux ?
- Assieds-toi, mon fils. J'ai quelque chose à te dire, avant que nous ne partions…
- Nous allons à Newtownabbey ce soir, père ? Je n'ai pas prévenu Sylia !...
- Nous sommes vendredi ? La semaine est terminée, Dieu merci ! Meredith est déjà passée chez toi pour prendre notre Sylia ainsi que vos affaires. Nous passerons le Week-end, là-bas, si tu n'y vois pas d'inconvénient, bien sûr ?…
- Comment pourrais-je me lasser de vous deux, père ! De plus, les O'Braddy vont être très contents de nous voir, car nous avions prévu de rester à Belfast…
Lord Pirrie servit un scotch à son fils et lui confia :
- J'ai pris la liberté de retenir deux places pour vous sur le TITANIC… Cela dit, je me demande si j'ai eu raison compte tenu de la santé fragile de Sylia… Qu'en penses-tu ?
Erwan observa l'homme en face de lui et ne put retenir ses larmes. Ému, il dit :
- Tu n'y penses pas, père ! Ce voyage coûte une fortune et nous n'avons…
- Pas les moyens, je sais ! Il se trouve que nous les avons, ta mère et moi, ainsi que les parents de ta délicieuse épouse. Ce cadeau est, en quelque sorte, votre voyage de noces… avant d'affronter au retour les joies et les contraintes des parents que vous serez bientôt…

Erwan vint embrasser son père et le remercia chaudement pour ce geste, si généreux.
- Je suis très fier de toi, Erwan et c'est aussi pour te remercier du travail acharné que tu as fourni durant ces trois années, travaillant sans relâche à la construction du plus grand et luxueux transatlantique jamais construit à ce jour… Cette réussite est aussi la tienne et il était normal que tu puisses, ainsi que ta délicieuse épouse, profiter de cette croisière inaugurale…
Le deux avril mille neuf cent douze, le TITANIC prit le large pour ses premiers essais à la mer. La foule des curieux, massée sur les quais pour observer cet évènement, était encore plus ahurissante que lors de la sortie de l'ex Seigneur des Mers de sa cale sèche… Les gens accouraient de tout le royaume afin d'admirer la merveille qu'était ce palace flottant. Erwan et Lord Pirrie étaient du voyage, participant eux aussi aux exercices à la mer. Durant sept jours, les manœuvres se poursuivirent avec plus ou moins de réussite… Mais, dans leur ensemble, les épreuves furent un succès.

Le dix avril, le géant des mers quitta enfin les quais de Southampton sous un déluge de confettis et de clameurs hurlées par une foule en liesse. Jamais ce port du sud de l'Angleterre n'avait connu une telle marée humaine. Depuis leur bastingage blanc des premières classes, Sylia et Erwan agitaient leurs mouchoirs, en pleurs, mais de joie cette fois, en direction des minuscules silhouettes de leurs familles perdues dans la marée humaine. Le hurlement des sirènes surprit tout le monde… Grave et profonde, leur sonorité avait quelque chose d'imposant et de majestueux à la fois. Soudain, le vacarme reprit lorsque la coque du navire commença doucement à se séparer de son quai d'embarquement. Tout en bas, au pied des passerelles, Helen, Meredith et Gladis, pleuraient toutes les larmes de leurs corps en agitant leurs mains. Leurs époux, la gorge nouée, ne pouvaient prononcer un seul mot…

Sylia et Erwan ne détachèrent leurs regards des côtes britanniques que lorsque celles-ci disparurent à leur vue dans la brume montant du large. Ils regagnèrent leur luxueuse cabine afin de s'y installer le plus confortablement possible pour la durée de leur croisière nuptiale. Au centre de leur petit salon trônait une énorme gerbe de fleurs, sur l'emballage de laquelle était accroché un petit bristol. Sylia ouvrit le pli et le lut à voix haute :
"À nos enfants adorés. Puissent-ils connaître un amour aussi merveilleux qu'éternel et découvrir au travers de leurs émois, le fruit d'une incommensurable félicité. Ceux qui vous aiment de toute leur âme et vous souhaitent un magnifique voyage."
Les larmes coulèrent sur les joues des jeunes mariés, en découvrant combien ils étaient aimés. Les nouveaux époux débouchèrent la bouteille de champagne offerte par la compagnie, en signe de bienvenue, puis trinquèrent à leur amour et au destin qui avait fait en sorte qu'ils se rencontrent. Ensuite, ils se firent couler un bain dans lequel ils se glissèrent, afin de goûter intensément au désir qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre.
Au même instant, sur la passerelle extérieure droite du bâtiment, le capitaine Edward Smith se faisait servir un café. Campé sur ses jambes, respirant à pleins poumons l'air marin, la casquette vissée sur ses cheveux blancs, le vieil officier ordonna à son second :
- Monsieur Murdoch ? Laissons le navire se dégourdir un peu… Machines en avant toute, je vous prie !
Le majestueux TITANIC, fleuron de la marine de commerce Britannique, lancé à plus de vingt nœuds, fendit hardiment la houle de la Manche vers sa tragique destinée…

Épilogue :

Au cours de la terrible nuit du quatorze au quinze avril mille neuf cent douze, au large de Terre-Neuve, celui que tout le monde présumait insubmersible heurta de plein fouet un Iceberg à la dérive… L'officier de quart à la passerelle, prévenu par une vigie placée dans le nid de pie du navire, ne put éviter la terrible collision.

Le TITANIC, au maximum de sa vitesse et malgré une mer d'huile, ne put infléchir sa trajectoire pour cause d'un gouvernail inopérant… À vingt-trois heures quarante, GMT, un choc effroyable se produisit… L'abordage provoqua une gravissime déchirure de la coque du transatlantique sur plusieurs dizaines de mètres. Dès lors, l'eau glaciale s'engouffra avec force par les brèches béantes, provoquant irrémédiablement la plus abominable tragédie humaine de tous les temps que la marine de commerce ait connue.

Le naufrage dura près de quatre heures, interminables, insoutenables, durant lesquelles l'eau de l'Atlantique Nord remonta par-dessus les cloisons étanches, inondant les six premiers compartiments… Le TITANIC, coupé en deux, sombra corps et âmes par plus de trois mille huit cents mètres de fond, entraînant avec lui ses mille cinq cent treize passagers… Seuls, sept cent sept survivants échappèrent à cette mort horrible.

Sylia et Erwan Pirrie, n'étaient pas parmi eux… Fin

Guy Vigneau

 

 

La mer est leur cercueil, notre mémoire est leur tombeau et le linceul de leurs âmes est entre les mains du créateur...

Qu'ils reposent en paix...