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| Le
seigneur des mers |
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Erwan O'Maley se dirigea
d'un pas assuré vers la partie des docs que deux employés
de la capitainerie venaient de lui indiquer. Il faisait un temps exécrable
au possible et les quais du vieux port de Belfast apparaissaient encore
plus gris et sinistres qu'à l'accoutumée. Jeune ingénieur
diplômé pour l'armement des navires, il se présenta
devant les deux monumentales portes métalliques qui barraient
l'entrée du vaste chantier naval de la compagnie "Harland
and Wolff." Celle-ci y avait aménagé plusieurs bassins
de radoub, et bien d'autres infrastructures portuaires importantes,
destinés à la construction et au gréement des bateaux
de croisière. Sorti major de sa promotion,
au terme de longues et brillantes études, Erwan n'avait eu que
l'embarras du choix pour trouver son premier emploi
Dès
son plus jeune âge, il s'était passionné par tout
ce qui touche à la mer, dévorant tous les livres qui lui
tombaient sous les yeux, notamment ceux qui vantaient les exploits des
célèbres coureurs d'océans. En ce début
du vingtième siècle, de nombreuses voies maritimes restaient
à conquérir afin d'inaugurer de fructueuses lignes commerciales
transatlantiques. L'avenir s'annonçait prometteur pour celles
et ceux qui voulaient relever les défis proposés par les
technologies modernes. Certains avançaient
des données délirantes, ou saugrenues, concernant la construction
de fabuleux géants des mers. Le modernisme allait bon train,
certes, mais de là à imaginer de telles dimensions, tout
de même
Erwan savait bien que ces rumeurs qui enflaient
de bouche à oreille étaient fondées... Mieux placé
que personne, le jeune ingénieur connaissait quelques-unes des
possibilités offertes par l'avènement des récentes
techniques de pointe, (les rivets
) qui allaient bouleverser les
connaissances sur les lois du gigantisme maritime. Il se présenta donc
à l'accueil où un quinquagénaire affable lui remit
un badge, après avoir vérifié son identité
ainsi que la présence de celle-ci sur une liste de noms. Ensuite,
il lui communiqua les indications afin de rejoindre les bureaux de la
direction. Le jeune Irlandais gravit
les marches quatre à quatre et, après avoir remis de l'ordre
dans sa coiffure, vérifié l'aspect impeccable de ses chaussures
bicolores et rajusté sa cravate, toqua sur le battant d'une porte
où était écrit, "Direction Générale."
Une femme, d'un certain âge, pour ne pas dire d'un âge certain,
vint lui ouvrir la porte et le détailla de la tête aux
pieds. Erwan en ressentit immédiatement un certain agacement,
mais ne releva pas le manque de tact de l'impudente employée. - Nous ne recevons pas les
représentants, le matin ! Je vais vous donner un rendez-vous.
Quelle société représentez-vous déjà
?... - Il en est de même
pour moi, Sir. Ma passion pour ce qui flotte sur l'eau est telle que
je ne trouve plus un moment de libre pour penser à autre chose
qu'à mon travail. Je suis très honoré d'uvrer
pour votre célébrissime compagnie. Un instant plus tard, la
délicieuse miss Galloway apporta un plateau et s'empressa auprès
d'eux
Erwan en profita pour jeter un coup d'il alentour,
constatant que le bureau de Lord Pirrie ressemblait, à s'y méprendre,
à l'appartement particulier d'un vaisseau de ligne d'autrefois,
niché dans son spardeck supérieur, et dont les ornements
boisés d'acajou, ainsi que les cuivres rutilants, invitaient
l'esprit à un voyage à travers le temps
On
eut dit que l'un d'eux avait été transféré
au cur même des locaux de cette célèbre compagnie.
Un somptueux sextant trônait au milieu d'une table basse, délicatement
posé sur un amoncellement de cartes marines d'époque en
attente d'être consultées
Il se dégageait
de cet endroit un raffinement rare, d'une exquise harmonie. Absolument
remarquable. Lord Pirrie, homme très
élégant et raffiné, aux mains parfaitement manucurées
et aux rouflaquettes gominées, questionna Erwan, lorsqu'il remarqua
son air surpris. Le grand patron guida Erwan
dans un dédale de couloirs, richement éclairés,
dont les murs disparaissaient sous les tableaux représentant
les navires construits par la Harland and Wolff Company. Ils débouchèrent
ensuite dans une vaste salle, encombrée de tables à dessin
et de bureaux paysagés où s'activaient des hommes de tous
âges. Erwan ne put s'empêcher de demander à Lord
Pirrie : Une impressionnante série
de poignées de main s'ensuivit. Chacun vint à la rencontre
du nouveau venu et se présenta. Erwan était aux anges.
Son rêve devenait réalité. Il estima qu'il avait
indubitablement une chance inouïe et remercia vivement ses nouveaux
collègues de travail. Après le départ de Lord Pirrie,
l'ingénieur en chef l'intégra dans une équipe,
celle qui avait en charge la sécurité du nouveau vaisseau
de la célèbre firme. Durant les neuf premiers
mois, Erwan travailla sans compter, ayant à cur de montrer
à ceux qui avaient cru en lui qu'ils n'avaient pas affaire à
un cossard. Thomas Andrew vantait ses mérites auprès de
son oncle qui, de temps à autre, recevait le jeune ingénieur
dans son bureau. Il aimait à bavarder avec ce beau garçon
aux cheveux auburn, au front intelligent, aux yeux verts pétillants
de malice et à l'allure distinguée, dont les conversations
pondérées lui assuraient de passer un excellent moment.
Sachant le jeune homme orphelin, il arrivait à Lord Pirrie de
convier son protégé dans son cottage de Newtownabbey où
son épouse, Meredith, aimait à lui faire préparer
de bons petits plats
Il faisait quasiment partie
de la famille, ce qui provoquait parfois les railleries de ses collègues
célibataires
Meredith adorait ce jeune irlandais et, n'ayant
pas eu la joie d'avoir d'enfant, le considérait un peu comme
son propre fils. Erwan reçut donc, tout naturellement, une invitation
de ses généreux protecteurs et parents de substitution,
lesquels le conviaient à venir passer le week-end dans leur résidence
personnelle. Une soirée importante, semblait-il, y serait donnée
à cette occasion le samedi, car le bristol indiquait : Smoking
souhaité. L'ingénieur naval,
dont les appointements confortables lui permettaient de mener une existence
plutôt aisée, se rassura à l'idée que deux
jours auparavant il avait fait l'acquisition d'un superbe habit noir
assorti d'une chemise de soie blanche à col cassé. Au bas de chez lui, garée
dans une petite ruelle adjacente, il récupéra sa guimbarde
et prit la route qui menait chez Lord et Lady Pirrie. Il sifflotait,
songeant au chemin parcouru et aux succès qui couronnaient enfin
tous ses efforts. Ce n'était pas si mal, somme toute, pour un
enfant de l'assistance
Erwan venait d'avoir vingt-cinq ans, en
ce premier avril 1909. La porte s'ouvrit sur Mary,
la femme du major d'homme, qui introduisit Erwan après lui avoir
souhaité le bonjour. Elle trottina un instant devant lui puis,
ouvrit la porte du salon. Elle s'effaça pour laisser entrer le
jeune homme, l'air mystérieux
- Te voilà bien affublé,
mon pauvre Oscar, s'écria le jeune homme ! Viens mon beau que
je te félicite par mes caresses. Là, oh oui, tu es beau
! Gentil le toutou. Donne à Erwan. Mary et Johan, le major
d'homme, secondés par deux extras, servirent un champagne de
France millésimé, accompagné de petits fours au
foie gras de la même origine. Les invités bavardèrent,
trinquant au plaisir partagé que l'on éprouve dans ce
genre d'occasion. Rien ne comptait plus, pour les personnes présentes,
que l'envie d'oublier un moment, aussi éphémère
soit-il, une existence dès plus accaparante pour cause d'un modernisme
trop envahissant
Le progrès était sans nul doute
nécessaire dans son ensemble, mais troublait le plus souvent
et de manière inquiétante la vie des êtres humains
condamnés d'aller de l'avant. - J'ai souvent entendu parler
de vous, monsieur O'Maley
Savez-vous, également, que Meredith
ne tarit pas d'éloges à votre sujet, minauda Sylia ? Pendant que Lady Pirrie
parlait, Erwan en profita pour observer un instant le visage de sa voisine
Il trouva Sylia extrêmement séduisante
Il émanait
de son regard d'un vert profond, une douceur extraordinaire. Elle rayonnait,
tout simplement. Sylia rougit violemment,
gênée, tandis qu'Erwan vola à son secours. Ils continuèrent
à discuter ainsi, sans se soucier du monde extérieur qui
les entourait, comme s'ils ne s'étaient pas revus depuis des
années. Leur entente manifeste attira bien vite les regards des
invités et notamment celui des O'Braddy
Juste au moment
où Arnold allait confier à son épouse qu'il n'y
avait là rien de bien surprenant à leur évidente
concorde, Mary annonça que le repas était servi. Les invités
se dirigèrent vers la salle à manger où trônait
une table somptueusement décorée, dont la vaisselle de
porcelaine finement peinte à la main était rehaussée
de verres en cristal de Murano. Un toast solennel fut dédié
et porté aux vingt-cinq printemps d'Erwan. Celui-ci, un peu gêné
sans doute, se réfugia vers le liquide jaune pâle et pétillant
contenu dans son verre. La maîtresse de maison avait bien fait
les choses en plaçant, face à face, les jeunes gens. À
côté d'eux il y avait les Pirrie, suivis des O'Braddy,
les Hurley et enfin, les Andrew. Hommes et femmes se faisaient face,
de manière inversée, afin que l'ordre de préséance
soit respecté. En fait, Meredith avait depuis peu un projet secret,
qu'elle murissait pour elle seule, et dont le fondement était
de provoquer des situations, les unes après les autres, espérant
ainsi forcer la destinée de ses protégés
- "Quel beau couple
formeraient-ils, pensait-elle en les observant
" De son côté,
Lady Meredith buvait du petit lait, mais n'en laissait rien paraître.
Ceux-là étaient faits l'un pour l'autre, ça crevait
les yeux
Le plus dur serait de faire comprendre à Helen,
son amie d'enfance, qu'Erwan O'Maley, et bien que n'étant pas
issu de haute lignée, possédait une excellente éducation,
qu'il était doté d'une très sérieuse culture
et que, pour couronner le tout, il avait une classe folle ainsi qu'un
physique d'acteur de cinéma. Une aura bien au-dessus de celle
de la majorité d'enfants de riches qui ne devaient, pour la plupart,
leurs situations qu'aux relations et autres positions sociales élevées
de leurs géniteurs
Durant le repas, hormis
les réponses aux questions que les convives posaient à
Erwan et à Sylia, les deux jeunes gens bavardèrent à
bâton rompu. Tout y passa. Le septième art, la peinture,
la musique, la littérature, la politique, la religion et enfin,
les voyages
Sylia et Erwan étaient quasiment d'accord sur
tout. Ils rêvaient secrètement du même voyage
celui qu'ils aimeraient faire à bord d'un paquebot de croisière.
Leur complicité était telle, qu'ils ne prêtaient
plus la moindre attention aux invités. Coupés du monde,
isolés dans une bulle n'appartenant qu'à eux seuls, ils
passèrent le déjeuner à se découvrir. Au
début de l'après-midi, Meredith proposa à ses hôtes
de faire une promenade sur les pelouses du parc, en attendant l'heure
du thé. Les hommes déclinèrent poliment pour fumer
le cigare et gouter à l'excellence des alcools de Lord Pirrie.
Les femmes optèrent pour une flânerie sous les frondaisons,
tandis qu'Erwan et Sylia se lancèrent un défi au badminton,
ce qui souleva les protestations d'Helen O'Braddy
- Sylia, tu n'y penses pas
! Tu oublies que ce soir, ici même, nous participons à
la fête d'anniversaire de mariage de Lord et Lady Pirrie. Il y
aura un bal, avec d'autres invités de marque et tu n'auras pas
le temps de te refaire une coiffure convenable, voyons
Le regard que lança
Helen à cet instant précis, à son amie d'enfance,
aurait pu faire fondre une partie de la banquise ou, tout du moins,
un gigantesque iceberg
Devant la mine renfrognée et les
joues empourprées de son amie d'enfance, l'espiègle Meredith
crut bon alors de lui préciser, juste après le départ
des jeunes gens : Le teint de la jeune femme
s'empourpra un tantinet, mais elle répondit sans détour. - À qui pensez-vous,
Erwan ? Soudain, sans qu'ils ne
sachent qui avait provoqué ce désir, leurs lèvres
s'unirent dans un baiser d'une infinie douceur. Plus rien ne comptait
que ce bonheur neuf qu'ils éprouvaient en cet instant. Leurs
bouches demeurèrent passionnément soudées. Un long
moment plus tard, ils interrompirent leur étreinte. Ils se regardèrent
avec gravité. Dans les yeux d'Erwan, Sylia trouva la réponse
à ses aspirations profondes. Un regard franc, empli de sentiments
purs, dont la profondeur lui démontra qu'elle ne s'était
pas trompée
- Nous devrions rentrer,
Sylia, dit Erwan en jetant un coup d'il à sa montre. Je
ne voudrais pas vous causer de tort, ni provoquer une quelconque inquiétude
chez vos parents
Sylia entra dans le hall
où elle tomba nez à nez avec Meredith. Celle-ci lui conseilla
de monter pour retrouver ses parents et se changer avant l'arrivée
des autres invités. Juste avant que la jeune femme ne s'éclipse,
elle lui révéla : Un étage plus haut,
Sylia pénétrait dans la chambre qui lui était réservée,
contigüe à celle de ses parents. Sa porte à peine
refermée, l'huis commun entre les deux pièces s'ouvrit,
laissant paraître Helen O'Braddy
Devant la mine radieuse
qu'affichait sa fille, assise devant une coiffeuse, elle posa la question
qui la démangeait : Helen O'Braddy fondit en
larmes puis, désemparée, se laissa tomber sur un tabouret.
Sylia ne broncha pas, continuant de remettre de l'ordre à sa
coiffure. Lorsque Sylia et ses parents
descendirent l'escalier, des petits cris de joie s'élevèrent
de l'assemblée. Sylia resplendissait, le corps drapé d'une
élégante robe à bustier, vert émeraude,
assortie à ses yeux, révélant, à chacun
de ses mouvements de ravissantes bottines noires. De temps à
autre ses mains délicates, dissimulées par de longs gants
de satin ivoire, se prêtaient avec grâce aux baisemains
des gentlemen. Erwan, en grande discussion avec Thomas Andrew et son
épouse, Gladis, se retourna en entendant les applaudissements
saluant l'arrivée du sénateur O'Braddy et de sa famille.
Il resta bouche bée devant celle qui faisait battre son cur
Gladis, quant à elle, ne perdait pas une miette de la rencontre
et susurra à son oreille : Sylia aperçut enfin
celui qu'elle cherchait du regard et fondit devant l'élégance
raffinée d'Erwan. Celui-ci affichait une classe folle, vêtu
d'un superbe frac noir à queue-de-pie, assorti d'un nud
papillon de satin délicatement vissé sur le col cassé
d'une chemise immaculée. Les convives cessèrent un bref
instant leurs discussions lorsque le couple fut réuni et que
le jeune ingénieur baisa délicatement la main droite de
Sylia. Elle le mangeait des yeux, tandis que lui-même faisait
des efforts surhumains pour ne pas la prendre dans ses bras pour l'embrasser
à bouche que veux-tu. Un couple parfaitement assorti, aux dires
de certains et qui remporta bien vite les suffrages de l'assistance.
Helen s'approcha de son amie, et lui confia à voix basse : - Je dois bien l'avouer,
Meredith, ils sont magnifiques
Je n'ai jamais vu ma Sylia aussi
heureuse. J'espère du fond du cur que leur destin fera
bien les choses
Durant les mois qui suivirent,
Sylia et Erwan s'écrivirent de nombreuses lettres puis, durant
tout l'été, profitèrent des beaux jours pour se
fréquenter aussi souvent que possible. À chacune de leur
séparation, le déchirement semblait total. Ils ne pouvaient
plus se passer l'un de l'autre
Tant et si bien que Lord et Lady
Pirrie, émus par la profondeur des sentiments de leurs protégés,
réussirent à convaincre les parents de Sylia pour qu'ils
consentissent enfin à leurs fiançailles
La cérémonie
eut lieu le quinze août, dans la superbe propriété
des parents de Sylia et, dès lors, les amoureux ne se quittèrent
plus. Bien entendu, afin de sauvegarder les convenances, ils résidèrent
chacun dans un appartement différent. Erwan ayant conservé
le sien, dans le quartier du vieux port, Sylia demeura chez une tante
de Belfast, sur ainée de son père. Un certain après-midi,
pourtant, dans le petit studio d'Erwan, Sylia se donna pour la première
fois de sa vie à celui qu'elle aimait et connut dans ses bras
un bonheur infini. Début septembre,
l'institution de Sainte-Croix s'enorgueillit d'un nouveau professeur
de lettres, en la personne de Miss Sylia O'Braddy
Nommée
depuis peu, après avoir obtenu brillamment son diplôme
avec une mention spéciale, ainsi que les félicitations
du jury
Avec joie, la jeune femme apporta sa soif d'éducation
au prestigieux établissement. Chez Harland and Wolff, les travaux
concernant la construction d'un paquebot géant se poursuivaient
comme prévu dans les plannings. Joseph Bruce Ismay, le président
directeur général de l'IMMCO, ayant passé une commande
ferme pour trois navires de croisière de fort tonnage, le chantier
naval de Belfast possédait un carnet de commande de rêve.
L'équipe d'ingénieurs dont faisait partie Erwan O'Maley,
travaillait sans relâche pour fournir la quantité inimaginable
de plans nécessaires à la réalisation d'un tel
ouvrage. Depuis le début de l'assemblage et la pose des rivets
sur les premières plaques métalliques, l'ossature prenait
corps, exposant aux regards des curieux la forme de structures complexes
d'un étrange squelette. Un puzzle insolite, devant prendre la
mer dans vingt-sept mois
Erwan invitait parfois Sylia
au travers d'un labyrinthe de coursives encombrées, de câbles,
de conduits de tailles diverses, de machines bruyantes, de matériels
et d'outillages servis par une marée humaine de spécialistes
de tous âges. La jeune femme s'extasiait face à cette technicité
issue du génie humain. Elle fit part de son admiration à
son fiancé et le félicita pour le colossal travail de
recherche qu'ils fournissaient, lui et ses collègues, pour arriver
à la réalisation de telles prouesses. Les mois passèrent
ainsi, heureux, entrecoupés de week-ends durant lesquels le couple
d'amoureux retrouvait ceux qu'ils aimaient en se faisant une immense
joie de les revoir. Les relations avec la famille O'Braddy évoluèrent
vers des rapports de grande qualité. Arnold, le père de
Sylia, appréciant énormément son futur gendre,
se félicitait d'avoir accepté l'entrée de ce brillant
jeune homme dans leur auguste famille. Les réticences d'Helen
avaient disparu
Avec une très sincère affection
elle acceptait volontiers les témoignages d'attachement que lui
manifestait son futur beau-fils, Erwan. Les Pirrie se délectaient
eux aussi de la présence de leur fils de cur et choyaient
les jeunes gens autant qu'ils pouvaient. Un jour de mai de l'année
mille neuf cent dix, cependant, Meredith et James demandèrent
à Erwan s'il verrait un inconvénient à ce qu'il
acceptât leur désir d'adoption
Erwan, bouleversé
par leur témoignage d'amour, laissa couler ses larmes, consentant
à leur souhait avec une grande ferveur. C'est dans les bras de
ses nouveaux parents qu'Erwan s'abandonna au bonheur de faire partie
d'une véritable famille. Lord Pirrie prit son fils par les épaules
et lui confia avec une soudaine gravité : Au cours de l'été
de cette même année, Erwan et Sylia prirent leurs congés
en août et profitèrent de leurs premières vacances
pour visiter Paris. Ils souhaitaient partir avec les Pirrie et les O'Braddy
mais, pour diverses raisons, cela ne se fit pas. Ils quittèrent
donc l'Irlande par bateau, depuis Belfast. Les deux familles avaient
tenu à leur payer les billets et c'est avec une immense joie
que les amoureux embarquèrent à bord du Blue Bird. Durant
la traversée, ils logèrent dans une cabine des premières
classes, donnant sur le pont supérieur, et d'où la vue
sur les côtes britanniques était superbe. Le standing du
navire, bien qu'étant de taille modeste, ne souffrait d'aucune
critique. L'air était doux,
cet après-midi-là, sur la Manche. Les vagues se mouvaient
en formant une houle allongée, procurant aux passagers un confort
tout à fait appréciable. Erwan et Sylia occupèrent
leurs premiers instants à s'installer, puis se retrouvèrent
sur le pont promenade avant l'heure du dîner. Ils se tenaient
par la main, plus amoureux que jamais, s'accoudant de temps à
autre au bastingage pour contempler le large. La traversée durerait
deux jours, car le Blue Bird devait faire relâche avant à
Southampton, puis, accosterait ensuite à Queenstown, pour une
courte escale, avant de rallier Cherbourg. Quarante minutes plus tard,
les deux jeunes gens furent installés, fort obligeamment, à
l'une des tables de réception située juste à côté
d'une rangée de hublots. Sous leurs yeux, la mer déroulait
lentement ses vagues, telle une invite au voyage. Un maître d'hôtel
arriva sur ces entrefaites et leur proposa du champagne en attendant
le repas. Erwan interrogea à voix basse le sommelier puis confirma
sa commande. Le serveur parti, la jeune femme dévisagea son amant,
l'air inquisiteur
Erwan lui fit un petit signe, lui signifiant
qu'il allait tout lui expliquer, puis recommença à fouiller
dans ses poches
Le serveur revint, poussant devant lui une table
à roulettes sur laquelle trônait une bouteille de champagne
insérée dans un seau à glace. À son côté,
un énorme vase, rempli de roses rouges, exposait un bouquet parfumé
du plus bel effet. La jeune femme attira contre
elle celui qu'elle désirait, de toutes les fibres de son être
et le berça contre sa poitrine en lui murmurant le "oui"
qu'il espérait tant. Plus tard, à l'abri de leurs draps
de satin blanc, unis dans la pénombre complice de leur cabine,
ils firent l'amour, passionnément. Sylia se donna sans retenue
à celui qui avait su se montrer si patient, attentionné,
et si aimant avec elle. Son Erwan lui promettait un avenir aussi merveilleux
que l'on puisse rêver. Épuisés par leurs joutes
amoureuses ils s'endormirent aux aurores, enlacés et comblés
d'indicible façon. Le voyage que Sylia et Erwan
entreprirent les mena au cur de Paris, la plus belle ville du
monde. Ils y gouttèrent tous ses plaisirs, ses mouvances, ainsi
que des moments d'une incomparable saveur. Leurs folles nuits amoureuses
les laissèrent le plus souvent à l'aube, épuisés,
mais heureux. Ils en profitèrent aussi pour remplir leurs bagages
de vêtements issus de la dernière mode parisienne, avant
d'entamer leur retour vers l'Irlande. Depuis leur réapparition
à Belfast, Sylia et Erwan connurent une période idyllique
et ne ratèrent jamais une opportunité de venir partager,
auprès de leurs parentés, des instants de pur bonheur
dont ils se délectaient. Le mot, mariage, était sur toutes
les lèvres... Les réunions, pour décider de telles
ou telles options, ne manquaient pas d'animation, bien au contraire
Chacun voulant apporter sa contribution y allait de ses conseils, de
ses intentions, pécuniaires ou autres, ce qui portait de temps
à autre à l'attendrissement. Durant cet intervalle qui
dura trois mois, la construction du plus audacieux fleuron de la marine
de commerce prit des proportions impressionnantes. En effet, ce navire,
dont le nom était tenu secret, arborait quatre phénoménales
cheminées, dont l'une d'elles était factice, qui dévoilaient
leurs silhouettes s'apercevant à des kilomètres à
la ronde. Long de ses deux cent soixante-neuf mètres, large de
vingt-huit et haut de cinquante-six, le fier vaisseau devait la spécificité
de sa conception au fait que toutes les parties de sa coque étaient
assemblées grâce à trois millions de rivets. Une
prouesse technologique qui en faisait l'un des tout premiers précurseurs
dans son domaine. Thomas Andrew, ainsi que son adjoint, Erwan, secondés
par des décorateurs, et des stylistes, travaillèrent sans
relâche à l'élaboration des derniers plans d'équipements
de sécurité devant permettre le parfait achèvement
des luxueux aménagements du paquebot. Ils eurent à gérer
d'innombrables commandes auprès des sous-traitants, dont les
prestations achevées devaient être acheminées le
plus rapidement possible vers les ateliers d'assemblage de la Harland
and Wolff Company. Un flux tendu devant aboutir
à la réalisation de la remarquable décoration intérieure
réservée au seigneur des mers. Une multitude de peintres
s'affairait sur la coque du bateau, dont les rares taches de rouille
disparaissaient aussitôt sous l'action répétée
de leurs rouleaux. Les structures extérieures prenaient un visage
flatteur, à la hauteur du pari de ses concepteurs. Encore deux
mois et le navire quitterait sa cale sèche pour les docs de finition.
La mise à l'eau du transatlantique interviendrait en présence
des hautes autorités Britanniques qui suivaient de près
l'évolution des travaux d'armement. Sur les docs chargés
des équipements intérieurs, une fois que le géant
des mers y serait amarré, des décorateurs ainsi que des
spécialistes de toutes corporations, prendraient d'assaut le
navire et viendraient parachever la réalisation du plus beau
palace flottant jamais imaginé. Durant ces instants de détente,
les trois hommes affichaient une complicité sans faille. Il arrivait
aussi que Thomas conviât à dîner son cher oncle,
ainsi que son petit frère, comme il aimait à surnommer
Erwan. En arrivant chez lui, Thomas trouvait parfois son épouse,
Gladis, en bonne compagnie, celle-ci ayant pris soin, grâce aux
fantastiques progrès de la télégraphie (TSF), d'inviter
Meredith et Sylia
La soirée revêtait alors l'ambiance
d'une rare harmonie, où chacun trouvait son quota de bonheur
partagé, tout simplement. C'est ainsi que le premier vendredi
de décembre, les trois compères eurent la surprise, en
arrivant chez le neveu des Pirrie, d'y découvrir aussi les parents
de Sylia
Au cours de la soirée, dont l'organisation n'était
pas innocente, on arrêta la date des noces. Elles auraient lieu
au printemps mille neuf cent onze et seraient célébrées
dans la petite chapelle du manoir des Pirrie, à Newtownabbey. Le lundi suivant, la construction
du géant des mers imposa de nouveau ses drastiques priorités
concernant l'existence quotidienne des décideurs du chantier
naval. En effet, il fallait procéder aux essais des compartiments
des chaudières. Ces complexes machines, d'une taille colossale,
développaient à la sortie de leurs collecteurs une puissance
ahurissante de plusieurs milliers de chevaux vapeur. Erwan assista,
avec le staff au grand complet, à la mise en pression des chaudières
et aux balancements des lignes d'arbres actionnant les hélices.
Celles-ci n'étaient pas encore en place, mais les essais programmés
permettraient de vérifier si les salles des machines étaient
opérationnelles. Les équipes de "chauffeurs"
s'affairaient aux réglages des foyers, vérifiant que leurs
paramètres correspondaient aux abaques fournis par une équipe
d'ingénieurs, venue spécialement des usines de fabrication
des machines, pour les manuvres. Quelques-uns des spécialistes
mandatés encadraient les phases de montage depuis le début
des travaux d'installation. Les électrotechniciens du service
propulsion n'étaient pas de reste non plus et s'employaient au
couplage des alternateurs permettant l'approvisionnement en énergie
électrique du paquebot. Des bruits de toutes sortes et des cris
retentissaient au cur des salles des machines, identiques en taille
à celle d'une cathédrale. Erwan s'approcha d'un ingénieur
qui compulsait ses notes et lui demanda : Vieux routier de la navigation
au long cours, dont l'expérience sur les océans du globe
avait forcé l'admiration, et bien qu'à deux ans de sa
mise à la retraite, cet homme d'exception avait été
pressenti pour la première croisière vers New York. Les
patrons de la White Star Line entendaient enlever le ruban bleu, titre
devant récompenser la traversée la plus rapide entre l'Europe
et les USA, et pour cela, n'avaient pas lésiné sur le
recrutement des officiers. Erwan, convié à la passerelle
parmi les officiels, assista avec émoi aux manuvres et
aux ordres donnés pour l'exécution de celles-ci. Comme
si le paquebot prenait le large
- Monsieur Murdoch, les
machines en avant lente, je vous prie ! - De quoi parliez-vous donc,
de si sérieuse façon ? s'enquit Lord Pirrie. Vers la mi-février,
une agitation inaccoutumée se manifesta aux abords du bassin
de radoub où patientait, depuis le début de sa construction,
le fleuron de la Harland and Wolff. Une armada de six pousseurs attendait
à la sortie de l'immense cale sèche, dont le remplissage
en eau de mer venait de s'achever. Les immenses écluses commencèrent
à s'ouvrir lentement vers le canal de halage, puis stoppèrent
leur course contre les quais où une foule de plusieurs milliers
de badauds guettait impatiemment la sortie du "TITANIC." Les
machines en avant lente, l'impressionnant paquebot s'engagea dans le
chenal menant vers le large. La foule en liesse manifestait
sa joie par des appels et des applaudissements nourris. Parmi elle,
il y avait trois femmes, émues par l'émotion, qui contemplaient
les superstructures du splendide navire défilant lentement devant
leurs visages stupéfiés. Le TITANIC, quant à
lui, s'enrichissait chaque jour de nouveaux mobiliers, cossus, aux décorations
raffinées. Les restaurants des premières se dotaient d'une
vaisselle de grande facture, tandis que leurs caves se remplissaient
de vins fins et de liqueurs rares. Rien n'était trop beau pour
les mille sept cents passagers, la plupart, richissimes, devant embarquer
pour un voyage inaugural à destination du Nouveau Monde. De leur côté,
les jeunes mariés affichaient un bonheur éclatant dont
le couronnement serait l'arrivée prochaine de leur bébé
La jeune épouse, enceinte désormais d'un mois, ne pouvait
rêver d'une félicité plus grande. Pour se préserver
de son enfantement prochain, Sylia quitta provisoirement son professorat
de lettres, afin de se consacrer exclusivement à la venue au
monde de son premier enfant. Erwan, quant à lui, se libérait
plus souvent qu'à son habitude afin d'accourir auprès
de celle dont il était éperdument amoureux. Son travail
lui laissant enfin une disponibilité plus importante, dès
lors que les essais du navire approchaient, Lord Pirrie veillait à
ce que son fils adoptif profite le plus souvent possible du bien-être
de son foyer. Un soir pourtant, avant qu'il ne rejoigne son aimée,
le président de la Harland and Wolff Company fit venir son fils
adoré, l'accueillant avec son affection coutumière. - Je suis content de te
voir et particulièrement aujourd'hui, mon Erwan. Erwan vint embrasser son
père et le remercia chaudement pour ce geste, si généreux. Le dix avril, le géant
des mers quitta enfin les quais de Southampton sous un déluge
de confettis et de clameurs hurlées par une foule en liesse.
Jamais ce port du sud de l'Angleterre n'avait connu une telle marée
humaine. Depuis leur bastingage blanc des premières classes,
Sylia et Erwan agitaient leurs mouchoirs, en pleurs, mais de joie cette
fois, en direction des minuscules silhouettes de leurs familles perdues
dans la marée humaine. Le hurlement des sirènes surprit
tout le monde
Grave et profonde, leur sonorité avait quelque
chose d'imposant et de majestueux à la fois. Soudain, le vacarme
reprit lorsque la coque du navire commença doucement à
se séparer de son quai d'embarquement. Tout en bas, au pied des
passerelles, Helen, Meredith et Gladis, pleuraient toutes les larmes
de leurs corps en agitant leurs mains. Leurs époux, la gorge
nouée, ne pouvaient prononcer un seul mot
Sylia et Erwan ne détachèrent
leurs regards des côtes britanniques que lorsque celles-ci disparurent
à leur vue dans la brume montant du large. Ils regagnèrent
leur luxueuse cabine afin de s'y installer le plus confortablement possible
pour la durée de leur croisière nuptiale. Au centre de
leur petit salon trônait une énorme gerbe de fleurs, sur
l'emballage de laquelle était accroché un petit bristol.
Sylia ouvrit le pli et le lut à voix haute : Épilogue : Au cours de la terrible
nuit du quatorze au quinze avril mille neuf cent douze, au large de
Terre-Neuve, celui que tout le monde présumait insubmersible
heurta de plein fouet un Iceberg à la dérive
L'officier
de quart à la passerelle, prévenu par une vigie placée
dans le nid de pie du navire, ne put éviter la terrible collision. Le TITANIC, au maximum de
sa vitesse et malgré une mer d'huile, ne put infléchir
sa trajectoire pour cause d'un gouvernail inopérant
À
vingt-trois heures quarante, GMT, un choc effroyable se produisit
L'abordage provoqua une gravissime déchirure de la coque du transatlantique
sur plusieurs dizaines de mètres. Dès lors, l'eau glaciale
s'engouffra avec force par les brèches béantes, provoquant
irrémédiablement la plus abominable tragédie humaine
de tous les temps que la marine de commerce ait connue. Le naufrage dura près
de quatre heures, interminables, insoutenables, durant lesquelles l'eau
de l'Atlantique Nord remonta par-dessus les cloisons étanches,
inondant les six premiers compartiments
Le TITANIC, coupé
en deux, sombra corps et âmes par plus de trois mille huit cents
mètres de fond, entraînant avec lui ses mille cinq cent
treize passagers
Seuls, sept cent sept survivants échappèrent
à cette mort horrible. Sylia et Erwan Pirrie, n'étaient pas parmi eux Fin Guy Vigneau |
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La
mer est leur cercueil, notre mémoire est leur tombeau et le linceul de
leurs âmes est entre les mains du créateur... Qu'ils reposent en paix... |