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| Le
seigneur des mers |
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Erwan O'Maley se dirigea d'un pas assuré vers la partie des docs que deux employés de la capitainerie venaient de lui indiquer. Il faisait un temps exécrable au possible et les quais du vieux port de Belfast apparaissaient encore plus gris et sinistres, qu'à l'accoutumée. Jeune ingénieur, diplômé pour l'armement des navires, il se présenta devant les deux monumentales portes métalliques qui barraient l'entrée du vaste chantier naval de la compagnie "Harland and Wolff." Celle-ci y avait aménagé plusieurs bassins de radoub, ainsi que des infrastructures portuaires importantes destinées à la construction et au gréement des bateaux de croisière. Sorti, major de sa promotion, au terme de longues et brillantes études, Erwan n'avait eu que l'embarras du choix pour trouver son premier emploi. Dès son plus jeune âge, il s'était passionné par tout ce qui touche à la mer, dévorant tous les livres qui lui tombaient sous les yeux, notamment ceux qui vantaient les exploits des célèbres coureurs d'océans. En ce début du vingtième siècle, de nombreuses voies maritimes restaient à conquérir afin d'inaugurer de fructueuses lignes commerciales transatlantiques. L'avenir s'annonçait prometteur pour celles et ceux qui voulaient relever les défis proposés par les technologies modernes. Certains
avançaient des données délirantes, ou saugrenues, concernant
la construction de fabuleux géants des mers. Le modernisme allait bon train,
certes, mais de là à imaginer de telles dimensions, tout de même
Erwan savait bien, lui, que ces rumeurs qui enflaient, de bouches à oreilles,
étaient fondées. Mieux placé que personne, le jeune ingénieur
connaissait quelques-unes des possibilités offertes par l'avènement
des récentes techniques de pointe qui allaient bouleverser les connaissances
sur les lois du gigantisme maritime. Erwan parcourut les quais encombrés qui desservaient le creuset des carènes où une multitude d'ouvriers s'affairait sur un énorme bâtiment en cours d'achèvement. Certains, lui adressèrent des signes de politesse. D'autres, trop occupés à leur besogne ne se retournèrent pas sur son passage. Il stoppa sa progression au milieu du plus long des bassins. Celui-ci était vide. Sans doute attendait-il une nouvelle commande Au bout de l'immense cale, il aperçut des bâtiments de grande taille, où se trouvaient les bureaux. Sur leur fronton, en lettres noires sculptées, s'étalait l'inscription "Harland and Wolff Company." Le
jeune Irlandais gravit les marches quatre à quatre et après avoir
remis de l'ordre dans sa coiffure, vérifié l'aspect impeccable de
ses chaussures bicolores et rajusté sa cravate, toqua sur le battant d'une
porte où était écrit, "Direction Générale."
Une femme, d'un certain âge, pour ne pas dire d'un âge certain, vint
lui ouvrir la porte et le détailla des pieds à la tête
Erwan en ressentit immédiatement un certain agacement, mais ne releva pas
le manque de tact de l'impudente. L'allure
du cerbère de service changea du tout au tout, comme par enchantement et
c'est avec une obséquiosité manifeste que la gardienne des lieux
fit entrer son visiteur. Erwan
suivit celle qui avait failli l'éconduire et se retrouva peu après
devant une porte capitonnée, de cuir sombre, où la réceptionniste
le pria poliment de patienter. Elle reparut presque aussitôt et invita Erwan
à pénétrer dans le bureau directorial. Ensuite, elle referma
les doubles vantaux silencieusement. Sachez avant tout, monsieur O'Maley, que je suis lié d'amitié avec le recteur de la célèbre école dont vous êtes issu, comme moi-même par le passé. Jeffrey Malory est un homme épatant, dont le flair infaillible pour découvrir les meilleurs talents, au sein de son prestigieux établissement, n'a rien à envier à celui d'un fin limier. Je connais vos moindres faits et gestes, depuis cette promotion qui couronna vos hautes études. Grâce à Malory vous êtes ici, aujourd'hui et je m'en félicite ! -
Il en est de même, pour moi, Sir. Ma passion pour tout ce qui flotte sur
l'eau est telle que je ne trouve plus un moment de libre pour penser à
autre chose qu'à mon travail. Je suis très honoré de travailler
pour votre célébrissime compagnie. Joseph Bruce Ismay, autrefois directeur de la prestigieuse "White Star Line," rachetée en 1902 par l'IMMCO "International mercantile maritime CO," a été nommé P.D.G. de ce trust qui appartient majoritairement au financier, le milliardaire John Pierpont Morgan. Depuis ce rachat, Bruce Ismay m'a désigné comme administrateur de la Harland and Wolff Company qui fait donc, de ce fait, partie de la holding IMMCO. Comme vous pouvez le constater, jeune homme, vous entrez aujourd'hui au sein du plus important chantier naval britannique. Une très grande carrière attend le brillant ingénieur que vous êtes et j'ose espérer qu'elle sera à la hauteur de vos aspirations -
Je vous prie de croire, monsieur l'administrateur, que toutes mes ambitions seront
comblées, au-delà de mes espérances et vous assure de mon
indéfectible loyauté. Un instant plus tard, la délicieuse miss Galloway apporta un plateau et s'empressa auprès d'eux. Erwan en profita pour jeter un rapide coup d'il alentour et constata que le bureau de Lord Pirrie ressemblait, à s'y méprendre, à l'appartement privé d'un grand vaisseau de ligne d'autrefois, niché dans son spardeck supérieur, et dont les ornements boisés d'acajou, ainsi que les cuivres rutilants, invitaient l'esprit à un voyage à travers le temps On
eut dit que l'un d'eux avait été transféré au cur
même des locaux de la célèbre compagnie. Un superbe sextant
trônait au milieu d'une table basse, délicatement posé sur
un amoncellement de cartes marines d'époque. Il se dégageait de
cet endroit un raffinement rare, d'une exquise harmonie. Absolument, remarquable. -
J'ai l'impression que mon bureau vous rappelle quelque endroit, je me trompe ? Erwan
se sentit transporté. Il parcourut rapidement les quelques feuillets, puis
parapha d'une main assurée le contrat d'embauche qui faisait de lui un
ingénieur à l'armement naval en titre. Les émoluments alloués
paraissaient à la hauteur de l'engagement personnel qu'il comptait mettre
au service du plus célèbre chantier naval du Royaume-Uni. L'entretien
avec Lord Pirrie se poursuivit encore quelques instants puis, s'avisant de l'heure
indiquée par sa montre à gousset, l'administrateur pria son nouvel
ingénieur de le suivre. -
Venez avec moi, monsieur O'Maley. Je vais vous présenter à mon neveu,
ainsi qu'à vos collègues de travail. Comme le veut la tradition,
je vous garde à déjeuner ce midi, ainsi que Thomas. Celui-ci vous
conduira avec sa voiture, à mon club, tout à l'heure. Nous aurons
ainsi tout loisir de faire plus ample connaissance
Le
grand patron guida Erwan dans un dédale de couloirs, richement éclairés,
dont les murs disparaissaient sous les tableaux représentant les navires
construits par la Harland and Wolff Company. Ils débouchèrent ensuite
dans une vaste salle, encombrée de tables à dessin et de bureaux
paysagés, où grouillait une multitude d'hommes de tous âges.
Erwan ne put s'empêcher de demander : Un
petit groupe de concepteurs, en grande discussion, cessa ses échanges quelque
peu animés à l'approche des deux hommes. Au centre de l'équipe
se tenait un grand gaillard, roux comme poil de carotte, au gabarit impressionnant
de première ligne et au visage affublé d'une épaisse moustache
taillée en guidon de vélo. -
Tant mieux ! Si la recherche était un vain labeur, où serait la
passion ? Tant que j'y suis, je vais profiter de cette courte pause afin de vous
présenter notre nouvelle recrue, en la personne d'Erwan O'Maley. Ingénieur
naval, tout comme vous et accessoirement, major de sa promotion ! Je gage, Thomas,
que tu sauras lui trouver une place dans ton équipe et qu'ainsi il pourra
mettre ses compétences au service de notre cause
Une impressionnante série de poignées de main s'ensuivit. Chacun vint à la rencontre du nouveau venu et se présenta. Erwan était aux anges. Son rêve devenait réalité. Il estima qu'il avait indubitablement une chance inouïe et remercia vivement ses nouveaux collègues de travail. Après le départ de Lord Pirrie, l'ingénieur en chef l'intégra dans une équipe, celle qui avait en charge la sécurité du vaisseau. Durant les neuf premiers mois, Erwan travailla sans compter, ayant à cur de montrer à ceux qui avaient cru en lui qu'ils n'avaient pas à faire à un cossard. Thomas Andrew vantait ses mérites auprès de son oncle qui, de temps à autre, recevait le jeune ingénieur dans son bureau. Il aimait à bavarder avec ce beau garçon, aux cheveux auburn, au front intelligent, aux yeux verts pétillants de malice et à l'allure distinguée, dont les conversations pondérées lui assuraient de passer un excellent moment. Sachant le jeune homme orphelin, il arrivait à Lord Pirrie de convier son protégé dans son cottage de Newtownabbey où son épouse, Meredith, aimait à lui faire préparer de bons petits plats Il
faisait quasiment partie de la famille, ce qui provoquait parfois les railleries
de ses collègues célibataires
Meredith adorait ce jeune irlandais
et n'ayant pas eu la joie d'avoir un enfant, le considérait un peu comme
son fils. Erwan reçut donc, tout naturellement, une invitation officielle
de ses généreux protecteurs qui le conviaient à venir passer
le week-end dans leur résidence. Une soirée très importante
y serait donnée samedi, apparemment, car le bristol indiquait : Smoking
souhaité. Il prépara une valise, dans laquelle il rangea avec soin les effets nécessaires au séjour qu'il passerait à Newtownabbey. Ensuite il prit un bain, se rasa de prêt et après s'être aspergé le corps d'eau de toilette, enfila un ensemble de flanelle grège qu'il agrémenta d'une paire de Church havane. Erwan quitta son petit studio de Belfast, situé dans le quartier du vieux port, et dont l'unique fenêtre donnait sur le large chenal d'où il contemplait, à ses moments perdus, les cargos en partance vers des horizons lointains. Au
bas de chez lui, garée dans la petite ruelle adjacente, il récupéra
sa guimbarde et prit la route qui menait chez Lord et Lady Pirrie. Il sifflotait,
songeant au chemin parcouru et aux succès qui couronnaient enfin tous ses
efforts. Ce n'était pas si mal, somme toute, pour un enfant de l'assistance
Erwan venait d'avoir vingt-cinq ans, en ce premier avril 1909. La
porte s'ouvrit sur Mary, la femme du major d'homme, qui introduisit Erwan après
lui avoir souhaité le bon jour. Elle trottina un instant devant lui et
ouvrit la porte du salon. Elle s'effaça pour laisser entrer le jeune homme,
l'air mystérieux
James Hurley et sa délicieuse épouse, Déborah-Jane. Vous connaissez bien entendu notre neveu Thomas et Gladis, sa conjointe. Enfin, pour conclure, le sénateur Arnold O'Braddy, accompagné de sa femme, Helen et de leur ravissante fille, Sylia. Elle achève ses études dans une faculté de Londonderry, pour son professorat de lettres classiques et espère enseigner ensuite à Belfast Le
regard que Meredith porta sur Erwan, à cet instant, était un appel
sans équivoque
Les politesses courtoises et les baisemains se succédèrent
dans une ambiance conviviale, de très grande simplicité. Oscar n'aboyait
pas et pour cause
Il avait dans sa gueule un paquet oblong, enrubanné
et orné d'un énorme nud doré. Sa queue remuait comme
un métronome. Erwan
ouvrit alors son paquet, devant une assemblée attentive et silencieuse.
Il poussa un cri de joie en découvrant l'objet offert puis, dégagea
de son fourreau, paré d'une fourragère écarlate, un splendide
sabre d'abordage, d'époque napoléonienne. L'émotion
le submergea, un court instant, faisant briller ses yeux verts et pour masquer
son embarras il se jeta dans un ballet d'embrassades et de remerciements. Mary et Johan, le major d'homme, secondés par deux extras, servirent un champagne de France, millésimé, accompagné de petits fours au foie gras de la même origine. Les invités bavardèrent et trinquèrent, avec ce plaisir que l'on éprouve dans ce genre d'occasion. Rien ne comptait plus pour les personnes présentes que l'envie d'oublier un moment, aussi éphémère soit-il, une existence dès plus accaparante pour cause d'un modernisme envahissant Le progrès était sans nul doute nécessaire, dans l'ensemble, mais troublait le plus souvent et de manière inquiétante, la vie des êtres humains condamnés à aller de l'avant. -
J'ai souvent entendu parler de vous, monsieur O'Maley
Savez-vous aussi que
Meredith ne tarit pas d'éloges à votre sujet, minauda Sylia ? -
My God ! Quelle horreur ! Comment peut-on infliger de si cruelles souffrances
à un baby ? C'est tout simplement, monstrueux
Perdu
dans ses pensées, le jeune ingénieur ne s'aperçut pas que
la maîtresse de maison s'adressait à sa personne. Du moins, faisait-elle
des efforts en ce sens
-
Vous avez mieux à faire que de parler de choses tristes et qui appartiennent
au passé, mes chers enfants ! L'amour, surtout à votre âge,
voilà bien un sujet qui devrait vous passionner, ne croyez-vous pas, mes
angelots ?... -
Comme ce que vous dites est beau, Erwan. Ma folle jeunesse est si loin, savez-vous,
et j'ai parfois la nostalgie de la cour assidue que me faisait James, autrefois
Vous êtes tous deux adorables et croyez bien que je ne voulais surtout pas
brusquer les choses, entre vous... Je vous laisse un instant, mais vous invite
à vous faire servir en champagne ! -
Elle ressemble à ma mère, du moins celle que j'imagine en rêve.
Je pense qu'elle me considère comme le fils qu'elle n'a jamais pu avoir,
alors je l'en excuse pour ça. Ils continuèrent à discuter ainsi, sans se soucier du monde extérieur qui les entourait, comme s'ils ne s'étaient pas revus depuis des années. Leur entente manifeste attira bien vite les regards des invités et notamment celui des O'Braddy Juste au moment où Arnold allait confier à son épouse, qu'il n'y avait là rien de bien surprenant à leur évidente concorde, Mary annonça que le repas était servi. Les invités se dirigèrent vers une table, somptueusement décorée, dont la vaisselle de porcelaine finement peinte à la main était rehaussée de verres en Cristal de Murano. Un
toast solennel fut dédié et porté aux vingt-cinq printemps
d'Erwan. Celui-ci, un peu gêné sans doute, se réfugia vers
le liquide jaune pâle et pétillant contenu dans son verre. La maîtresse
de maison avait bien fait les choses en plaçant, face à face, les
jeunes gens. À côté d'eux il y avait les Pirrie, suivis des
O'Braddy, les Hurley et enfin, les Andrew. Hommes et femmes se faisaient face,
de manière inversée, afin que l'ordre de préséance
soit ainsi respecté. En fait, Meredith avait depuis peu un projet secret,
qu'elle murissait pour elle seule et dont le fondement était de provoquer
des situations, les unes après les autres, espérant ainsi forcer
la destinée de ses protégés
Sylia et Erwan reprirent leurs discussions, comme si de rien n'était. Ils s'entendaient de mieux en mieux et riaient, à tour de rôle, de leurs plaisanteries. Helen O'Braddy jetait, de temps à autre, un coup d'il à sa fille espérant, par un regard un peu plus appuyé, calmer son ardeur juvénile. Mais rien n'y faisait. À l'aube de ses vingt-quatre ans, qu'elle célébrerait le vingt-sept mai, la belle Irlandaise découvrait enfin les charmes de la vie au terme de longues et studieuses études. Depuis plus d'une heure, elle partageait la compagnie de ce bel ingénieur et sentait sourdre en elle de délicieuses sensations De son côté, Lady Meredith buvait du petit lait, mais n'en laissait rien paraître. Ceux-là étaient faits l'un pour l'autre, ça crevait les yeux Le plus dur serait de faire comprendre à Helen, son amie d'enfance, qu'Erwan O'Maley et bien que n'étant pas issu de haute lignée, possédait une excellente éducation, qu'il était doté d'une très sérieuse culture et que, pour couronner le tout, il avait une classe folle ainsi qu'un physique d'acteur de cinéma Une
aura bien au-dessus de celle de la majorité d'enfants de riches, qui ne
devaient, pour la plupart, leurs situations qu'aux relations et autres positions
sociales élevées de leurs géniteurs
Durant le repas, hormis les réponses aux questions que les convives posaient à Erwan et à Sylia, les deux jeunes gens bavardèrent à bâton rompu. Tout y passa. Le septième art, la peinture, la musique, la littérature, la politique, la religion et enfin, les voyages Sylia et Erwan étaient quasiment d'accord sur tout. Ils rêvaient secrètement du même voyage, celui qu'ils aimeraient faire à bord d'un paquebot. Leur complicité était telle qu'ils ne prêtaient plus la moindre attention aux invités. Coupés
du monde, isolés dans une bulle qui n'appartenait qu'à eux, ils
passèrent le déjeuner à se découvrir. -
Sylia, tu n'y penses pas ! Tu oublies que ce soir, ici même, nous participons
à la fête d'anniversaire de mariage de Lord et Lady Pirrie. Il y
aura un bal, avec d'autres invités de marque et tu n'auras pas le temps
de te refaire une coiffure convenable, voyons
Le
regard que lança Helen, à son amie d'enfance, aurait pu faire fondre
une partie de la banquise ou, au moins, un gigantesque iceberg
Devant la
mine renfrognée et les joues empourprées de sa vielle amie, l'espiègle
Meredith crut bon de préciser, juste après le départ des
jeunes gens : -
Eh alors ? Ils sont responsables ! Ne forment-t-ils pas un beau couple ? Helen
O'Braddy rongea son frein, en silence et ne desserra presque plus les dents de
l'après-midi. Au même instant, à quelques encablures de là,
la voiture de Lady Pirrie stoppait devant la baie donnant sur le canal du nord.
Sylia coupa le moteur puis garda les mains sur le volant. Son cur battait
à tout rompre. Le
teint de la jeune femme s'empourpra un tantinet, mais elle répondit sans
détour. -
À qui pensez-vous, Erwan ? Soudain,
sans qu'ils ne sachent qui avait provoqué ce désir, leurs lèvres
s'unirent dans un baiser d'une infinie douceur. Plus rien ne comptait que ce bonheur
qu'ils éprouvaient en cet instant. Leurs bouches demeurèrent ainsi,
passionnément soudées. Un long moment plus tard, ils interrompirent
leur étreinte puis se regardèrent avec gravité. Dans les
yeux d'Erwan, Sylia trouva la réponse à ses aspirations. Un regard
franc et prometteur, empli de sentiments sincères et purs, dont la profondeur
lui démontra qu'elle ne s'était pas trompée
Le
moteur ronronna à nouveau, puis la voiture repartit lentement vers le cottage
des Pirrie. Les deux jeunes gens demeurèrent un moment silencieux, puis,
Sylia demanda : -
J'en fais mon affaire et puis, de toute façon, il n'y aura pas d'autre
alternative. À la rentrée prochaine, si tout va bien, j'enseignerai
à Belfast. Nous pourrons ainsi nous voir plus souvent, si vous êtes
d'accord, cher Erwan ? Pour
toute réponse, Sylia se pencha et déposa sur la joue gauche d'Erwan
un baiser. Il croisa ensuite son regard et y lut, lui aussi, un message chargé
d'espérance. Quelques minutes après, l'élégante automobile
se rangea devant le perron. Erwan vint ouvrir la portière de la jeune femme,
puis, s'installa à bord, afin de garer le véhicule. -
Pour ne rien vous cacher, Meredith, oui ! Mais, chut, c'est encore un secret,
confia-t-elle en montant. Je dois d'abord en parler avec qui vous savez
Venez
dans mes bras que je vous embrasse, ensuite, allez-vous faire beau. Ce soir, vous
serez les rois de la fête et je me délecterai à vous regarder
valser. Sylia
se tourna d'un bond, puis, dévisagea sa mère. Jamais Helen O'Braddy
n'avait vu cette expression sur le visage de son enfant
-
Tu oublies, un peu vite il me semble, que tu dois te fiancer prochainement avec
le fils de Lord Connolly ! Pour qui allons-nous passer ? Sylia
faillit céder à une colère dévastatrice, mais se retint
juste à temps
Elle fixa alors sa mère, droit dans les yeux
et lui dit avec une détermination farouche : - Je ne sais pas encore, mère. Il ressemble fort à l'idée que je me fais d'un homme et suis très sensible à l'image séduisante qu'il me renvoie. Celle d'un être excessivement bon et pur. Ses qualités sont nombreuses, incontestables, et surtout, bien supérieures à celles de ceux que j'ai connus jusqu'alors Si vous voulez tout savoir, nous avons effectivement l'intention de nous revoir Il se peut que je sois, un jour prochain, éprise de lui. En attendant, lorsque nous en éprouverons le besoin et avant toute relation sérieuse entre nous, il viendra de lui-même, par pure correction, vous demander l'autorisation de me fréquenter. -
C'est délicat de sa part
Sache que je n'ai rien de personnel contre
lui, Sylia. Nous le connaissons si peu. C'est juste que nous rêvions, comme
beaucoup de parents, de ce qu'il y a de mieux pour toi et que, par-dessus tout,
nous t'aimons. - Tu
as grandi si vite, Sylia
J'en arrive parfois à envier ta modernité
d'esprit et ta justesse de raisonnement. J'espère, sincèrement,
que tu connaîtras le bonheur auquel tu rêves et qu'ainsi nous pourrons
être libérés de nos angoisses parentales. Une
heure plus tard, la réception débutait. Un personnel attentionné,
en grande tenue, circulait parmi les invités afin de leur servir, champagne
et petits fours. Pour le cocktail, un orchestre régalait les invités
de sa musique, créant ainsi une bienheureuse ambiance. Erwan,
en grande discussion avec Thomas Andrew et son épouse Gladis, se retourna
en entendant les applaudissements saluant l'arrivée du sénateur
O'Braddy et de sa famille. Il resta bouche bée devant celle qui faisait
battre son cur. Gladis, quant à elle, ne perdait pas une miette de
la rencontre et susurra à son oreille : Sylia aperçut enfin celui qu'elle cherchait du regard et fondit devant l'élégance raffinée d'Erwan. Celui-ci affichait une classe folle, vêtu d'un superbe frac noir à queue-de-pie, assorti d'un nud papillon de satin délicatement vissé sur le col cassé d'une chemise immaculée. Les convives cessèrent un bref instant leurs discussions lorsque le couple fut réuni et que le jeune ingénieur baisa délicatement la main droite de Sylia. Elle le mangeait des yeux, tandis que lui-même faisait des efforts surhumains pour ne pas la prendre dans ses bras afin de l'embrasser à bouche que veux-tu. Un couple parfaitement assorti, aux dires de certains et qui remporta bien vite les suffrages de l'assistance. Helen s'approcha de son amie et lui confia doucement : -
Je dois bien l'avouer, Meredith, ils sont magnifiques
Je n'ai jamais vu
ma Sylia aussi heureuse. J'espère du fond du cur que le destin fera
bien les choses
La soirée fut d'une remarquable réussite et vit les deux jeunes gens discuter et danser à plusieurs reprises. Le carnet de bal de Sylia était complet, car elle n'accorda ses faveurs qu'à deux hommes. Son père et Erwan. La soirée s'acheva vers deux heures du matin. Avant qu'ils ne se quittent, Erwan entraîna Sylia sur la terrasse, à l'abri des regards indiscrets et lui donna un long baiser, auquel elle répondit avec une vibrante ardeur. -
Merci pour cette délicieuse soirée, très chère Sylia.
Je vous souhaite de passer une merveilleuse nuit, emplie de rêves aussi
doux que vos lèvres. Mon cur brûle d'impatience à l'idée
de vous revoir bientôt. Sylia et Erwan s'écrivirent de nombreuses lettres, puis, durant tout l'été, ils profitèrent des beaux jours pour se fréquenter le plus souvent possible. À chacune de leur séparation, le déchirement semblait total. Ils ne pouvaient plus se passer l'un de l'autre Tant et si bien que Lord et Lady Pirrie, émus par la profondeur des sentiments de leurs protégés, réussirent à convaincre les parents de Sylia afin qu'ils consentissent à leurs fiançailles. La cérémonie eut lieu le quinze août, dans la propriété des parents de la fiancée et dès lors, les amoureux ne se quittèrent plus. Bien entendu, et afin de sauvegarder les convenances, ils résidèrent chacun dans un appartement différent. Erwan
ayant conservé le sien, dans le quartier du vieux port, Sylia demeura chez
une tante de Belfast, sur ainée de son père. Un certain après-midi,
pourtant, dans le petit studio d'Erwan, Sylia se donna pour la première
fois de sa vie à celui qu'elle aimait et connut dans ses bras un bonheur
infini. Chez
Harland and Wolff, les travaux, concernant la construction d'un paquebot géant,
se poursuivaient comme prévu dans les plannings. Joseph Bruce Ismay, alors
président directeur général de l'IMMCO, ayant passé
une commande ferme pour trois navires de croisière, de fort tonnage, le
chantier naval de Belfast possédait un carnet de commande de rêve
Erwan invitait parfois Sylia au travers d'un labyrinthe de coursives encombrées, de câbles, de conduits de tailles diverses, de machines bruyantes, de matériels et d'outillages servis par une marée humaine de spécialistes de tous âges. La jeune femme s'extasiait face à cette technicité issue du génie humain. Elle fit part de son admiration à son fiancé et le félicita pour le colossal travail de recherche qu'ils fournissaient, lui et ses collègues, afin d'arriver à la réalisation de telles prouesses. Les jours et les mois passèrent ainsi, entrecoupés de week-ends où le couple partait afin de retrouver ceux qu'ils aimaient et qui se faisaient une joie de les recevoir. Les relations avec la famille O'Braddy avaient évoluées vers des rapports de grande qualité. Arnold, le père de Sylia, appréciait énormément son futur gendre et se félicitait d'avoir accepté l'entrée de ce jeune homme dans son auguste famille. Les réticences d'Helen avaient disparues, elles aussi et c'est avec une sincère affection qu'elle se prêtait volontiers aux témoignages d'attachement que lui manifestait Erwan. Les
Pirrie, quant à eux, se délectaient de la présence de leur
fils de cur et choyaient les jeunes gens de toutes les façons qu'il
soit. Un jour de mai, de l'année mille neuf cent dix, Meredith et James
demandèrent à Erwan s'il verrait un inconvénient à
ce qu'il acceptât leur désir d'adoption. Le jeune homme, bouleversé
par ce témoignage de leur amour, se laissa aller aux larmes et abonda dans
leur souhait avec une grande ferveur. C'est dans les bras de ses nouveaux parents
qu'Erwan s'abandonna au bonheur de faire partie d'une véritable famille.
Lord Pirrie le prit par les épaules et lui confia avec une soudaine gravité
: -
Dès maintenant, tu peux nous appeler par nos prénoms et nous tutoyer,
si tu le désires, Erwan. Sache que nous ne voulons surtout pas t'obliger,
en quoi que ce soit, et que tes sentiments à notre égard sont déjà
pour nous notre plus belle récompense. Au
cours de l'été de cette même année, Erwan et Sylia
prirent leurs congés en août et profitèrent de leurs vacances
pour visiter Paris. Ils souhaitaient partir avec les Pirrie et les O'Braddy, mais,
pour diverses raisons, cela ne se fit pas. L'air était doux, cet après-midi-là, sur la Manche. Les vagues se mouvaient en formant une houle allongée, procurant aux passagers un confort tout à fait appréciable. Erwan et Sylia occupèrent leurs premiers instants à s'installer, puis se retrouvèrent sur le pont promenade avant l'heure du dîner. Ils se tenaient par la main, plus amoureux que jamais, s'accoudant de temps à autre au bastingage afin de contempler le large. La traversée durerait deux jours, car le Blue Bird devait faire relâche à Southampton, puis, accosterait ensuite à Queenstown, pour une courte escale, avant de rallier Cherbourg. -
Je suis folle de joie à l'idée de passer ces dix jours, seule avec
toi, mon amour
Sylia
embrassa longuement son fiancé sur les lèvres, avant de lui confier
: Sylia
resplendissait, vêtue d'une robe bleu nuit à dentelles, dont le décolleté
mettait en valeur sa délicieuse poitrine. La coiffure de Sylia se composait
d'un chignon, porté bas sur la nuque, encadrant délicatement son
visage fin et racé, dont le léger maquillage rehaussait le teint
pâle de sa peau. Une rivière de perles fines cascadait insensiblement
vers le sillon de ses seins soulignant, si besoin était, le charme renversant
de son décolleté. Sylia croisa le regard qu'Erwan posait sur elle
Il la dévorait des yeux, sans la moindre retenue. Sylia
écarquilla ses superbes yeux verts, faussement choquée et lui tendit
ses mains en le fixant sans détour. Un maître d'hôtel arriva sur ces entrefaites et leur proposa du champagne en attendant le repas. Erwan interrogea à voix basse le sommelier puis confirma sa commande. Le serveur parti, la jeune femme dévisagea son amant, l'air inquisiteur. Erwan lui fit un petit signe, lui signifiant qu'il allait tout lui expliquer, puis recommença à fouiller dans ses poches Le serveur revint, poussant devant lui une table à roulettes sur laquelle trônait une bouteille de champagne insérée dans un seau à glace. À son côté, un énorme vase, rempli de roses rouges, exposait un bouquet parfumé du plus bel effet. -
My God ! Erwan chéri, tu es devenu fou !... Sylia
saisit le coffret, en manipula délicatement le fermoir et souleva doucement
le couvercle. Elle ouvrit des yeux, ronds comme des soucoupes en poussant un petit
cri. Plus tard, à l'abri de leurs draps de satin blanc, réunis dans la pénombre complice de leur cabine, ils firent l'amour, passionnément. Sylia se donna sans retenue à celui qui avait su se montrer, si patient, si attentionné, si aimant avec elle et qui lui promettait un avenir aussi merveilleux que l'on puisse rêver. Épuisés par leurs joutes amoureuses ils s'endormirent aux aurores, enlacés et comblés, d'indicible façon. Le voyage que Sylia et Erwan entreprirent les mena au cur de Paris, la plus belle ville du monde. Ils y gouttèrent tous ses plaisirs, ses mouvances, ainsi que des moments d'une incomparable saveur. Leurs folles nuits amoureuses les abandonnèrent le plus souvent, à l'aube, épuisés mais heureux. Ils en profitèrent aussi pour remplir leurs bagages de vêtements, issus de la dernière mode parisienne, avant d'entamer leur retour vers l'Irlande. Depuis leur réapparition à Belfast, Sylia et Erwan connurent une période idyllique et ne ratèrent jamais une opportunité de venir partager, auprès de leurs parentés, les instants de pur bonheur dont ils se délectaient. Le mot, mariage, était sur toutes les lèvres. Les réunions, afin de définir telles ou telles options, ne manquaient pas d'animation, bien au contraire Chacun voulant apporter sa contribution y allait de ses conseils, de ses intentions, pécuniaires ou autres, ce qui prêtait de temps à autre à l'attendrissement. Durant
cet intervalle, qui dura trois mois, la construction du plus audacieux fleuron
de la marine de commerce prit des proportions impressionnantes. En effet, le navire,
dont le nom était tenu secret, arborait quatre phénoménales
cheminées qui dévoilaient des silhouettes que chacun pouvait apercevoir
à des kilomètres à la ronde. Ils
eurent aussi à gérer les commandes à passer auprès
des multiples sous-traitants, dont les prestations terminées devaient être
acheminées, le plus rapidement possibles, vers les ateliers d'assemblage
de la Harland and Wolff. Un flux tendu devant aboutir à la réalisation
de la remarquable décoration intérieure réservée au
seigneur des mers. La
mise à l'eau du transatlantique interviendrait alors en présence
des hautes autorités Britanniques, qui suivaient de près l'évolution
des travaux d'armement. Sur les docs, chargés des équipements intérieurs,
une fois que le géant des mers y serait solidement amarré, des décorateurs
ainsi que des spécialistes de toutes corporations, prendraient d'assaut
le navire et viendraient parachever la réalisation du plus beau palace
flottant jamais imaginé. Durant ces courts instants de détente, les trois hommes affichaient une complicité sans faille. Il arrivait aussi que Thomas conviât à dîner son oncle et son petit frère, comme il aimait à surnommer Erwan... En arrivant chez lui, Thomas trouvait parfois son épouse, Gladis, en excellente compagnie, celle-ci ayant pris soin, grâce aux fantastiques progrès de la télégraphie (TSF), d'inviter Meredith et Sylia La soirée revêtait alors l'ambiance d'une rare harmonie, où chacun trouvait son quota de badinerie et de bonheur, tout simplement. C'est ainsi que le premier vendredi de décembre, les trois acolytes eurent la surprise, en arrivant chez le neveu des Pirrie, d'y découvrir aussi les parents de Sylia. Au cours de la soirée, dont l'organisation n'était pas innocente, on fixa la date des noces Elles auraient lieu au tout début du printemps mille neuf cent onze et seraient célébrées dans la petite chapelle du manoir des Pirrie, à Newtownabbey. Le lundi suivant, la construction du géant des mers imposa de nouveau ses drastiques priorités, concernant l'existence quotidienne des décideurs du chantier naval. En effet, il fallait procéder aux essais des compartiments des chaudières. Ces complexes machines, d'une taille colossale, développaient à la sortie de leurs collecteurs une puissance ahurissante de plusieurs milliers de chevaux vapeur. Erwan assista, avec le staff au grand complet, à la mise en pression des chaudières et aux balancements des lignes d'arbres actionnant les hélices. Celles-ci n'étaient pas encore en place, mais les essais programmés permettraient de vérifier si les salles des machines étaient opérationnelles. Les équipes de "chauffeurs" s'affairaient aux multiples réglages des foyers, vérifiant que leurs paramètres correspondaient aux abaques fournis par l'équipe d'ingénieurs, venue spécialement des usines de fabrication des machines, pour les manuvres. Quelques-uns
des spécialistes mandatés encadraient les phases de montage depuis
le début des travaux d'installation. Les électrotechniciens du service
propulsion n'étaient pas de reste non plus et s'employaient au couplage
des alternateurs permettant l'approvisionnement en énergie électrique
du paquebot. Des bruits de toutes sortes et des cris retentissaient au cur
des salles des machines, identiques en taille à celle d'une cathédrale.
Erwan s'approcha d'un ingénieur qui compulsait ses notes et lui demanda
: En effet, trois heures plus tard, les chaudières étant sous pression, c'est Lord James Pirrie, en personne, qui donna l'ordre de procéder à la montée en puissance des quatre salles des machines. Pour cette grande première, le capitaine, Edward Smith, récemment nommé au poste de commandant du vaisseau, donnerait ses ordres, concernant les manuvres, depuis la passerelle. Exactement comme s'il était en situation à la mer. Vieux
routier de la navigation au long cours, dont l'expérience sur les océans
du globe avait forcé l'admiration, et bien qu'a deux ans de sa mise à
la retraite, cet homme d'exception avait été pressenti pour la première
croisière vers New York. Les patrons de la White Star Line entendaient
bien enlever le ruban bleu, titre récompensant la traversée la plus
rapide entre l'Europe et les USA, et pour cela, n'avaient pas lésiné
sur le recrutement des officiers. Erwan, convié à la passerelle
parmi les officiels, assista avec émoi aux manuvres et aux ordres
donnés pour l'exécution de celles-ci. Comme si le paquebot prenait
le large
L'officier
en second du navire actionna le "Chadburns," positionnant sa longue
manette de commande sur le cadran de l'appareil de transmission et répéta
l'ordre reçu à haute voix. Dans les salles des machines, logées
cinquante mètres plus bas, les chauffeurs répondirent en plaçant
leurs leviers d'acquisition des ordres transmis sur "Avant lente." Les
étapes furent franchies avec succès, passant par tous les stades.
"Machines en avant toute ! Stoppez les machines ! Les machines en arrière
lente, etc.
" Le grand officier se tourna alors vers les commanditaires
du bateau et leur annonça, radieux : Ce
jour-là, la destinée de la plupart des hommes fut scellée
à celle du transatlantique
Les essais réalisés en cale
sèche étant terminés, il ne restait plus qu'à mettre
le cap vers les docs d'achèvement, une fois les peintures de la coque terminées.
Thomas et Erwan, en grande discussion, furent rejoints quelques instants plus
tard par leur mentor, soucieux. Lord
Pirrie entraîna ses collaborateurs à l'écart et leur parla
à voix basse : -
Si le vaisseau n'est pas tout à fait sûr dans sa manuvrabilité,
vous savez aussi bien que moi que nous courons à la catastrophe, oncle
James
Vers la mi-février, une agitation inaccoutumée se manifesta aux abords du bassin de radoub où patientait, depuis le début de sa construction, le fleuron de la Harland and Wolff. Une armada de six pousseurs attendait à la sortie de l'immense cale sèche, dont le remplissage en eau de mer venait de s'achever. Les énormes écluses commencèrent à s'ouvrir lentement, vers le canal de halage et stoppèrent leur course contre les quais où une foule de plusieurs milliers de badauds guettait impatiemment la sortie du "TITANIC." Les machines en avant lente, l'impressionnant paquebot s'engagea dans le chenal menant vers le large. Les
ordres claquaient, çà et là, relayés par des coups
de sifflet brefs. L'aspect scénique des manuvres, se déroulant
sous les regards émerveillés du public, affichait des apparences
grandioses. Les remorqueurs prirent leurs positions, puis engagèrent leurs
puissants moteurs afin de faciliter les déplacements du transatlantique. Meredith
et Gladis l'entourèrent de leurs bras, admirant avec elle le résultat
du labeur accompli par tous ces hommes, du plus important au plus humble. Une
prodigieuse prouesse technologique, dont il restait à embellir les appartements
intérieurs. Une
fête somptueuse célébra les noces d'Erwan et de Sylia, dont
le bonheur irradia les invités autant que leurs familles. Un couple, magnifique,
aux dires de ceux qui éprouvaient un réel plaisir à côtoyer
les jeunes gens. Les mois passèrent ainsi, emplis de travail et d'amour. Le TITANIC, quant à lui, s'enrichissait chaque jour de nouveaux mobiliers, cossus, aux décorations raffinées. Les restaurants des premières se dotaient d'une vaisselle de grande facture, tandis que leurs caves se remplissaient de vins fins et de liqueurs rares. Rien n'était trop beau pour les mille sept cents passagers, la plupart, richissimes, devant embarquer pour le voyage inaugural à destination du Nouveau Monde. De leur côté, les jeunes mariés affichaient un bonheur éclatant dont le couronnement serait l'arrivée prochaine de leur bébé La jeune épouse, enceinte désormais d'un mois, ne pouvait rêver d'une félicité plus grande. Pour se préserver de son enfantement prochain, Sylia quitta provisoirement son professorat de lettres, afin de se consacrer entièrement à la venue de son premier enfant. Erwan, quant à lui, se libérait plus souvent qu'à son habitude afin d'accourir auprès de celle dont il était éperdument amoureux. Son travail lui laissant enfin une disponibilité plus importante, dès lors que les essais du navire approchaient, Lord Pirrie veillait à ce que son fils adoptif profite le plus souvent possible du bien-être de son foyer. Un soir, avant qu'il ne rejoigne son aimée, le président de la Harland and Wolff Company fit venir son fils adoré, l'accueillant avec son affection coutumière. -
Je suis content de te voir et particulièrement aujourd'hui, mon Erwan. Lord
Pirrie servit, un scotch à son fils et lui confia : Erwan
vint embrasser son père et le remercia chaudement pour ce geste, si généreux. Le deux avril, mille neuf cent douze, le TITANIC prit le large pour ses premiers essais à la mer. La foule de curieux, massée sur les quais pour observer cet évènement, était encore plus impressionnante que lors de la sortie du seigneur des mers de sa cale sèche. Les gens accouraient de tout le royaume afin d'admirer la merveille qu'était ce palace flottant. Erwan et Lord Pirrie étaient du voyage, participant eux aussi aux exercices à la mer. Durant sept jours, les manuvres se poursuivirent, avec plus ou moins de réussite Mais, dans l'ensemble, les épreuves furent un succès. Le dix avril, le géant des mers quitta les immenses quais de Southampton sous un déluge de confettis et de clameurs hurlées par une foule en liesse. Jamais ce port du sud de l'Angleterre n'avait connu une telle marée humaine. Depuis le bastingage blanc des premières classes, Sylia et Erwan agitaient leurs mouchoirs, en pleurs, mais de joie cette fois, en direction des minuscules silhouettes de leurs familles. Le hurlement des sirènes surprit tout le monde. Grave et profonde, leur sonorité avait quelque chose d'imposant et de majestueux à la fois. Soudain, le vacarme reprit lorsque la coque du navire commença doucement à se séparer de son quai d'embarquement. Tout en bas, au pied des passerelles, Helen, Meredith et Gladis, pleuraient toutes les larmes de leurs corps en agitant leurs mains. Leurs époux, la gorge nouée, ne pouvaient prononcer un seul mot Sylia et Erwan ne détachèrent leurs regards des côtes britanniques que lorsque celles-ci disparurent à leur vue dans la brume montant du large. Ils regagnèrent leur luxueuse cabine afin de s'y installer le plus confortablement possible pour la durée de leur croisière nuptiale. Au centre de leur petit salon trônait une énorme gerbe de fleurs, sur l'emballage de laquelle était accroché un petit bristol. Sylia ouvrit le pli et lut à voix haute. "
À nos enfants adorés. Puissent-ils connaître un amour aussi
merveilleux qu'éternel et découvrir au travers de leurs émois,
le fruit d'une incommensurable félicité. Ceux qui vous aiment, de
toute leur âme et vous souhaitent un magnifique voyage." Au
même instant, sur la passerelle extérieure droite du bâtiment,
le capitaine Edward Smith se faisait servir un café. Campé sur ses
jambes, respirant à pleins poumons l'air marin, la casquette vissée
sur ses cheveux blancs, le vieil officier ordonna à son second : Épilogue : Dans la terrible nuit du quatorze au quinze avril mille neuf cent douze, au large de Terre-Neuve, celui que tout le monde présumait, insubmersible, heurta de plein fouet un Iceberg L'officier de quart à la passerelle, prévenu par une vigie placée dans le nid de pie du navire, ne put éviter la terrible collision. Le TITANIC, au maximum de sa vitesse et malgré une mer d'huile, ne put infléchir sa trajectoire pour cause de gouvernail inopérant À vingt-trois heures quarante, GMT, un choc effroyable se produisit et provoqua la déchirure de la coque du transatlantique sur plusieurs dizaines de mètres. Dès lors, l'eau glaciale s'engouffra par les brèches béantes, provoquant la plus abominable tragédie humaine de tous les temps que la marine de commerce ait connue. Le naufrage dura près de quatre heures, assurément insoutenables, durant lesquelles l'eau de l'Atlantique Nord remonta par-dessus les cloisons étanches, inondant les six premiers compartiments Le TITANIC, d'abord coupé en deux, sombra par plus de trois mille huit cents mètres de fond entraînant, avec lui, mille cinq cent treize passagers. Seuls, sept cent sept survivants échappèrent à une mort horrible. Sylia et Erwan Pirrie, n'étaient pas parmi eux Fin Guy
Vigneau |
![]() |
La
mer est leur cercueil, notre mémoire est leur tombeau et le linceul de
leurs âmes est entre les mains du créateur... Qu'ils reposent en paix... |