Ecriture Passion

 

Rencontre

 

 

 

La brise matinale faisait virevolter la longue chevelure de Déborah, véhiculant sur son visage une délicieuse sensation de fraîcheur. L'air alentour embaumait le jasmin, la rose, et leurs fragrances subtiles témoignaient que le printemps semblait là, désormais. Les quais de la Seine, déserts à cette heure de la matinée, guidèrent ses pas au hasard de sa promenade. Son attention se porta ostensiblement sur l'onde proche. Elle se remémora les instants de contemplation au cours desquels, jadis, son regard d'enfant scrutait les rives du fleuve. Elle y retrouva les repères familiers de sa jeunesse qui, alors, apaisèrent probablement son âme d'adolescente. Un peu plus loin, le bruit de ses escarpins se répercuta en écho sous les voussures des vieux ponts, signalant son approche aux moineaux sautillant pour dérober quelques miettes de pain qu'elle leur lançait à la volée. Ils lui adressèrent des petits piaillements en remerciement de son geste, s'ébattant dans un concert de gazouillis chargés de reconnaissance.

- "Édith doit m'attendre, pensa-t-elle…"
Elle s'empressa de hâter le pas, non pas que cette rencontre soit d'une importance vitale, simplement par souci de ne pas être en retard. Elle remonta les marches de pierre du Pont Neuf, puis se retrouva avalée par le flot des passants. Le vacarme incessant des voitures rompit l'enchantement de sa précédente flânerie, la plongeant d'un seul coup dans la réalité de la vie parisienne. Elle aperçut enfin le petit café où elle avait rendez-vous avec son amie de toujours et traversa l'avenue en courant.
- Bonjour ma louloute ! Excuse-moi, je suis à la bourre.
- Tu as encore fait des folies de ton corps, cette nuit ? Tu as les yeux cernés…
- J'ai mal dormi. Ma vie sentimentale est plutôt désertique en ce moment.
- Telle que je te connais, tu ne vas certainement pas tarder à y mettre du piment… je me trompe ?
- J'aurais bien du mal, Édith. Je ne sors quasiment plus et n'ai absolument envie de rien pour l'instant.
- Mais c'est qu'elle nous ferait une petite déprime, ma parole…
Édith adressa un signe discret au barman. Celui-ci arriva, puis, s'adressant aux jeunes femmes, leur demanda :
- Je vous sers quoi, mes toutes belles ?
- Maurice, je crains fort qu'il nous faille un remontant… Notre Déborah nous couve du vague à l'âme, la pauvrette…
- Bigre ! Si désirable et si mal aimée… Je vous jure, les mecs d'aujourd'hui !...
- Édith ! Un alcool fort ? Tu as vu l'heure qu'il est ? Tu es malade... Non, Maurice, ce sera un grand café noir bien serré et des croissants, j'ai une faim de loup ce matin.
- La même chose pour moi, mais apporte-nous quand même deux rhums bruns… Il faut vaincre le mal par le mal, comme disait l'autre.

Les deux jeunes femmes aimaient beaucoup cet endroit typiquement parisien, bondé le plus souvent d'habitués qui, à tous moments de la journée, venaient se plonger dans l'univers particulier qu'offrait l'endroit. Une sorte de microcosme subtil, composé du mélange d'odeurs diverses, de fumée, de rires, de chuchotements et surtout du mystère des rencontres… comme celle qu'allaient faire Déborah et son amie… L'homme élégant entra, adressa le bonjour à la cantonade, puis passa devant leur table, tandis que Déborah riait aux éclats de la dernière blague salace que lui narrait son amie. Celle-ci demeura avec sa tasse à café en l'air, comme si un évènement surprenant avait soudainement attiré son attention. Son regard semblait scruter quelqu'un, quelque chose, par-dessus le visage de Déborah.

- Qu'est-ce qu'il y a ? J'ai un bouton sur le nez ? interrogea celle-ci.
- Ne te retourne pas encore, fit-elle à voix basse, mais dès que tu en auras l'occasion, discrètement, jette un coup d'œil par-dessus ton épaule…
La jeune femme arrondit ses yeux, en précisant :
- On dirait que tu viens de voir un fantôme ?
Sur ces mots, elle tourna la tête et ne put retenir une petite exclamation.
- Mazette ! Pas mal du tout. Sûrement marié, et hors d'atteinte, de toute façon…
Édith n'avait toujours pas détourné le regard qu'elle posait sur l'apparition.
- Tu peux toujours me demander d'être discrète ! Tu verrais ta trombine…
- Quoi, qu'est-ce qu'elle a ma tronche ?
- Il y a marqué dessus : " Baise-moi… où tu veux et quand tu veux. "
- Oh, c'est très élégant, confirma Édith en pouffant de rire. Il y en a encore des mecs comme lui ?... Dis-moi que je rêve ! Le portrait craché de Richard Geere !…

Cette fois, les amies gloussèrent à l'unisson. Pendant ce temps, l'inconnu en question passa commande d'un copieux petit déjeuner et se plongea dans le journal déployé devant lui en attendant le retour de Maurice. Édith attrapa au passage le garçon de café par son tablier et lui demanda à voix basse :
- Tu le connais ?
- Pas le moins du monde ! Je crois qu'il doit être avocat… car je l'ai vu l'autre jour avec une toge noire et blanche posée à côté de lui. Attention, c'est du beau linge…
- Tu veux te le faire ?... demanda Déborah.
- Attends, je suis complètement seulabre en ce moment ! Je ne vois pas d'alliance à ses doigts, alors je ne serais pas contre une petite aventure…
- Toi, alors ! Remarque, tu as raison après tout. Y a pas de mal à se faire du bien et il vaut mieux que tu en profites avant de coiffer sainte Catherine, ricana Déborah.
- Tu paries combien qu'avant la fin de la semaine il est dans mon pieu ?
- Des nèfles ! Avec toi, je ne parierais pas un kopeck ! Je te sais absolument capable de tout, espèce de mante religieuse. Tu n'es qu'une nymphomane !

Les deux amies rirent tellement, qu'elles attirèrent l'attention de leur voisin… Il posa sur elles un regard sibyllin en leur adressant un sourire à faire se damner une abbesse. Le clin d'œil d'Édith qu'il reçut en retour, fut sans équivoque…
- Non, mais tu es malade, ma pauvre gosse, fit Déborah. Il faut te faire soigner !
- Lâche-moi les harnais, j'ai un ticket d'enfer, je te dis !
- Tu parles, il faudrait être homo pour ne pas avoir envie de te culbuter, et encore !… Si en plus tu demandes à l'être, et sans façon, forcément que ça va marcher…
- Vous devriez venir déjeuner avec nous, proposa l'insolente.
- Pardon ? Vous me parliez ?
- Nous pensions, mon amie et moi-même, qu'au lieu d'être seul de votre côté, vous pourriez nous rejoindre… Nous n'allons pas vous manger, vous savez…
- Tu te comportes comme une véritable chienne en chaleur, condamna Déborah. On ne le connaît même pas, ce type ! Tu me fais honte…

L'homme en question rassembla alors ses affaires, puis vint se présenter aux jeunes femmes avec une extrême courtoisie.
- Merci pour votre aimable sollicitude, mesdames. Permettez-moi de me présenter à vous. Dimitri Olkanov. Je ne réside à Paris que depuis quelques mois et ne connais pas encore tout à fait cette merveilleuse capitale qu'est cette métropole captivante.
L'homme élégant parlait avec un léger accent russe, dans un Français à la hauteur de son excellente éducation. Il impressionna fortement les deux Parisiennes.
- Voici ma meilleure amie, Déborah et moi-même, Édith, votre guide dévoué, si vous le souhaitez, mon cher Dimitri.
Après avoir baisé les deux mains fines et manucurées de ses très élégantes voisines, Dimitri s'installa en face d'elles. Un instant plus tard, Maurice arriva avec son plateau.
- Ah, je vois que la glace est rompue !
- Maurice, je te présente monsieur Dimitri Olkanov, fit Édith avec un clin d'œil.

Une fois le service installé, Maurice leur souhaita un bon appétit et s'en retourna au bar, non sans jeter un coup d'œil salace à Édith qui le lui rendit sans complexe.
- Vous faites quoi, dans la vie, demanda sans détour l'impertinente ?
- Édith, tu exagères tout de même ! Que va penser monsieur, des Françaises...
- Le plus grand bien, je vous assure. Je suis avocat, récemment inscrit au Barreau de Paris. Et vous-même, si je puis me permettre ?
- Déborah est mannequin chez Chanel et moi, styliste dans la même agence. Nous sommes ravies de faire votre connaissance, cher Dimitri. N'est-ce pas, Debby ?...
- Certes, mais je trouve cette manière de vous aborder, quelque peu cavalière… Que voulez-vous, Édith est ainsi et gage qu'elle ne changera jamais.
- Tu n'es qu'une petite chochotte du seizième. Toujours à tourner autour du pot… Quelle perte de temps, je vous jure !
Un rire franc et cristallin vint mettre un terme à ce pugilat oral et amical.
- Vous êtes absolument adorables ! Si toutes les Françaises sont comme vous, je ne suis pas prêt de regretter d'avoir jeté mon dévolu sur votre beau pays.
- D'où vient le fait que vous parliez si bien notre langue ? interrogea Déborah.
- Mon père fut, dans son jeune âge, étudiant en médecine à Paris et y rencontra ma mère qu'il épousa avant de retourner à Moscou. Je n'ai aucun mérite à parler les deux langues couramment, ainsi que l'anglais du reste.
Les trois convives firent plus ample connaissance et rirent de bon cœur, comme des amis de longue date. Apparemment le courant passait bien entre eux à tel point que, l'heure passant, Dimitri poussa une exclamation en lorgnant sur sa montre :
- Déjà onze heures ! Hélas, je dois à mon grand regret vous abandonner. Je plaide à quatorze heures et n'ai que juste assez de temps pour peaufiner ma plaidoirie.

- Dommage ! Nous aurions pu déjeuner ensemble dans un restaurant de Montmartre, et vous faire visiter Paris cet après-midi, regretta Édith. Nous sommes en congé…
- J'ai une solution à vous proposer, si vous êtes d'accord ? Je vous invite toutes les deux ce soir, dans un grand restaurant dont je vous laisse le choix et vous passez au palais me prendre avant d'y aller. Cela vous va ? Disons, dix-neuf heures ?
- Nous essaierons de tenir jusque-là, confirma Édith en riant.
Ils se séparèrent. Une fois seules, les jeunes femmes se regardèrent. Déborah était sous le charme évident de cet homme distingué, dont le parfum d'eau de toilette avait agréablement titillé ses narines. Édith, elle, les yeux dardés sur la silhouette qui s'éloignait, demeura bouche ouverte, sans prononcer le moindre mot…
- Tu devrais la fermer, prévint son amie. Tu pourrais avaler une mouche.
- Pince-moi, Debby. Je me demande si je ne rêve pas. Il est trop ce mec ! J'ai mouillé ma culotte rien qu'en le regardant… S'il me touche, ça va être explosif !
- Je me disais bien que tu étais en chaleur, mais là… Faut consulter, ma louloute.
- Pourquoi ? Il ne te fait rien, à toi ? Tu es devenue frigide, ou quoi ?
- Bien sûr que non, idiote ! Je suis la première à concéder qu'il est beau, et tout, et tout, mais il me semble que tu brûles les étapes un peu vite. Bon, on va déjeuner chez Jade ?
Elle vient juste d'ouvrir son tout nouveau restaurant. Il paraît qu'elle cuisine le Thaï comme personne.
- Va pour le Thaï, mais après il faudra nous faire belles, si nous voulons séduire le mâle… Ce soir, j'ai l'intention de mettre le feu et de l'éteindre ensuite, gloussa Édith.

Il était dix-neuf heures précises lorsqu'elles se retrouvèrent devant le palais de justice. La secrétaire à l'air renfrogné qui les accueillit se demanda soudain si elle ne rêvait pas. Si les splendides créatures qui demandaient après Maître Olkanov ne sortaient pas d'un magazine de mode, à l'instant même. Écœurée, elle leur indiqua où se trouvait le bureau de l'avocat, puis observa d'un œil torve les jeunes vamps monter en riant les degrés de pierre du monumental l'escalier qui menait aux étages, avec un sentiment de profonde injustice. La porte capitonnée était entrouverte. Les deux amies entendirent Dimitri s'exprimer dans sa langue maternelle avec une aisance qui leur fit chaud au cœur. Manifestement il s'agissait d'une proche… ce qui alarma Édith. Elles passèrent l'huis pour se retrouver devant un Dimitri, chemise ouverte, le corps rejeté en arrière dans son fauteuil et les jambes croisées sur le bureau. Lorsqu'il les vit, il rectifia sa posture, puis referma en partie sa chemise en leur adressant des signes de bienvenue. La conversation dura encore deux minutes et il raccrocha.

- Je parlais à Tatiana, ma sœurette. Elle parle de venir me voir à Paris et de s'inscrire à la faculté de droit. Je suis heureux de cette nouvelle !… Vous êtes absolument magnifiques ! Vous me faites un immense honneur et je suis fou de joie à l'idée de vous inviter ce soir.
Elles gloussèrent, un rien rassurées…
- Si cela ne vous dérange pas trop, je voudrais passer chez moi pour me changer et vous offrir du champagne en attendant.
- Nous sommes toutes à vous cher maître, fit Édith, un rien allumeuse.
Ils partirent alors, bras dessus, bras dessous, et descendirent la volée de marches sous les regards envieux des derniers retardataires. La Mercedes de l'avocat était garée au sous-sol, qu'ils rejoignirent grâce à un minuscule ascenseur où leurs corps se trouvèrent imbriqués de façon équivoque… Dimitri eut les pires difficultés à s'extraire de l'étroit réduit, tant Édith mettait un plaisir évident à demeurer scotchée contre son anatomie…

Il abandonna un court instant la partie mais se rendit très vite compte que l'issue de la bataille passerait inéluctablement par le bon vouloir de ces deux diablesses et que lui, digne représentant du grand empire, devrait affronter l'adversité avec bravoure… Il essaierait d'être à la hauteur, du moins si la lutte demeurait équitable… Dimitri logeait dans un appartement cossu situé près du bois de Vincennes. Il ouvrit la porte d'entrée de celui-ci, et s'effaça devant les beautés qui l'accompagnaient. Il leur fit visiter les lieux, les installa au salon, puis ouvrit une bouteille de champagne avant de trinquer en leur compagnie.

- Je vous abandonne un court instant. Mettez de la musique avec la chaine hi-fi qui est dans ce meuble. Surtout, servez-vous à boire. Ne vous gênez pas et à tout de suite.
Sous la douche, Dimitri recouvra quelque peu ses esprits et fit le point sur la situation. Tout semblait aller si vite qu'il se demanda s'il ne rêvait pas… Depuis son installation à Paris, il n'avait pas eu une minute à lui. Chercher un appartement dans cette métropole avait été un véritable parcours du combattant, à tel point qu'il avait bien failli s'installer en province… Ensuite, il avait fallu se meubler et s'occuper de tout un tas de tracasseries administratives. Heureusement, le Barreau de Paris lui offrait une très belle perspective de carrière, ce qui contribuait largement à lui assurer une vie confortable au regard de Moscou…
Il repensa aux jeunes femmes qui l'attendaient dans son salon. La brune le fascinait… Celle qui s'appelait Déborah avait attiré son attention, dès leur premier regard. Ses yeux clairs en amande, d'un bleu intense, illuminaient un visage fin aux pommettes légèrement saillantes. Avec son corps splendide de nymphe, la blancheur de sa peau, et la classe naturelle émanant de sa personne, alliée à un port altier, avaient embrasé son corps et son esprit.

Déborah mesurait dans les uns mètre soixante-dix-huit, sans les talons. Heureusement pour Dimitri, sa taille d'un mètre quatre-vingt-huit le mettait à l'abri de certains déboires. Son amie était belle, certes, mais trop directe et un rien provocatrice… Il n'aimait pas les femmes trop faciles, qui se donnent à qui veut bien les prendre… Bien entendu, elle n'était pas dénuée d'intérêt, loin de là… Il aimait chez cette rousse aux yeux émeraude son côté franc-parler, sa gouaille, ainsi que son humour typiquement français. Assurément une superbe plante, à peine plus petite que son amie, mais à manier avec la plus grande habileté. Incendiaire et sulfureuse à souhait, doublée d'une véritable bombe sexuelle assumant totalement sa libido…

Dimitri se dit que la vie était belle parfois, qu'il avait une chance inouïe et qu'il fallait saisir cette opportunité sans se poser d'autres questions. Sa douche achevée, il se rasa de près, s'inonda le torse et le visage d'eau de toilette et passa dans sa chambre à coucher où il choisit dans sa penderie un smoking noir ainsi qu'une chemise ivoire. Enfin, il chaussa des mocassins lustrés comme des miroirs, puis sortit. Un concert de sifflets, émit par la torride Édith, lui rappela que la soirée serait sans nul doute homérique et bourrée de surprises en tous genres… Il écarta les bras en tournant sur lui-même comme s'il demandait l'avis de ses admiratrices, n'obtenant d'elles que compliments.

- Je suis à vous, mesdames, si vous désirez passer la soirée en ma compagnie...
- Je veux, mon neveu ! répondit la pyromane de service. Déborah, ma chérie, on te confie le loft…. On ne rentrera pas tard, ma caille. Surtout, ne veille pas trop devant la télé…
- Non, mais ça va, oui ! J'hallucine !…
Dimitri riait aux éclats en sortant de chez lui, leur confiant, un rien vantard :
- Ne vous inquiétez pas, mes douces colombes, j'ai de l'amour à revendre et un cœur assez gros pour aimer deux femmes aussi belles que vous…

En parfait gentleman, Dimitri appela un taxi à qui il donna l'adresse du palace retenu par ses deux amies. Il s'agissait d'un restaurant très huppé du seizième, où le chef débordait d'imagination afin de satisfaire le palais de ses convives. Le portier qui les accueillit avec une extrême courtoisie, les introduisit dans l'un des saints graals d'une cuisine dont les lettres de noblesse remontaient aux temps les plus reculés, contribuant au renom du célèbre patrimoine culinaire français.
- Merci Dimitri, de nous offrir une telle soirée, remercia Déborah.
- Cela ne fait que commencer, très chère amie, et comme le dit si finement l'une de vos consœurs… vous le valez bien…
- C'est de l'humour à la Cosaque, où je ne m'y connais pas ! dit l'incorrigible Édith.

On les installa tous les trois dans un angle de la grande salle, à côté des baies vitrées et un peu à l'écart des regards, car un vent de panique, voire de folie, s'était soudainement levé à l'apparition des deux sex-symbols. Du reste, certains convives ne se gênèrent d'aucune façon pour dévisager avec insistance les nouveaux venus. Regards réprobateurs pour certains, d'une envie manifeste pour d'autres, obligés de faire malgré tout bonne figure devant leurs épouses devenues soudainement apoplectiques… Les deux mannequins rivalisaient d'élégance. Dimitri laissa aller son regard de l'une à l'autre, pendant que celles-ci consultaient la carte des menus apportée par le maître d'hôtel. Elles poussaient, de temps à autre, des petites exclamations de gourmandise.

Déborah avait opté pour une robe fourreau de soie bleu nuit, qui ne laissait rien ignorer de son anatomie tant elle épousait ses formes envoûtantes… L'affriolant vêtement soulignait une chute de reins bouleversante, ainsi qu'un décolleté quasiment ouvert et ne tenant que par miracle sur une poitrine dès plus orgueilleuse. En ce qui concernait la flamboyante Édith, sa robe fuchsia ultra courte et totalement échancrée, était tout simplement un appel au viol… Dimitri commanda du Dom Pérignon millésimé afin de faire patienter ses amies dans l'attente du repas concocté par le grand chef étoilé du célébrissime établissement. Au moment où ils trinquèrent, il sentit une jambe au pied nu se faufiler sous la table à la recherche de son entrejambe… Elle finit par trouver ce qu'elle y cherchait et demeura là, possessive, avec une pression sans équivoque… Lorsqu'il croisa le regard d'Édith, Dimitri ne put s'empêcher d'éprouver un choc suivi de délicieux picotements au creux de ses reins. La jeune femme désirait de toute évidence passer la nuit avec lui promettant, par ses appels pour le moins appuyés, qu'il n'aurait pas affaire à une ingrate. Elle entendait, sans nul doute, régler sa part de l'addition en payant de sa personne…

Déborah, n'ignorant rien du manège de son amie, la connaissant sur le bout des doigts, en profita ouvertement pour engager la conversation sur le thème de la géopolitique, histoire de désamorcer une situation qu'elle sentait instable… C'était de toute évidence sous-estimer Édith car, diabolique comme pas deux, elle avait quasiment déstabilisé Dimitri. Ne sachant plus où se mettre, horriblement gêné, le malheureux avocat dut intervenir fermement afin de mettre un terme à la provocation.
- Édith, par pitié, soyez patiente… Je vous promets d'être à votre écoute, le moment venu. Nous sommes ici pour passer une bonne soirée et je trouve qu'il serait dommage de l'interrompre si rapidement…
La jambe fine se retira doucement, puis regagna son talon de dix centimètres.
- Excusez mon amie, émit sournoisement Déborah. De temps à autre, elle prend ses désirs pour des réalités, jusqu'à tomber sur un os, parfois…
- Non, mais je rêve ! Tu veux nous faire croire que le sexe ne t'intéresse pas ?...
- Allons, mesdames, ne vous disputez pas à cause de moi, car je m'en voudrais alors d'être le sujet d'une discorde qui risquerait de gâcher votre si belle amitié.

Les plats vinrent à point nommé, permettant de détendre une atmosphère un tant soit peu électrique… Ils se régalèrent à satiété, alternant les saveurs des mets délicats avec celles des vins fins. L'ambiance devint franchement grisante pour les convives, au point qu'au terme de la soirée les décors leur parurent un tantinet mouvants.
- Si nous allions danser ? Je connais une petite boîte, près de Saint-Germain, où nous pourrions continuer la soirée ?... Qu'en pensez-vous ? proposa Édith.
- C'est une excellente idée, convint Dimitri.
- Ma foi, pourquoi pas, rétorqua Déborah.
- J'ai vraiment besoin de prendre l'air, moi… J'ai les joues en feu reconnut, avec une louable sincérité, la rousse incendiaire.
- S'il n'y avait que les joues que tu avais en feu, ça irait...
Le rire de Dimitri provoqua une folle hilarité lorsqu'ils s'engouffrèrent dans le taxi qui venait de s'immobiliser devant le perron de l'établissement. Durant tout le trajet, coincé entre les deux superbes créatures, Dimitri ne sut où poser son regard tant les deux jeunes femmes, grisées, exhibaient sans complexe leurs troublants atouts.

Le jeune chauffeur du taxi, qui n'en perdait pas une miette, eut beaucoup de mal à se concentrer sur sa route… Vingt minutes plus tard, son automobile stoppa devant la minuscule entrée de la boîte de nuit indiquée par Édith. Quelques instants encore et le pire aurait pu se produire, autant à l'intérieur, qu'à l'extérieur, avec un accident à la clef… En effet, dans la confortable douceur de la limousine, flottaient les effluences musquées des parfums, mélangés à l'odeur volcanique du soufre… Le malheureux chauffeur, pour le moins émoustillé, lançait sans arrêt des coups d'œil d'envie à l'encontre des méphistophéliques créatures, lesquelles lui laissèrent bien volontiers apercevoir certains de leurs affriolants appâts… Il démarra en trombe, complètement écœuré. La vie s'avérait décidément bien injuste, parfois… Au cœur de la discothèque, le vacarme était ahurissant. Les décibels agressaient sans discontinuer les oreilles des festifs, à tel point qu'il fallait hurler pour s'entendre. Tant bien que mal, les arrivants réussirent à se frayer un chemin vers un petit renfoncement où deux minuscules fauteuils les attendaient.

Dimitri proposa à ses amies de s'asseoir, le temps qu'il aille quérir quelques boissons. Édith profita aussitôt de son absence pour demander à Déborah, dans le creux de l'oreille :
- Dis-moi franchement, Debby, tu ne vois pas d'inconvénient à ce que je sorte avec notre nouvel ami ? Je ne voudrais surtout pas qu'on se brouille à cause de lui...
- Puisque tu as l'air si affamée je te laisse la place, mais ne comptez pas sur moi pour que je vous tienne la chandelle. Dommage, Dimitri me plaisait vraiment beaucoup…
- Merci, Debby ! Tu es vraiment un amour, et une amie super !
Dimitri parvint, après moult efforts, à rejoindre ses deux amies. À peine avait-il posé le plateau contenant trois verres et une bouteille de vodka-orange sur la petite table basse, que la sulfureuse Édith l'entraîna vers la piste de danse la plus proche... Une longue série de slows débuta au même instant, ne laissant que peu de choix au jeune avocat…

La pieuvre parfumée venant de le ravir, déroula ses tentacules autour de son cou et s'y agrippa avec l'énergie du désespoir, possessive à souhait. Dimitri sentit le pubis de la jeune Française venir se plaquer littéralement contre le sien, dans une attitude qui ne laissait planer le moindre doute sur les intentions de la superbe rousse aux yeux de jade. Il croisa son regard puis se retrouva en un instant la proie d'une bouche vorace venant au-devant de la sienne. On eut dit qu'Édith jouait son va-tout en jetant dans la bataille toute la séduction dont elle était capable. Envoûtante à souhait. Le baiser ultra fougueux qui s'en suivit, fut d'une extrême avidité. Dimitri, au bord de la syncope, réussit tout de même à reprendre son souffle. Il regarda avec une certaine angoisse sa compagne et lui demanda :

- Il n'y a pas de quoi s'affoler de la sorte, Édith ! Je ne vais pas partir tout de suite… Vous êtes toutes comme ça, dans votre pays ?...
- Non, mon bébé d'amour, il n'y a que les vraies femmes. Du moins celles qui savent ce qu'elles désirent et qui s'assument, tu comprends ?
Dimitri se fendit d'un rire clair, découvrant une dentition blanche comme de la neige, puis finit par lui avouer :
- Le moins que l'on puisse dire, c'est que tu as de la suite dans les idées… admit-il en adoptant lui aussi le tutoiement. Et si je n'étais pas d'accord, que dirais-tu ?...
- Que tu serais vraiment stupide de ne pas saisir une aussi belle occasion… Ensuite, je te planterais là sans autre forme de procès. Je ne vais tout de même pas me mettre à chialer, alors qu'il y a tant de beaux mecs autour de moi, sans déconner…

Dimitri prit le fin visage d'Édith entre ses mains et l'embrassa avec passion, jusqu'à chanceler. Ils dansèrent ainsi, évoquant un frêle esquif à la dérive. Leurs corps fusionnaient, ondulant au gré de la musique. Petit à petit, Dimitri attira Édith vers un coin sombre et posa ses deux mains à plat sur ses fesses… Il malaxa sans vergogne les rotondités de sa partenaire, leur imprimant de savants petits mouvements de balancier, tout en continuant de l'embrasser à pleine bouche.
- Toi, alors ! On peut dire que tu sais rouler des pelles, reconnut la Parisienne. Il va falloir pourtant la mettre en veilleuse, mon bébé, car j'ai déjà la culotte archi trempée et si ça continue, je ne vais plus ressembler à grand-chose… Le mieux c'est que tu me ramènes chez moi, à moins que tu veuilles que nous allions à ton appartement ?
- Que va dire Déborah ? Ce n'est pas très gentil de l'abandonner ainsi…
- J'ai déjà demandé la permission à Debby, figure-toi. Elle est ma meilleure amie et je ne me voyais pas lui faire un coup de Jarnac comme celui-là, d'autant qu'elle m'a donné le feu vert. C'est comme tu le sens, mon bébé…
Dimitri prit soudain la main de sa cavalière et se dirigea tranquillement vers leur table. Lorsqu'ils y parvinrent, Déborah avait disparu. Sur la table, posé contre la bouteille, un bristol parfumé trônait sur lequel la jeune femme leur laissait ce petit mot :
- "Désolée de vous fausser compagnie, mes amis. Je vous souhaite une excellente fin de nuit, non sans remercier encore Dimitri pour ce magnifique début de soirée. Bisous, Deb"

Le jeune avocat regarda la carte avec un petit pincement au cœur, puis la glissa dans la poche intérieure de son smoking. Ils quittèrent ensuite le club pour s'engouffrer dans un taxi. Il donna son adresse au chauffeur en prenant la jeune femme contre son épaule, laquelle vint s'y blottir aussitôt. Trente minutes après, ils se retrouvèrent dans le vestibule de l'appartement de Dimitri. Édith, qui connaissait déjà les lieux, se dirigea aussitôt vers la salle de bains sans plus attendre. Par-dessus son épaule elle lança à Dimitri :
- Si ça ne te dérange pas, mon bébé d'amour, je vais me faire couler un bain. Tu peux me rejoindre si tu le désires, bien évidemment… fais comme chez toi dit-elle en riant…
- Veux-tu que je te serve quelque chose à boire, Édith ? Du champagne ?
- Je ne suis pas du tout contre, bien au contraire, lui répondit-elle tout de go.

L'instant d'après elle s'éclipsa, abandonnant Dimitri dans le salon. Il se dirigea vers le bar, en sortit un seau qu'il remplit d'eau et de glace pilée, ouvrit une bouteille de champagne et la plongea dans le liquide glacé. Ensuite, il ôta sa veste et attrapa deux flûtes en cristal. Au moment de rejoindre celle qui l'attendait, il loucha sur son smoking en se souvenant du petit mot laissé par Déborah. Il attrapa prestement le carton et relut le message. Il s'aperçut alors qu'il s'agissait d'une carte de visite et que les coordonnées de la jeune femme étaient inscrites en bas de sa missive. Dimitri poussa un soupir de soulagement, remerciant silencieusement Déborah de lui avoir permis de la retrouver… Du moins, se força-t-il à croire à cette version. Il déposa la carte dans son secrétaire, en ferma le tiroir à clef, puis se dirigea tranquillement vers sa salle de bains.

Un petit clapotis attira son regard. Édith, allongée dans un nuage de mousse parfumée, le fixait avec attention. Il déposa le seau et les deux coupes sur un petit guéridon, le plaça au bord de la baignoire, puis se dévêtit entièrement. La jeune femme poussa un petit cri admiratif lorsqu'elle découvrit la nudité de l'homme pour qui elle craquait. Musclé, avec un ventre plat, l'avocat russe affichait un corps d'athlète. Sa musculature saillait sous son torse glabre, lui donnant ainsi une allure dès plus virile. Trente années de vie saine, sportive, malgré ses hautes études, lui avaient permis de conserver les avantages incontestables de la jeunesse.

Dimitri se glissa délibérément dans l'onde fleurée du bain, attrapa les deux flûtes qu'il remplit avec adresse. Adresse… était bien le mot, car, durant l'exercice, l'émoustillante Édith caressait le sexe de son futur amant avec une diabolique précision. Elle finit par obtenir l'effet souhaité et trinqua avec lui en le regardant droit dans les yeux, chavirée. Le nectar absorbé en un clin d'œil, elle reposa le délicat récipient vide sur la desserte puis s'allongea sur le torse chaud de Dimitri. Leur baiser s'éternisa un long moment, durant lequel chacun des amants caressa l'autre sans aucune retenue. C'est Édith elle-même qui vint s'empaler sur la verge en érection. Elle poussa un soupir de volupté, puis entama un savant va vient en faisant onduler son bassin d'avant en arrière en roulant des hanches.

- Chéri, j'ai eu envie de toi dès le premier regard, reconnut la jeune femme. Seigneur que c'est bon ! Comme tu es fort… Baise-moi, chéri…
Dimitri ne disait rien, les yeux clos, concentré sur son plaisir et celui de sa partenaire. Il la guida dans son allant, calquant son rythme sur le sien, lui caressant doucement les seins à pleines mains. Leur cavalcade dura un court moment, avant qu'Édith ne jouisse en criant.
- J'avais trop envie de toi, lui confia-t-elle à son oreille. Je suis désolée…
- Il ne faut pas, mon ange. Nous avons toute la nuit devant nous et le cadeau que tu viens de me faire est le plus beau qu'une femme puisse offrir à un homme. J'ai le désir de toi moi aussi, affirma-t-il en accélérant la cadence.
Le cri de jouissance de Dimitri fut étouffé par le long baiser passionné que plaqua sur sa bouche sa jeune amante, comblée.
Elle gémit à son tour, emportée par une vague de plaisir qu'elle ne put contrôler. Ils demeurèrent tous deux enlacés, les yeux fermés, goûtant avec délice ces instants merveilleux. Ils burent encore du champagne puis dansèrent nus, dans le salon, leurs corps étroitement imbriqués au son d'une musique latine. Ils firent l'amour debout, au milieu de la pièce, puis sur l'épais tapis, où ils roulèrent en riant contre la table basse. Elle l'autorisa à la prendre comme il la désirait, sans pudeur. La nuit s'écoula ainsi, en joutes amoureuses. Ce n'est qu'au petit matin qu'ils s'allongèrent sur le grand lit aux draps de satin, où ils s'endormirent d'un seul coup. Les amants enlacés, terrassés par leur intense confrontation amoureuse, sombrèrent corps et âmes. En fin de matinée, Édith essaya d'appeler Déborah, mais n'obtint que son répondeur.

- "Elle a dû sortir, pensa-t-elle…"
Dimitri se rasait dans la salle de bains et revint au moment où Édith raccrochait le téléphone. Il la regarda avec une certaine inquiétude.
- Édith, tu as l'air angoissée…
- Non. Je voulais juste avoir des nouvelles de Déborah. J'espère sincèrement qu'elle va bien, et qu'elle n'est pas fâchée contre moi…
- Je souhaite que non… Je ne voudrais surtout pas être l'objet de votre brouille. Si tu veux, nous passerons tout à l'heure chez elle, avant d'aller déjeuner ? Si elle n'est pas rentrée nous essaierons dans l'après-midi, et ce soir, voilà tout !
- Tu es un amour, mon Dimitri. L'amitié que nous ressentons l'une pour l'autre est profonde et date de si longtemps… Nous avons passé nos années de fac et fait les quatre cents coups ensemble ! Ça laisse des souvenirs, forcément…
- Vous avez bien de la chance, reconnut le jeune avocat. Tous mes amis sont restés au pays, là-bas, en Russie… Je suis très heureux de vous avoir rencontrées, toutes les deux, et ne voudrais surtout pas briser votre relation. Si Déborah devait prendre ombrage du fait que nous sortions ensemble, je m'éclipserais alors…

Édith sentit les larmes lui monter aux yeux puis demanda, penaude :
- Tu ne veux plus de moi, c'est ça ? Maintenant que tu as obtenu ce que tu désirais, tu voudrais me larguer pour séduire Deborah ?
- Qu'est-ce que tu me chantes, là ! Tu vois, j'avais raison. Si le doute s'installe entre nous, c'est foutu. Je n'aurais jamais dû accepter de sortir avec l'une d'entre vous. À tous les coups, mon choix aurait été de toute façon mal interprété…
- Pardon, Dimitri. Je ne voulais pas dire ça, voyons.
Édith s'approcha de son amant et lui entoura le cou de ses bras graciles.
- Embrasse-moi, mon amour.
- Ne va pas trop vite, Édith, lui répondit-il. Je ne suis pas encore amoureux de toi. Il faut beaucoup de temps pour se connaître et décider de bâtir toute une vie ensemble. L'amour est trop sérieux pour que l'on s'y aventure à la légère… Du moins, en ce qui me concerne.
- Je me doutais bien qu'avec toi ça serait différent... Je ne veux surtout pas te perdre, Dimitri, laisse-moi une petite chance, tu veux bien ?
- Ne dis donc pas de bêtises, Édith. Laisse-nous du temps, voilà tout.
- Du moment que je suis auprès de toi, lui souffla-t-elle en l'embrassant tendrement, tu auras tout le temps que tu veux.

En fin de matinée, les amants quittèrent leur nid douillet pour se rendre chez Déborah. Durant leur trajet en voiture, Édith essaya à maintes reprises de joindre son amie, sans succès. Inquiète, elle se confia à Dimitri :
- Je suis très angoissée, ça ne ressemble pas à ma Debby…
- Allons, je ne vois rien d'anormal devant cet état de fait. S'il faut, elle dort encore ! Il me semble, à bien y réfléchir, qu'elle a le droit de se divertir elle aussi, non ?...
- Vous êtes bien tous pareils, les mecs ! Vous voyez la vie sous un angle superficiel et ne vous posez pas plus de questions qu'il n'en faut…
- C'est toi qui vois le mal partout et qui te montes le bourrichon pour rien !
Le coupé se rangea silencieusement devant le porche de l'immeuble de Déborah. Édith en jaillit comme si un farfadet était à ses trousses et s'engouffra dans la cage d'escalier. Elle se rua aussitôt comme une folle jusqu'au quatrième sans même un regard pour son amant qui, tranquillement, venait d'appeler l'ascenseur.
- Debby, c'est moi, ouvre !
Aucun bruit, ni musique derrière l'huis clos. Silence total…

La porte de l'ascenseur s'ouvrit quelques instants après sur une jeune femme en larmes et trépignant de rage devant la porte d'un appartement apparemment vide.
- Allons, Édith ! Tu ne vas quand même pas te rendre malade parce que ta copine est partie je ne sais où ! Elle a de la famille par ici ?
- Déborah est seule au monde, rétorqua la pleurnicheuse. Elle n'a que moi ! On se dit tout ! Comment veux-tu que je ne sois pas inquiète ?...
Des pas précipités se firent entendre soudain, provenant du sixième…
- Hello, bonjour les amoureux ! C'est toi qui pousses ces cris d'orfraie, Édith ?... On t'entend depuis la terrasse de l'immeuble !
- Oh, Debby ! J'ai eu si peur de te perdre parce que je suis sortie avec Dimitri…
- Ma pauvre Édith, il va falloir réellement te faire soigner, dit Déborah. Je ne vois pas en quoi je t'en voudrais d'avoir dragué Dimitri ! Ce n'est pas comme si tu avais couché avec lui, alors que nous sortions déjà ensemble… Là, tu m'aurais entendue, ma vieille ! Il faut bien reconnaître que tu as une façon ultra rapide de mettre les mecs dans ton lit !…
Édith embrassa avec fougue son amie puis, railleuse, se retourna vers son amant qui n'avait encore rien dit et lui lança :
- Tu vois, çà c'est de l'amitié, où je ne m'y connais pas !
- Je vous emmène déjeuner au bord de l'eau. Qu'en pensez-vous, les filles ?
- Je ne veux plus tenir la chandelle, rectifia Déborah. Sortez donc en amoureux…
- N'importe quoi ! renifla Édith. Tu vois, dans le fond, tu es fâchée…
- Bon, c'est OK ! Je dois juste me changer, car j'étais montée pour prendre l'air sur la terrasse et je suis encore dans la tenue que vous voyez… Entrez, en attendant.

Dimitri fut stupéfait par le loft élégant de Déborah. Il s'agissait d'un duplex superbe, décoré avec un raffinement exquis. Quelques photos de mode, disséminées çà et là, vantaient la beauté de celle dont les atouts semblaient figés pour l'éternité grâce au regard professionnel des photographes de mode. Il apprécia les nombreux livres et bibelots, en connaisseur, et resta un long moment à observer les nombreux clichés épars.
- N'en profite pas pour te rincer l'œil… minauda Édith.
Elle se retourna ensuite vers son amie et lui demanda, sans gêne :
- Debby, tu peux me dépanner, je n'ai pas eu le temps de rentrer chez moi…
- Tu sais où sont mes affaires, alors fais comme chez toi, ma grande.

La jeune femme se dirigea ensuite vers la salle de bain, abandonnant Dimitri dans le salon. Il en profita pour regarder quelques revues, confortablement assis dans un sofa de cuir havane clair. Il entendait parfois les rires de ses amies couvrir leur chahut. Insidieusement, le visage de Déborah lui revenait sans cesse… Il n'arrivait pas à oublier la jeune femme, même lorsqu'il faisait l'amour à Édith… Il n'aurait jamais dû céder aussi vite à ses avances… À cause de cette terrible erreur, il se voyait perdre le cœur de celle qui faisait battre le sien… Bien entendu, Édith était belle à croquer et sa spontanéité avait fait le reste… mais, Déborah, c'était autre chose... La grande classe… Il aimait chez elle cette retenue innée, que seules possèdent les personnes bien éduquées, ainsi que ce regard bleu profond, si doux, qui le désarmait complètement dès qu'il se posait sur lui…
Sa beauté ne souffrant d'aucun reproche, il s'en voulait d'avoir manqué à ce point de discernement. Dimitri se promit de ne plus laisser passer sa chance, si l'occasion lui en était à nouveau donnée. Perdu dans ses pensées, il sursauta lorsque ses amies se postèrent devant lui. Avec un œil égrillard pour la première et une gêne évidente pour la seconde… Il poussa une exclamation de surprise heureuse en admirant les beautés présentes.

- Vous me faites bien trop d'honneur, très chères.
Déborah avait prêté quelques vêtements à Édith, lesquels lui allaient comme un gant, au vu de leur évidente ressemblance morphologique. Il n'osa imaginer les affriolants dessous portés par Édith et prêtés à son amie… Sans nul doute abritaient-ils habituellement les plus intimes secrets de celle qui occupait son esprit au point qu'il la regardait d'un regard brûlant. Déborah s'en rendit compte, car elle rougit violemment. Le trio quitta ensuite les lieux, abandonnant sur place des effluves de parfums capiteux à souhait. Quelques instants après les deux femmes s'installèrent dans la limousine de Dimitri, qu'il fit démarrer sur les chapeaux de roues, un rien nerveux...

L'auberge que Dimitri avait retenue se situait sur les bords de la Marne… C'était un endroit paisible, où l'on pouvait déjeuner au bord de l'eau et se détendre en s'enivrant des multiples senteurs printanières alentour. Partout où le regard se posait, les berges offraient de magnifiques rivages fleuris où l'onde murmurante venait y chanter sa complainte. Les jeunes gens sirotaient leurs apéritifs, en attendant d'être servis. Depuis un petit moment, ils restaient silencieux, chacun perdu dans ses pensées, abrités derrière ses lunettes de soleil. De temps à autre, Déborah adressait un regard furtif à l'avocat assis en face d'elle et le détournait dès que leurs yeux se croisaient…

Quelque chose de nouveau s'était immiscé lentement entre eux, sans qu'ils sachent exactement quoi. Une attirance mutuelle, incontrôlable, comme un désir secret qui vous ronge le cœur. Des bouffées de chaleur empourpraient parfois les joues du jeune mannequin. Édith, quant à elle, rejetée en arrière dans son fauteuil d'osier, laissait le soleil chauffer sa peau, les yeux fermés, heureuse. Soudain, sa voix claire leur parvint :
- Vous êtes bien silencieux, d'un seul coup…
- Nous sommes heureux ensemble, répondit Dimitri en regardant droit dans les yeux Déborah. En tous les cas, je le suis. Il n'est pas utile de jacasser, au risque de rompre une aussi délicieuse harmonie...
Édith se redressa, comme si une guêpe l'avait piquée.
- Merci du compliment ! fit-elle. Tu n'as qu'à le dire, si je dérange, où si tu trouves que je charre comme une pie ?! Merde alors !
- Mille pardons, Édith, rectifia Dimitri. Loin de moi l'idée de provoquer une discorde inutile. Mes propos ont dépassé ma pensée. J'avais la tête ailleurs... Je suis vraiment désolé.

Édith adopta soudain un visage renfrogné et leur confia à voix basse :
- Je le vois bien que je gêne… Depuis un petit moment je vous observe, à la dérobée. Si vous croyez que je n'ai pas surpris vos regards énamourés…
- Allons, Édith ! fit Déborah. Que vas-tu imaginer là ?
- La vérité, fit-elle, prise de tremblements incoercibles.
De grosses larmes inondèrent alors les joues de la jeune femme, juste au moment où le patron de l'auberge apportait les plats.
- Allons, il ne faut pas vous rendre malheureuse à ce point, bonté divine ! Regardez-moi cette nature, comme elle est belle en ce début de printemps !... C'est l'appel de l'amour ! exposa le quinquagénaire. À votre âge, c'est de projets d'avenir dont vous devriez parler…
Le silence qui s'en suivit, sembla peser une tonne…
- Dégustez-moi cette salade de crevettes aux avocats, ensuite je vous apporterai mon bar au fenouil, avec un petit Sancerre bien frappé. Vous m'en direz des nouvelles !
Les jeunes femmes entamèrent leur entrée, pendant que Dimitri faisait le service du vin. Il se pencha sur Édith et plaqua sur sa joue droite un baiser sonore.
- Je suis navré… Édith. Je ne voulais surtout pas te faire de peine. Les regards que tu as surpris sont le reflet d'une réalité qui nous échappe… La vie est cruelle, parfois, mais pas forcément à cause des gens. Le destin a aussi sa part de responsabilité, malheureusement…
- Je le savais, c'était trop beau… Je n'ai jamais eu de chance avec l'amour. Du vrai, je veux dire. Pas des sentiments à la noix qu'éprouvent la plupart des gens, reconnut-elle avec un sanglot encore plus violent dans la voix.

Déborah lui serra doucement les mains, adressant un regard chargé d'une compassion sincère à son amie de toujours. Son cœur battait à tout rompre, d'un seul coup. Le voile venait de se déchirer brutalement, exposant la fragilité des êtres face aux aléas de la vie. Le reste du repas s'acheva dans une atmosphère de tristesse absolue… et ce malgré la beauté des lieux et les saveurs incomparables déposées sur leur table. Vers quinze heures, ils quittèrent l'auberge pour regagner Paris. Le cœur n'y était plus… Durant tout le trajet ils ne dirent mot jusqu'à l'appartement de Déborah puis, une fois arrivés, ils abandonnèrent celle-ci après de brefs adieux. Dimitri prit sagement la direction du domicile d'Édith, qu'ils atteignirent vers dix-sept heures. Parvenu devant l'élégante petite résidence, il gara sa voiture puis se retourna vers la jeune femme dont le visage affichait une peine infinie.

- Édith, je suis très sincèrement malheureux de ce qui se passe en ce moment. Tu es une femme adorable, que pour tout l'or du monde je ne voudrais faire souffrir. Je te conjure de me croire. Je ne voulais pas ça…
- Je te sais sincère, mon Dimitri. Je suis tout simplement tombée amoureuse de toi, comme ça, d'un seul coup, et cela s'est révélé à moi en faisant l'amour avec toi. Au début, je n'ai eu de cesse de te draguer pour te mettre dans mon lit, parce que je te trouvais très beau et si différent des types que je croise habituellement… Je me suis rendue compte ensuite que tu incarnais l'homme qu'il me fallait et que ma quête prendrait fin si tu voulais me garder avec toi, et peut-être m'aimer à ton tour… Les femmes sont comme ça, que veux-tu. Même si nous sommes fantasques, par moments, il y a toujours au fond de nous une petite fille qui rêve du prince charmant…

Ils restèrent silencieux un long moment. Dimitri avait pris Édith dans ses bras et lui caressait la joue en lui couvrant le front de petits baisers affectueux et doux. Elle gardait les yeux fermés, d'où quelques larmes s'écoulaient silencieusement. Ses délicates narines dilatées s'emplirent du parfum de cet homme merveilleux qui allait la quitter. Elle plongea son visage contre le torse de son amant, puis éclata en sanglots… Un moment après, Édith se redressa, embrassa furtivement Dimitri sur les lèvres, puis sortit de la berline en refermant la portière doucement. Celui-ci regarda tristement s'engouffrer la silhouette de la jeune femme dans le porche de son immeuble, pour disparaitre ensuite à sa vue. Tout était dit. Il ne servait à rien d'ajouter autre chose… Prononcer des mots inutiles qui, de toute façon, conduiraient au même point… Le destin qui manipulait les êtres humains pouvait être ainsi, à la fois cruel et merveilleux. Dans la soirée, et à plusieurs reprises, Dimitri, en proie au repentir, appela l'appartement d'Édith, mais n'obtint que son répondeur. Il y laissa pourtant le message suivant :
- " Édith, je suis véritablement chagriné de t'avoir peinée ainsi et m'inquiétais de ton moral. Surtout, appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit, si tu n'arrives pas à… enfin, tu vois ce que je veux dire. Je t'embrasse tendrement. "

Édith demeura injoignable et ne rappela pas son ex-amant. Une semaine entière passa, sans qu'Édith et Déborah ne revoient Dimitri. Les deux amies se rencontrèrent durant leurs nombreuses activités professionnelles, à plusieurs reprises. Elles avaient repris le travail avant la date prévue, sans se concerter, éprouvant le besoin de trouver un exutoire au vide causé par l'absence de celui qui avait, sans le vouloir, bouleversé leurs vies. Les deux femmes s'étaient retrouvées, sachant l'une et l'autre que c'était le destin qui avait placé cet homme sur leur chemin… Elles ne laisseraient pas faire ce hasard cruel. Leur amitié y survivrait, même si l'une d'elles semblait avoir les faveurs du sort… Les défilés de mode, ainsi que les séances de photos et les essayages, s'enchainèrent alors.

Le messager du destin vivait un véritable calvaire… Il n'était bon à rien et qui plus est, venait de perdre sa toute première affaire auprès des tribunaux. Conscient de sa condamnable inefficacité, Dimitri sollicita un congé exceptionnel auprès de la direction du célèbre cabinet d'avocats qui l'employait et décida de tenter sa chance. Il fallait à tout prix forcer sa destinée. Déborah se détendait dans la mousse de son bain, lorsque le téléphone sonna. La jeune femme sursauta puis, allongeant passivement le bras vers l'appareil pausé sur le bord de sa baignoire, questionna :
- Allo ?
- Déborah ? C'est Dimitri…
Silence au bout du fil… Moment insoutenable pour l'auteur de l'appel.
Le mannequin sentit une vague de chaleur envahir son corps, puis se mit tout à coup à frémir très légèrement. Un frisson délicieux, certes, mais, ô combien révélateur, parcourut sa colonne vertébrale. La chance semblait vouloir se manifester à nouveau…
- Dimitri ! Comment allez-vous, depuis l'autre jour ?
- Pour tout vous dire, Déborah, je suis malade à crever de ne pas vous avoir revue. Je suis au supplice à chaque instant qui me prive de vous et je voulais vous dire que je suis navré de ce qui s'est passé avec Édith. Je ne pensais pas…Votre amie est si pétillante, si spontanée, que j'ai fini par céder comme un idiot que je suis !
- Allons, Dimitri. Il ne faut pas vous sentir coupable à ce point. Édith est très belle et je connais bon nombre de garçons qui la mettraient dans leur lit avec un infini plaisir… Vous ne devez plus vous tourmenter ainsi.
- Vous avez entendu ce que j'ai dit juste avant, Déborah ? Je suis dingue de vous… Je ne dors plus depuis une semaine. Je suis complètement anéanti et ne peux même plus faire mon travail correctement…
- Calmez-vous, Dimitri, voyons.
- Déborah, je suis éperdument amoureux de vous ! Je vous aime depuis notre premier regard, depuis toujours ! Vous étiez dans mon cœur depuis ma naissance, en fait.
- Dimitri, je ne sais plus quoi dire…
- Déborah, dites-moi que vous ressentez quelque chose à mon encontre, par pitié !
- Édith est totalement abattue, Dimitri… Je sais que ce n'est pas de votre faute, mais il faut vous mettre à ma place ! Elle est mon amie de toujours et je ne me vois pas sortir avec vous alors que vous venez de rompre…
- Vous n'avez pas répondu à ma question, Déborah.
- Vous, alors !... Je crois que oui, cher Dimitri, mais n'en suis pas très sûre…
- Je vous propose une chose, Déborah : je vous invite, dès ce soir, et dans un endroit totalement neutre. Un excellent restaurant et m'engage à rester sage. Promis ! Nous avons tout de même le droit de nous rencontrer et de faire plus ample connaissance ? Pour le reste, nous laisserons le temps au temps, si vous êtes d'accord, bien entendu…

Un long silence s'en suivit. La jeune femme tenait le combiné d'une main tremblante. Ainsi donc, elle ne s'était pas trompée… Il éprouvait de l'amour pour elle… Ses regards, si appuyés, n'avaient pas menti… Perdue dans ses réflexions, elle sursauta à la voix anxieuse de son interlocuteur et faillit laisser échapper l'appareil dans l'eau du bain.
- Vous m'entendez, Déborah ? Dites-moi quelques mots, je vous en conjure !
- Où voulez-vous que nous nous retrouvions ?
- Nulle part, cher amour. Je viens vous chercher, vers vingt heures, cela vous va ?
- Dimitri, vous avez promis !
- Pardonnez-moi, Déborah. À tout à l'heure. Merci !
Déborah reposa le combiné ivoire sur son support et se laissa couler entièrement dans l'eau chaude afin de calmer les battements de son cœur.

- " Il est amoureux de moi, pensa-t-elle… J'étais folle d'inquiétude à l'idée de ne plus le revoir et voilà que le destin nous fait signe à nouveau… Comment faire pour qu'Édith ne se doute de rien… du moins pour l'instant. Le temps que je lui explique. "
De son côté, Dimitri venait juste de raccrocher et n'osait croire à sa chance. Déborah était une femme élégante, réservée, sensible, belle comme une aurore boréale et ne goûterait guère qu'il se comportât comme un goujat empressé… Il se devait d'être respectueux de leur accord tacite et faire montre de patience. À lui de contrôler son tempérament slave… Le cœur du jeune avocat cognait à tout rompre, provoquant une excitation telle, qu'il eut un mal fou à la modérer… Il se servit un double scotch sans glace, qu'il avala d'un coup.
- " Là, tout doux mon beau, calme-toi. Elle est éprise de toi, sois-en sûr… Il faudra que tu attendes et en contrepartie, je te promets de nous la ramener. Elle nous appartiendra, à jamais, car je l'aime éperdument, Dieu m'en est témoin. "

Il se doucha longuement, laissant l'eau chaude irriguer la moindre parcelle de sa peau, puis ferma les yeux pour ne plus voir que son beau visage. Jamais, au cours de ses aventures, il n'avait connu une telle passion amoureuse. Dimitri pensa aux siens, demeurés en Russie et qu'il eut bien aimé revoir pour leur crier tout l'amour qu'il éprouvait envers cette Française, si merveilleuse. Il était convaincu, désormais, qu'elle était la femme de sa vie et que sa destinée ne saurait être qu'à ses côtés. Il se sécha soigneusement tout en réfléchissant à la conduite à tenir. Il fallait être patient. Surtout, ne pas commettre le moindre faux pas…

Avant de se vêtir, il s'aspergea le torse et le visage avec son eau de toilette. Il opta ensuite pour un costume élégant, d'un bleu nuit, sobre et agrémenté de fines rayures fuchsia. Il choisit une chemise d'un ivoire très pâle, assortie d'une cravate de soie de couleur identique aux stries de son ensemble. Une heure plus tard, sa limousine émergea du parking souterrain pour rejoindre le périphérique proche. Dimitri conduisait en souplesse, totalement détendu et heureux. Il prit soudain conscience, en observant la route défiler devant son regard, qu'il avait rendez-vous avec l'amour de sa vie…

Quelques minutes plus tard, il se présenta à l'interphone du luxueux appartement de Déborah. Celle-ci lui répondit sans attendre et le prévint qu'elle descendait le rejoindre. À son arrivée, il poussa un soupir de joie en la rassurant sur sa beauté, puis l'embrassa tendrement. Le jeune mannequin portait pour l'occasion une robe fourreau noire, fendue très haut sur des bas ultrafins, rehaussés d'escarpins vernis. Elle arborait un chignon savamment coiffé et porté bas sur la nuque. Une rivière de diamants, délicatement posée sur sa gorge, cascadait entre ses seins dont le décolleté apparaissait vertigineux… Deux boucles d'oreilles en forme de larmes, longues et fines, encadraient un visage au maquillage léger, mais sophistiqué. On eut dit une déesse. Vénus en personne…

Dimitri demeura ébahi par tant de classe et de beauté. Il affirma, conquis :
- Je vous trouve splendide, Déborah. Par les saintes icônes, vous êtes si belle !...
- Merci, Dimitri. Vous êtes très élégamment vêtu, vous aussi, répondit-elle.
Après avoir ouvert la portière et attendu qu'elle soit confortablement installée, le jeune avocat prit la direction d'un célébrissime restaurant de la capitale. Ils papotèrent durant le trajet, tels de vieux amis, comme s'ils s'étaient quittés la veille… évitant très soigneusement d'évoquer le triste devenir d'Édith… Lorsque l'élégante berline vint s'immobiliser devant le George V, Déborah ne put s'empêcher de pousser un cri d'exclamation.
- Dimitri, vous êtes fou ! Cela doit coûter les yeux de la tête, un endroit pareil…
- Rien n'est trop beau pour vous, Déborah. Vous êtes si délicieuse.

Le portier s'empressa auprès d'eux, tandis que le voiturier conduisit la voiture vers les parkings du célèbre établissement. Le hall coruscant du George V, amena sur le visage du mannequin un émerveillement non dissimulé. Au cours de ses fréquents déplacements lors des défilés de haute couture, ou des séances de photos, elle n'avait jamais connu un tel luxe, un raffinement pareil. Déborah se retourna, puis déposa un baiser furtif sur les lèvres de Dimitri.
- Merci, mon cher Dimitri. C'est de la folie, mais comme je suis heureuse…
- Vous êtes éblouissante de beauté, mon cher ange, et c'est vous qui me comblez en acceptant d'être ici ce soir. Je suis le plus heureux des hommes, en votre compagnie.

Le maître d'hôtel accourut auprès d'eux, obséquieux à souhait, puis les conduisit vers la salle de restauration. À l'approche du couple, le silence se fit. Des dizaines de paires d'yeux les dévisagèrent un instant, comme s'il se fût agi du couple de l'année… Déborah rayonnait. Elle s'installa sur le fauteuil, galamment approché par son ami, se plongeant un instant dans la contemplation de la somptueuse salle. Dimitri prit place à son tour et commanda une bouteille de champagne Kruger, d'un millésime prestigieux.
- Vous êtes vraiment fou, Dimitri…
- De vous, complètement, mon cher trésor, et tant pis si je dois me ruiner pour vous offrir ce dont j'ai envie. Rien n'est trop beau pour une nymphe aussi belle que vous…

Déborah fixa soudain gravement son ami, sans rien dire, troublée. Dimitri lui prit les mains délicatement, avec une infinie tendresse, et les serra doucement. Ils demeurèrent ainsi, jusqu'à l'arrivée du sommelier. L'attente ne fut pas longue et lorsqu'ils se retrouvèrent seuls, à nouveau, le jeune homme leva son verre en cristal pour porter un toast.
- Je bois à la plus belle femme que je connaisse ici-bas et aux sentiments qu'elle fait naître en mon cœur. Puissent-ils être partagés et me permettre d'être aimé d'elle…
Déborah n'osa rien ajouter, émue aux larmes. Elle se contenta de trinquer, dévisageant Dimitri avec une intensité dès plus soutenue.

La soirée fut d'une exquise qualité, alternant la saveur des mets à celle des vins fins. Chacun à leur tour, tous deux brossèrent le tableau de leur vie. Se confiant ainsi le contenu d'un passé retraçant tous les évènements qui marquèrent leur jeune existence. Rien ne leur fit obstacle, tant ils avaient hâte de connaître tout l'un de l'autre. La griserie provoquée par les alcools aidant, ils rirent de leurs galéjades et passèrent ainsi une soirée inoubliable. Plus tard, Déborah confia à Dimitri, émue :
- Je suis heureuse Dimitri… Plus que je ne saurais dire, de cette mirifique soirée.
- Tant mieux, Déborah. Ainsi vous aurais-je enfin retrouvée, mon cher ange, et si vous acceptiez une autre invitation, je serais assurément le plus heureux des hommes...

Les deux jeunes gens passèrent ensuite dans l'un des confortables salons jouxtant le restaurant, où ils se firent servir café et pâtisseries. Ils goûtèrent au bonheur d'être ensemble à nouveau, prolongeant autant que faire se peut ces instants magiques. Un peu plus tard, Dimitri proposa de terminer la soirée dans une boîte de nuit élégante.
- Vous n'êtes pas obligée, Déborah… J'ai terriblement envie de valser avec vous…
- Je ne suis pas contre, Dimitri, d'autant que j'adore danser.
Dans la voiture, ils devisèrent comme si leur dialogue ne devait jamais devoir se tarir, partageant manifestement le bonheur de s'être retrouvés. Parvenus devant un club privé, ils s'installèrent dans l'un des box douillets où on leur servit des boissons.
Sur la piste minuscule, plusieurs couples dansaient sur un rythme de salsa qui fit envie aux nouveaux arrivants. À leur tour, ils rejoignirent les danseurs et se trémoussèrent sur les airs latinos. Dimitri dansait maladroitement, tandis que Déborah, plus au fait des tendances et sorties parisiennes, bougeait son bassin à la perfection. Elle prit soudain les mains de son ami, les passa autour de sa taille, puis le guida sans façon.
- Il faut sentir la musique, Dimitri et vous laisser-aller… C'est une danse sensuelle, qui se pratique comme cela, fit-elle en se serrant encore plus contre lui…

Après avoir dansé longuement, ils rejoignirent leurs fauteuils pour se reposer un peu. Ils trinquèrent aux bonheurs de la vie. Déborah se dandinait sur son pouf, manifestement folle des rythmes latinos. Une série de slows vint se succéder aux airs de salsa et de rumba. Dimitri prit délicatement les mains de la jeune femme puis l'entraîna à sa suite. Ils se fondirent dans une foule compacte où ils s'infiltrèrent comme ils purent pour danser encore.
- Vous dansez à la perfection, confia Dimitri à l'oreille de la jeune femme.
- J'ai toujours adoré ça, depuis mon plus jeune âge, répondit Déborah.
Ils évoluaient lentement, serrés comme sardines en boîte, de nuit…assurément… Cela permit néanmoins au jeune avocat slave d'enlacer au plus près celle qui consumait son cœur. Elle répondait aux pressions de ses mains, grisée par la musique, les exhalaisons musquées de leurs parfums, et l'effet des boissons alcoolisées… Déborah concordait harmonieusement aux attentes de son ami et tout naturellement, leurs bouches s'unirent sur un baiser passionné. Ils ne purent se résoudre à ce que leurs lèvres se séparent et s'embrassèrent durant toute la série de slows. Puis, au moment de rejoindre leur table, Dimitri lui avoua à son oreille :
- Je t'aime, Déborah. De toute mon âme.
Elle répondit par un baiser léger, puis l'entraîna par la main vers leur box.
- Merci pour cette magnifique soirée, mon très cher Dimitri, mais il va falloir que je rentre maintenant, car demain après-midi j'ai une séance de photos…
- Dommage… d'accord, nous rentrons, regretta-t-il.

Durant le trajet du retour ils ne dirent mot... Comme si la magie avait subitement laissé la place à un vide déconcertant. Déborah sembla s'abandonner à quelques rêves secrets, tandis que Dimitri se concentrait sur la conduite. Plus tard, sa limousine vint se ranger devant l'hôtel particulier. Il descendit à regret, laissant le moteur tourner, contourna le véhicule et vint ouvrir délicatement la portière de sa passagère. Le visage de l'avocat affichait une tristesse infinie… Avec un effort sur lui-même, pour ne pas être indélicat, il précisa :
- Nous sommes arrivés, douce Déborah. C'était, si, merveilleux… Encore merci.
Avant de sortir de la voiture, Déborah sembla réfléchir un instant, coupa le contact du moteur et tendit les clefs à Dimitri. Devant son air interloqué, elle posa un doigt sur sa bouche et lui indiqua dans un souffle :
- Viens…

Ils se dirigèrent alors vers l'ascenseur en se tenant par la main et une fois à l'intérieur, soudèrent leurs bouches d'un baiser violemment passionné. Au cours de la montée, qui dura un instant, ils chancelèrent comme pris de vertige. Leurs corps, étroitement liés, ne faisaient qu'un. La porte de l'appartement ouverte ils se jetèrent dans le salon, fermant l'huis du pied et tombèrent à même la moquette où, fous de bonheur, ils roulèrent en riant aux éclats, heureux. Après quelques caresses ardentes, Déborah entraîna délibérément Dimitri dans sa chambre où ils s'étendirent sur le vaste lit de la jeune femme.
Prolongeant leurs baisers, Dimitri caressa longuement ce corps alangui de déesse, avec une douceur et une science consommées. Sa main fine et soignée remonta le long des cuisses fuselées, progressant lentement sous l'étoffe diaphane de la robe, puis atteignit l'échancrure d'un string noir bordé de dentelle. Il s'enhardit jusqu'aux plus intimes secrets de son amante, s'apercevant avec ravissement que Déborah le désirait elle aussi…

Dimitri fit glisser le linge délicat avec d'infinies précautions jusqu'aux chevilles, qu'il dégagea de toutes entraves, puis remonta vers le puits d'amour offert… Il couvrit cette peau si délicate et abondamment parfumée, de baisers brûlants, en même temps qu'il se dévêtait avec une telle impatience qu'elle amena un rire de gorge chez sa partenaire… Lorsque son ardeur atteignit son paroxysme, il plongea doucement son sexe turgescent dans celui de Déborah, qui poussa un feulement rauque. Dimitri, au comble de l'extase, se mit à labourer à grands coups de reins le sexe embrasé de son amour. La jeune femme s'accrocha à celui qu'elle aimait, telle une naufragée agrippant son bateau à la dérive.

Gémissant sans arrêt, folle de plaisir, elle releva soudain ses cuisses à la verticale puis les écarta au maximum afin que son fougueux amant puisse la posséder à sa guise. Dans cette posture, leur chevauchée éperdue ne dura que quelques instants… Dimitri ne put retenir plus longtemps la vague de fond qui annonçait son plaisir et se répandit à longs traits brûlants dans le ventre de celle qu'il désirait si ardemment.
- Pardon mon amour ! J'avais tellement envie de toi que je n'ai pu résister…
- Ne sois pas inquiet, mon trésor, répondit-elle. Nous avons toute la nuit devant nous, et tant pis pour les photos si demain je ne suis pas présentable… Viens, je t'aime.
Les amoureux se retrouvèrent ensuite dans la baignoire ronde de Déborah, où l'eau du bain détendit leurs corps et les incita de nouveau à l'amour… C'est Déborah, elle-même, qui vint s'empaler sur le sexe impérieux de celui qui avait ravi son cœur et dont elle était tombée éperdument amoureuse elle aussi. Le jeune mannequin ronronna de plaisir, comblée, rien qu'à la sensation d'être envahie tout entière.
- Comme tu es vigoureux… oh, Dimitri chéri, tu me rends folle…
- Viens contre moi, mon bel amour, laisse-moi t'aimer de toute ma passion de toi.

Les amoureux, ivres de leur bonheur, jouirent encore avant de se câliner dans l'onde bienfaitrice du bain. Comblés, ils gagnèrent ensuite le douillet refuge des draps de satin ivoire du lit de Déborah. Épuisés par leurs intenses joutes amoureuses, ils s'abandonnèrent aux bras de Morphée et s'endormirent lovés l'un contre l'autre. L'amour venait de transfigurer leur vie, pour toujours, leur offrant en récompense un avenir empli d'une indicible félicité. Fin

Guy Vigneau