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| Une
vie au bout des doigts |
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Le vent glacial balayant cette
nuit-là l'obscurité de la rue des Saints-Pères n'invitait
pas à la flânerie. En ce vingt-quatre décembre et
malgré l'effervescence des rendez-vous festifs de la fin d'année
régnant alentour, un véritable drame humain se déroulait
aux abords de l'église de Saint-Germain-des-Prés
Je
remontais sans bruit la ruelle sombre, afin de découvrir l'objet
du rendez-vous pour lequel je venais de faire un si long voyage
Ma troisième mission sur Terre ne serait pas une récréation,
semblait-il. Le Très-Haut m'avait octroyé quelques pouvoirs
pour la circonstance, qu'il me tardait vivement d'utiliser
suite
aux sévères altercations suivies de discussions plus mesurées
que nous avions eues à chacun de mes retours de mission. La précédente,
"Fol espoir", m'avait tellement bouleversée, tant par
son côté dantesque que par le nombre hallucinant de victimes,
que j'avais aussitôt fait remarquer au Créateur qu'il ne
servait à rien de nous envoyer, ici ou là, si nous ne pouvions
rien faire pour influer sur le cours des choses ou la destinée
d'innocentes créatures frappées d'extrême préjudice. Les rafales de la bourrasque
soulevaient ma longue tunique opalescente, ébouriffant ma chevelure
blonde, irisant celle-ci en couronne surréaliste. Ainsi visible
par quelques rares humains, exclusivement lorsque j'en ressentirai l'impératif
besoin, nul doute que j'offrirai aux vivants présents un spectacle
impressionnant
Je ne vis rien, tout d'abord, au cur de cette
voie sinistre et désertée de toute vie. Puis, comme dans
un rêve, quasi irréel, je perçus des petits gémissements
des pleurs d'enfants, ou de nourrisson peut-être, car le ton aigu
des appels me le laissa supposer. Je me déplaçais sans tarder
vers le lieu d'où provenaient ces cris et découvris un petit
paquet de linge blanc déposé sur ce qui n'était autre
qu'une cuve sale dévolue au ramassage des ordures
Devant mon doux visage, dans
lequel je fis transparaître tout l'amour de la création,
les plaintes du bébé devinrent babils. Ses yeux grands ouverts
me fixèrent avec un tel désir que je me retrouvais en pleurs.
Comment pouvait-on abandonner un petit être aussi fragile, à
l'âme si pure ?... Quel crime, ou désespérance, pouvaient
amener à une telle infamie ?
Tant de parents, qui rêvent
de concevoir le fruit de leur amour et qui ne peuvent goûter aux
joies de l'enfantement, hurlent leur souffrance pendant que certains,
parvenus aux portes de l'ignominie, ne se privent nullement d'accomplir
des gestes aussi infâmes. Pas question que je prenne ce nouveau-né
dans mes bras, il aurait chu par terre aussitôt
Une seule solution, ultra urgente, il fallait trouver de l'aide mais où ? À cette heure avancée de la soirée, les chrétiens s'apprêtaient à fêter l'arrivée du divin enfant L'envie me prit soudain de hurler à tue-tête qu'il était déjà là, cet enfant tant attendu et qu'il n'attendait que l'amour des hommes ! Comment rencontrer une âme charitable, sans attirer une attention plutôt déplacée sur une envoyée du Paradis ? Me promener ainsi, visible d'apparence, sur les larges avenues proches, aurait sans aucun doute provoqué un tollé qui n'aurait pas manqué de déplaire au Très-Haut Une plainte à fendre l'âme reporta mon attention sur le visage de l'enfant. Il me fixait de ses yeux bleus, avec une intensité telle que je ne pus détourner le regard. Soudain, surgies du tréfonds
de mon être, toutes les images tragiques de mon passé m'apparurent
clairement
Je
revis ce couteau percer mon corps et nous hotter la vie à tous
les deux, mon bébé et moi
Mes larmes jaillirent, abondamment,
pendant que j'observais cette frimousse d'ange qui me dévorait
de son regard d'innocent, espérant avec force et manifestations
que je la berce tendrement contre ma poitrine et que je l'emporte hors
de ce tas d'immondices. "Ô, mon bébé, mon cher
amour, je défaille juste à l'idée de ne pas avoir
eu l'immense bonheur de te connaître. De te mettre au monde et de
partager avec ton papa chéri ce désir fou de toi que nous
avions tant espéré. Ô, pourquoi ?... Cruel destin,
infâme hasard qui, ce jour-là, guida mes pas vers ce quartier
où je ne me rendais habituellement jamais
Simple erreur de
station d'autocar où j'étais descendue sans faire attention,
occupée que j'étais à faire le point sur mes derniers
achats pour embellir et décorer ta chambre
et puis
" "Cette bande de jeunes
voyous, mineurs sans aucun doute
désuvrés, abandonnés
à eux-mêmes, sans repères, sans éducation,
sans lois, sans aucun respect de la vie humaine
Cette agression
injustifiée, violente, d'une épouvantable sauvagerie, contre
une jeune femme enceinte, terrorisée, implorant qu'elle n'avait
pas de cigarettes sur elle parce qu'elle ne fumait pas, tout simplement
Une horrible technique d'approche ourdie par de misérables trublions,
pour quelques malheureux euros pris dans mon sac, ainsi que ma carte bancaire,
en guise de rançon pour leur atroce forfait
" Paralysée, tremblant
de tout mon être, je laissais couler mes larmes lorsque le rappel
des cris provenant de la poubelle me ramena vers l'horreur dont j'étais
le témoin. J'effaçais subitement ma visibilité, non
sans un dernier regard attendri vers l'innocente victime que je m'efforçais
de rassurer. Je m'élançais à corps perdu, enfin presque,
tant mon enveloppe me parut infiniment légère, vers le proche
boulevard Saint-Germain. Quelques dizaines de mètres plus loin,
tournant sur ma gauche, je débouchais en trombe sur le vaste parvis
de l'église de Saint-Germain-des-Prés. Il ne me fallut qu'un
instant pour en franchir les imposants vantaux, passant directement au
travers de ceux-ci
Le lieu saint semblait désert.
Il devait être un peu plus de vingt-et-une heures et seuls, quelques
légers bruits se révélaient depuis la sacristie.
Sans me poser la moindre question, je me dirigeais vers l'endroit clos
réservé aux prêtres. Celui-ci était de dos,
face au placard de sa garde-robe abritant ses habits sacerdotaux. Je le
prévins aussitôt de ma présence en utilisant la possibilité
qui m'était offerte d'apparaître sous mon enveloppe diaphane
et lumineuse pour un être vivant. La luminescence de ma présence,
accentuée par l'exigüité du local, illumina les lieux
d'une clarté intense, éblouissante. L'ecclésiastique se
retourna d'un bloc. Ses yeux, démesurément agrandis, me
fixèrent avec incrédulité tout d'abord, puis, l'instant
de stupéfaction passé, il se laissa tomber à genoux,
tête basse, les mains jointes sur la poitrine. Il se signa avec
la vitesse de l'éclair, puis resta là, n'osant lever les
yeux sur mon apparition. Devant son air soucieux, j'en profitais pour
atténuer l'effet aveuglant de l'apparence qui me matérialisait.
Constatant que la pièce s'assombrissait légèrement,
il leva vers moi un visage émerveillé. M'avisant sur ses traits que
son angoisse première s'estompait, je lui adressais quelques signes
d'apaisement. Je m'approchais plus près, lentement, sans le quitter
des yeux, guettant dans ceux-ci l'expression que je souhaitais y trouver.
Avec une infinie douceur j'avançais mes mains des siennes pour
les entourer. Le premier effet de surprise contenu à grand-peine
je scrutais son regard et fis passer dans mes yeux le plus intense message
d'espérance que je pouvais lui délivrer. Mes lèvres
s'entrouvrirent, lui délivrant mon message muet. Devant son air abasourdi,
je compris qu'il ne comprenait pas le sens de mes propos. L'idée
me vint qu'il ne pouvait sans doute pas lire sur ma bouche, car, sous
l'effet lumineux de mon aura, il ne devait percevoir qu'une partie de
ma silhouette. Soudain, je reculais d'un mètre environ et lui adressais
des signes qui lui signifiaient de me suivre. Je répétais
plusieurs fois mes gestes afin qu'il devine que je quémandais son
aide. Mon déplacement et mon expression lui firent comprendre,
enfin, que je voulais qu'il ouvre la porte afin de me suivre. Il sembla se décider
d'un coup et vint d'un pas décidé vers l'huis. La porte
ouverte, je le vis attraper un manteau et une écharpe, visser sur
sa tête un vieux chapeau de feutre gris élimé et me
suivre timidement. Dans le froid cinglant de l'avenue, il emboita un pas
pressé, suivant mon image lumineuse ultra réduite, un peu
comme les petites fées que l'on voit dans les films et qui font
naître le merveilleux sur le visage des enfants du monde. Cinq minutes
à peine et nous nous retrouvâmes devant l'entrée de
la rue sombre. Plus un seul bruit
J'illuminais de nouveau les
alentours, d'une lueur telle que l'on pouvait voir comme en plein jour
et m'approchais en hâte du container sinistre où j'avais
laissé l'enfant. Le prêtre qui me suivait de près
vit mon visage atterré, ainsi que les larmes qui coulaient abondamment
sur mes joues. L'enfant ne bougeait plus... Le teint bleui, son petit
corps raidi par le froid mordant qui régnait en ces lieux de solitude,
il ne semblait plus vivre. Moi seule, à cet instant, savais qu'il
n'en était rien, que son heure n'était pas venue, pas encore
L'homme d'Église attrapa
le petit baluchon blanc avec détermination, le plaça sous
un pan de son manteau et se mit à courir sans même un regard
pour moi. Invisible à nouveau, je le suivis et le rattrapais sans
effort. Le prêtre implorait le Seigneur et tous ses saints afin
qu'ils sauvent ce bébé qui se présentait devant eux,
aux portes du Paradis. - Je t'en supplie, ô
Seigneur ! Il est si petit
ô, mon Dieu, il doit vivre ! Sauve-le
!
J'observais la scène,
attendrie et inquiète néanmoins, blottie dans un coin de
la pièce, à quelques centimètres du petit corps inerte...
Claire frictionnait vigoureusement le nourrisson, le baignant longuement
dans l'eau tiède, soufflant dans ses petites mains pour les réchauffer.
L'enfant semblait ne plus donner signe de vie, ou si peu, qu'il devenait
urgent que les secours arrivent enfin. Provenant de l'avenue, des
sirènes se firent entendre, plus proches, plus pressantes. Les
lueurs bleutées des gyrophares illuminèrent l'entrée
du presbytère. Le prêtre se précipita vers l'entrée
qui s'ouvrit presque simultanément sur une équipe de trois
urgentistes. Le médecin se rua vers la table où Claire avait
baigné le bébé dans une eau chauffée à
trente-sept degrés, juste avant de l'enrouler dans une épaisse
serviette de bain. Je ne retins plus mes larmes,
tant il s'en était fallu de peu que nous le perdions
Une
petite vie était sauvée, comme par miracle en cette nuit
de Noël. Était-ce un signe ? Un don de Dieu fait aux hommes
pour fêter dignement l'arrivée du Messie ?
Je ne sais,
mais au vu de la joie qui se lisait sur les visages penchés sur
la petite frimousse, je fus inondée de bonheur. Les humains n'étaient
pas complètement mauvais, même si en chacun d'eux le bien
et le mal coexistaient. Tant que ces forces, qui s'opposent depuis la
nuit des temps, se neutraliseraient, il y aurait cet espoir de vie et
d'amour qui obligerait ceux qui croient en l'avenir des hommes. À
faire en sorte que cette fragile stabilité trouve un juste équilibre. L'enfant était sauf,
son avenir apparaissait serein, du moins autant que faire se peut, en
espérant pour son salut qu'il trouverait une famille d'accueil
aimante et dévouée. Loterie de la vie à laquelle
les exclus, aussi jeunes et fragiles soient-ils, n'échappent malheureusement
pas. Je contemplais une fois encore ces hommes et ces femmes, dévoués
à la sauvegarde des âmes en périls, à sauver
envers et contre tout ceux que la vie n'avait pas épargnés
Les secours et leur petit
patient, conditionné dans une couveuse, partis, je me tournais
vers les deux êtres demeurés seuls, se demandant s'ils n'avaient
pas rêvé. Ils essuyaient leurs joues d'un revers de manche,
enlacés. La joie débordait en moi et je décidais
de leur faire mes adieux par un dernier cadeau. La lueur, que je voulus
la plus apaisante qui soit, les surprit. Un instant éblouis, ils
tombèrent à genoux, mains jointes, et me fixèrent
émerveillés. Je leur adressais un petit signe par lequel je leur fis comprendre combien l'immense bonheur que nous partagions à l'unisson serait apprécié par le Très-Haut J'eus ensuite un regard plus appuyé vers ce prêtre, dont ma divine apparence l'aura assuré du bienfondé de son choix d'existence dédiée à l'amour de Dieu et des hommes. Il me démontra sa reconnaissance par un large sourire béat de gratitude et lorsque je m'élançais, disparaissant de leur vue, j'eus alors la certitude du devoir accompli. Je venais de sauver une âme. Pas n'importe laquelle, la plus pure qui soit entre toutes, celle d'un enfant Fin Guy Vigneau |