Ecriture Passion...

 

 

Une vie au bout des doigts

 

 


Le courant d'air glacial qui balayait cette nuit-là l'obscurité de la rue des Saints-Pères, n'invitait pas à la flânerie. Nous étions en décembre, le vingt-quatre, plus exactement. Malgré l'effervescence des rendez-vous festifs de fin d'année qui régnait un peu plus loin, vers l'église de Saint-Germain-des-Prés, se déroulait un véritable drame humain…

Je remontais lentement la ruelle sombre, sans bruit, afin de découvrir le rendez-vous pour lequel je venais de faire un si long voyage… Ma troisième mission sur Terre ne serait pas une récréation, semblait-il. Le Très-Haut, pour la circonstance, m'avait octroyé quelques pouvoirs qu'il me tardait vivement d'utiliser… Cela, suite aux violentes altercations, suivies de discussions un peu plus mesurées, que nous avions eues à chacun de mes retours de mission.

La précédente, "Fol espoir" m'avait tellement bouleversée, tant par sa démesure que par le nombre ahurissant de victimes, que j'avais fait remarqué au Créateur, qu'il ne servait à rien de nous envoyer, ici ou là, si nous ne pouvions rien faire pour influer sur le cours de la destinée d'innocentes créatures frappées d'extrême préjudice.

Le Seigneur en avait convenu, argumentant que j'étais novice encore, mais, qu'ayant franchi avec succès mes deux premières tâches divines, il consentait à ce que, petit à petit, facultés me soient données afin de mener à bien mes prérogatives d'ange… Investie de ces nouvelles et puissantes possibilités je m'apprêtais, donc, à prendre contact avec la personne que l'on m'avait désignée.
Les violentes rafales de vent, soulevant ma longue tunique opalescente, ébouriffaient mon opulente chevelure blonde. Irisant mes cheveux d'une couronne surréaliste. Ainsi visible, par quelques rares humains, uniquement lorsque j'en ressentirai l'impérieux besoin, nul doute alors que je serai en mesure d'offrir un spectacle impressionnant…

Je ne vis rien, tout d'abord, au cœur de cette voie sinistre et désertée de toute vie. Puis, comme dans un rêve, quasi irréel, je perçus des petits gémissements… des pleurs d'enfants, ou de nourrisson, peut-être, car, le ton aigu des appels me le laissa supposer. Je me déplaçais sans tarder vers le lieu d'où provenaient ces cris et aperçus un petit paquet de linge blanc posé sur ce qui n'était autre qu'une cuve dévolue au ramassage des ordures…

Devant mon doux visage, dans lequel je fis transparaître tout l'amour de la création, les plaintes du bébé devinrent babils. Ses yeux grands ouverts me fixèrent avec un tel désir que je me retrouvai en larmes. Comment pouvait-on abandonner un petit être aussi fragile, à l'âme si pure ?... Quel crime, ou désespérance, pouvaient amener à une telle infamie ?…

Tant de parents, qui rêvent de concevoir le fruit de leur amour et qui ne peuvent goûter aux joies de l'enfantement hurlent leur souffrance, pendant que certains, parvenus aux portes de l'ignominie, ne se privaient assurément pas d'exécuter des gestes aussi cruels, qu'infâmes. Pas question que je prenne ce nouveau-né dans mes bras, il aurait chu par terre aussitôt…

Une seule solution, ultra urgente, il fallait trouver de l'aide… Mais où ? À cette heure avancée de la soirée, les chrétiens s'apprêtaient à fêter l'arrivée du divin enfant. L'envie me prit soudain de hurler à tue-tête qu'il était déjà là, cet enfant tant attendu et qu'il n'attendait que l'amour des hommes… Comment rencontrer une âme charitable, sans attirer une attention plutôt déplacée sur une envoyée du Paradis ?… Me promener ainsi, visible d'apparence, sur les larges avenues proches, aurait sans aucun doute provoqué un tollé qui n'aurait pas manqué de déplaire au Très-Haut…

Une plainte à fendre l'âme reporta mon attention sur le visage de l'enfant. Il me fixait de ses yeux bleus, avec une intensité telle que je ne pus détourner le regard. Soudain, surgies du tréfonds de mon être, toutes les images tragiques de mon passé m'apparurent clairement…

Je revis ce couteau, percer mon corps et nous hotter la vie à tous les deux, mon bébé et moi… Mes larmes jaillirent, abondamment, pendant que j'observais cette frimousse d'ange qui me dévorait de son regard d'innocent, espérant avec force et manifestations, que je la berce tendrement contre ma poitrine et que je l'emporte hors de ce tas d'immondices.

"Ô, mon bébé, mon cher amour, je défaille juste à l'idée de ne pas avoir eu l'immense bonheur de te connaître. De te mettre au monde et de partager avec ton papa chéri ce désir fou de toi que nous avions tant espéré. Ô, pourquoi ?... Cruel destin, infâme hasard qui, ce jour-là, guida mes pas vers ce quartier où je ne me rendais habituellement jamais… Simple erreur de station d'autocar où j'étais descendue, sans faire attention, occupée que j'étais à faire le point sur mes derniers achats afin d'embellir et décorer ta chambre… et puis…"

"Cette bande de jeunes voyous… mineurs, sans aucun doute, désœuvrés, abandonnés à eux-mêmes, sans repères, sans éducation, sans lois, sans aucun respect de la vie humaine… Cette agression injustifiée, violente, d'une épouvantable sauvagerie, contre une jeune femme enceinte, en larmes, implorant qu'elle n'eût pas de cigarettes sur elle parce qu'elle ne fumait pas, de toute façon… Une technique d'approche ourdie par de misérables trublions. Pour, en fait, quelques malheureux euros pris dans mon sac, ainsi que ma carte bancaire, en guise de rançon pour leur atroce forfait…"

Paralysée, tremblant de tout mon être, je laissai couler mes larmes lorsque le rappel des cris, provenant de la poubelle, me ramena vers l'horreur dont j'étais le témoin. J'effaçai subitement ma visibilité, non sans un dernier regard attendri vers l'innocente victime que je m'efforçai de rassurer. Je m'élançai alors à corps perdu, enfin presque tant mon enveloppe me parut infiniment légère, vers le proche boulevard Saint-Germain. Quelques dizaines de mètres plus loin, tournant sur ma gauche, je débouchai en trombe devant le vaste parvis de l'église de Saint-Germain-des-Prés. Il ne me fallut qu'un instant pour en franchir les imposants vantaux, passant directement au travers de ceux-ci…

Le lieu saint semblait désert. Il devait être un peu plus de vingt-et-une heures et seuls, quelques légers bruits se révélaient depuis la sacristie. Sans me poser la moindre question, je me dirigeai vers l'endroit clos, réservé aux prêtres. Celui-ci était de dos, face au placard de sa garde-robe abritant ses habits sacerdotaux. Je le prévins de ma présence en utilisant cette possibilité qui m'était offerte d'apparaître sous mon enveloppe diaphane et lumineuse, pour un être vivant. La luminescence de ma présence, accentuée par l'exigüité du local, illumina les lieux d'une clarté intense, presque éblouissante.

L'ecclésiastique se retourna d'un bloc. Ses yeux, démesurément agrandis, me fixèrent avec incrédulité, tout d'abord, puis, l'instant de surprise passé, à la limite de la syncope, il se laissa tomber à genoux, tête basse, les mains jointes sur la poitrine. Il se signa avec la vitesse de l'éclair, puis resta là, n'osant lever les yeux sur mon apparition. Devant son air inquiet, j'en profitai pour atténuer un peu l'effet aveuglant de l'apparence qui me matérialisait. Constatant que la pièce s'assombrissait légèrement, il leva un visage émerveillé vers moi.

M'avisant sur ses traits que son angoisse première s'estompait, je lui adressai quelques signes d'apaisement. Je m'approchai au plus près, lentement, sans le quitter des yeux, guettant dans ceux-ci l'expression que je souhaitais y lire. Avec une infinie douceur, j'avançai mes mains des siennes, afin de les entourer. Le premier effet de recul contenu, à grand-peine, je scrutai son regard et fit passer dans mes yeux le plus intense message d'espérance que je pouvais lui délivrer. Mes lèvres s'entrouvrirent, lui délivrant mon message muet.

Devant son air abasourdi, je compris qu'il ne comprenait pas le sens de mes propos. L'idée me vint qu'il ne pouvait sans doute pas lire sur ma bouche, car, sous l'effet lumineux de mon aura, il ne devait percevoir qu'une partie de ma silhouette. Soudain, je reculai d'un mètre environ et lui adressai des signes qui lui signifiaient de me suivre. Je répétai plusieurs fois les gestes qui devaient lui faire deviner que je quémandai son aide. Mon déplacement et mon expression lui firent comprendre, enfin, que je voulais qu'il ouvre la porte afin de me suivre.

Il sembla se décider d'un coup et vint d'un pas décidé vers l'huis. La porte ouverte, je le vis attraper un manteau et une écharpe, visser sur sa tête un vieux chapeau de feutre gris élimé et me suivre timidement. Dans le froid cinglant de l'avenue, il emboita un pas pressé, suivant mon image lumineuse, ultra réduite, un peu comme les petites fées que l'on voit dans les films et qui fait naître le merveilleux sur le doux visage des enfants du monde entier. Cinq minutes à peine et nous nous retrouvions devant l'entrée de la rue sombre. Plus un seul bruit…

J'illuminai de nouveau les alentours, d'une lueur telle que l'on pouvait voir comme en plein jour et m'approchai en hâte du container sinistre où j'avais laissé l'enfant. Le prêtre, qui me suivait de près vit mon visage atterré, ainsi que les larmes qui coulaient abondamment sur mes joues. L'enfant ne bougeait plus... Le teint bleui, son petit corps raidi par le froid mordant qui régnait en ces lieux de solitude, il ne semblait plus vivre. Moi seule, à cet instant, savais qu'il n'en était rien, que son heure n'était pas venue… pas encore.

L'homme d'Église attrapa le petit baluchon blanc avec détermination, le plaça sous un pan de son manteau et se mit à courir sans même un regard pour moi. Invisible, à nouveau, je le suivis et le rattrapai sans effort. Le prêtre implorait le Seigneur et tous ses saints afin qu'ils sauvent ce bébé qui se présentait devant eux, aux portes du paradis.
- Je t'en supplie, ô Seigneur ! Il est si petit… ô mon Dieu, il doit vivre ! Sauve-le…

Revenu au presbytère, il s'engouffra comme un fou dans son petit appartement et en referma la porte avec le pied. Il appela de toutes ses forces :
- Claire !!! Viens m'aider, vite ! Il faut faire chauffer de l'eau immédiatement et réchauffer cet enfant de toute urgence, sinon, il va mourir !
Une brave femme, vêtue d'une robe gris foncé, fit son apparition dans l'embrasure de la porte de la cuisine, puis, accourut afin d'aider son frère.
- Mais, c'est un bébé ?! Où l'as-tu trouvé, par un temps pareil ?
- Je l'ai découvert dans l'une des poubelles de la rue des Saints-Pères, à deux pas d'ici. Il faut faire vite pour le réchauffer. Occupes-t-en de toute urgence, j'appelle les secours.

- Dieu du ciel ! Un petit bout de chou comme ça, si ce n'est pas une honte !... Viens mon poussin, maman Claire va s'occuper de toi, mon bel angelot. Quand je pense aux souffrances des jeunes couples qui ne peuvent avoir d'enfant pour parachever leur bonheur et que d'autres jettent leur rejeton aux ordures… il ya de quoi hurler, je vous le dis moi ! Malheur à tous ces infanticides ! Qu'ils aillent rôtir en enfer !

J'observai la scène, inquiète néanmoins, blottie dans un coin de la pièce, à quelques centimètres du petit corps inerte. Claire frictionna vigoureusement le corps du nourrisson, après l'avoir baigné longuement, soufflant aussi et par alternance, dans ses petites mains pour les réchauffer. L'enfant semblait ne plus donner signe de vie, ou si peu, qu'il devenait tout à fait urgentissime que les secours arrivent.

- Christian ! Il ne respire presque plus ! Ô, mon Dieu, vous n'allez pas le reprendre ? Vous en avez plein, au paradis, des petits anges comme lui ! Ô, Seigneur, aidez-nous, quoi !
- Calme-toi, Claire, le SAMU arrive d'une minute à l'autre…

Déjà, provenant de l'avenue voisine, les sirènes devenaient plus proches, plus pressantes. Les lueurs bleutées des gyrophares illuminèrent soudain l'entrée du presbytère. Le prêtre se précipita vers l'entrée qui s'ouvrit presque simultanément sur une équipe de trois urgentistes. Le médecin se rua vers la table où Claire avait baigné le bébé dans une eau chauffée à trente-sept degrés avant de l'enrouler dans une épaisse serviette de bain.

- Je vous en prie madame, laissez-nous faire. Michèle, vite, il est en hypothermie, vous l'intubez et je le place sous respirateur. Micheline, installez-le sous camisole chauffante ! Allez, grouillez-vous, sinon on va le perdre. Les secouristes s'activèrent tant et plus qu'au bout d'un long moment, peu à peu, du rose apparut sur les joues du bébé. Et puis, tout d'un coup, des pleurs déchirèrent la pièce. L'enfant recouvrait ses esprits et revenait à la vie…

Je ne retins plus mes larmes, tant il s'en était fallu de peu que nous le perdions… Une petite vie était sauvée, comme par miracle, en cette nuit de Noël. Était-ce un signe ? Un don de Dieu fait aux hommes pour fêter dignement l'arrivée du Messie ?… Je ne sais, mais au vu de la joie qui se lisait sur tous les visages penchés sur la petite frimousse, je fus inondée de bonheur. Non, tous les humains n'étaient pas mauvais, même si en chacun d'eux, le bien, et le mal, coexistaient… Tant que l'équilibre de ces forces qui s'opposent, depuis la nuit des temps, se réaliserait, il y aurait cet espoir de vie et d'amour, qui obligerait ceux qui croient en l'avenir des hommes à faire en sorte que cette fragile stabilité trouve enfin son pinacle.

L'enfant était sauf, son avenir apparaissait serein, du moins, autant que faire se peut, en espérant pour son salut qu'il trouverait une famille d'accueil aimante et dévouée. Loterie de la vie à laquelle les exclus, aussi jeunes et fragiles soient-ils, n'échappent malheureusement pas. Je contemplai une dernière fois ces hommes et ces femmes, dévoués à la sauvegarde des âmes en périls, à sauver envers et contre tout, contre tous, ceux que la vie n'avait pas épargnés…

Les secours et leur petit patient, conditionné dans une couveuse, partis, je me tournai vers les deux êtres demeurés seuls, se demandant s'ils n'avaient pas rêvé. Ils essuyaient leurs joues d'un revers de manche, enlacés. La joie débordait en moi et je décidai de leur faire mes adieux par un dernier cadeau. La lueur, que je voulus la plus apaisante qui soit, les surprit. Un instant éblouis, ils tombèrent à genoux, mains jointes et me fixèrent émerveillés.

Je leur adressai un petit signe, par lequel je leur fis comprendre combien l'immense bonheur que nous partagions, à l'unisson, serait apprécié par le Très-Haut… J'eus, ensuite, un regard plus appuyé vers ce jeune prêtre, dont ma divine apparence aura, sans nul doute assuré, pour les années à venir, le bienfondé sur le choix de cette vie, entièrement dédiée à l'amour de Dieu et des hommes. Il me démontra sa reconnaissance et lorsque je m'élançai, disparaissant à jamais de leur vue, j'eus la certitude du devoir accompli, car, je venais de sauver une âme…

La plus pure qui soit, entre toutes les âmes, celle d'un enfant…

Fin

Guy Vigneau