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| Un
sampan dans la brume |
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Le
frêle esquif venait sur moi, sans me voir. Je m'élevai un instant,
laissant la longue et fine silhouette du sampan défiler sous moi, puis
je redescendis. Je pris la liberté de venir m'asseoir à l'avant
et découvris ton visage pour la première fois. " Dieu céleste
! " Mon cri de surprise tu ne le perçus pas, mais grande fut la mienne
en découvrant ta beauté. Le
Très-Haut m'avait pourtant prévenue, avant mon départ, mais
là, j'étais émerveillée devant l'éclat de celle-ci.
Un Baodaï bleu nuit, brodé de fils d'or, mettait en valeur le haut
de ton corps. Fendu sur les côtés, le vêtement de brocard recouvrait
le pantalon de satin brillant, ample et noir, qui dissimulait tes longues jambes
dont les pieds délicats étaient chaussés de fines ballerines
sombres. Je détaillai
enfin ton visage et y découvris celui d'un ange. Belle à damner
un saint ! Je suis bien placée pour le savoir
Jusque-là, je
ne comprenais pas pourquoi l'on m'avait confié cette mission. C'est lorsque
je croisai ton regard, éperdu, que je compris
Tes yeux, d'une tristesse infinie, déchirante, contemplaient les miens sans les voir. Les larmes emplirent ma vue, instantanément, devant tant de souffrance et tant de chagrin. Je hurlai comme une folle, mais tu ne m'entendis pas. J'ai voulu alors savoir pourquoi. Sur le moment, sous le coup de la colère, j'ai failli t'emporter avec moi, pour te protéger, te faire découvrir un autre monde, merveilleux, où le sublime inonde les êtres dont le seul et unique ciment qui les unit est l'amour. Mais
là, j'aurais outrepassé les ordres divins. L'heure n'était
pas venue, pas encore
Ton
corps s'alanguit soudain, comme si tu avais ressenti la chaleur du mien et le
chant de mes prières contre ton oreille. Le souffle de ta vie, que j'essayais
désespérément de sauver. La peau de pêche de ton doux
visage, tout à l'heure blafarde comme une lune, se marbra soudain de rose
pâle. L'espoir renaissait en toi, je le sentis et continuai de bercer ton
âme. Pour
l'heure nous voguions, toi et moi, vers une destinée que je devinais confusément.
La mince étrave de ton sampan ouvrait l'eau devant nous, éclaboussant
d'écume les parois de bois de l'embarcation, glissant silencieusement sur
la route de ton destin. Au bout, tout là-bas, il y avait quelqu'un qui
t'attendait. Oh, je me doutais bien que ce n'était pas d'amour dont il
s'agissait, sinon je ne serais pas ici, mais sans doute quelque chose de plus
pernicieux, de plus corrompu même
Chacun
ici bas doit souffrir un peu, il est vrai, afin de réaliser son Karma,
mais, tout de même, quel immense gâchis ! Mais
non, je te vois te rasseoir et patienter, résignée et triste à
mourir. Oh, miséricorde ! La
première face vivante des acteurs de ce cauchemar sordide vint à
notre rencontre, enfin à la tienne, en la personne de celui qui se présenta
devant toi. Il s'appelait Wang et devait te conduire quelque part. Une adresse
dont j'ai oublié jusqu'à l'existence et qui devait ressembler, de
toute évidence, à un lieu de perdition
- Réponds,
Seigneur ! Quels pêchés ces hommes et ces femmes ont-ils pu commettre,
pour leur infliger pareil châtiment ? N'aurais-tu donc pas d'âme ?
Me serais-je donc trompée à ce point, sur toi ? À voir le
désespoir épouvantable de cette enfant encore nubile, à peine
seize printemps, je dois reconnaître que tu me déçois au plus
haut point ! Je vais rendre mon tablier tu m'entends, Dieu ! Ne fais pas la sourde
oreille quand je te parle ! C'est malin, avec toutes ces histoires, elle est partie
Merde alors ! Elle est passée où ? Tu peux me répondre, hypocrite
? Je
te retrouvai, par miracle, si tant est que cela puisse encore exister et me précipitai
pour reprendre les évènements en main. Peine perdue. Le malin avait
déjà mainmise sur ta douloureuse et misérable destinée.
Il faut bien avouer qu'il n'avait pas eu trop de mal
Tu suivais ce Wang,
sans mot dire, les yeux inondés de pleurs, tremblante comme une feuille
qui vacille sous la bourrasque d'automne et mon cur se brisa. Jamais
je n'avais assisté à pareille descente aux enfers. L'endroit où
tu parvins, se nommait " Le Lotus d'Or " et se trouvait à bord
d'une jonque chinoise qui se balançait mollement dans la baie. Quel imbécile
invétéré avait eu l'idée d'affubler un endroit pareil
de ce nom débile ? En or, en plus ! Dans un pays de crève-la-faim,
en proie à la plus cruelle des guerres et en attente de je ne sais quel
tragique dénouement. Tes
petits pas légers enjambèrent l'échelle de coupée
pour te conduire sur le spardeck arrière, où je te suivis en toute
hâte. Wang t'abandonna un instant, sans te quitter des yeux, car il avait
repéré les attitudes qui trahissaient ta peur et t'incitaient à
te sauver. Bien lui en prit, car, sinon, peut-être aurais-tu trouvé
le courage de fuir, à cet instant précis. Après avoir toqué
à la porte qui menait vers les cabines inférieures, je l'entendis
appeler : De
rage, je passai au travers de son horrible corps, mais mon enveloppe se dilua
sans l'atteindre. Je me retrouvai face à une monstruosité issue
d'un film d'horreur. Une sorte de Sumotori hideux, au corps flasque et graisseux,
dont le faciès aurait épouvanté un aveugle. Comment pouvait-on
laisser vivre des êtres pareils et pousser vers une fin certaine des âmes
aussi pures que celle que l'on venait de me confier? -
Seigneur, lorsque je reviendrai afin de te rendre compte, tu pourras préparer
tes abattis, car tu n'échapperas pas à ma colère
Elle
sera à la hauteur de ce que tu permets aujourd'hui, je t'en fais le serment
! Les anges ne peuvent rien contre cela
-
Ah ! Te voilà enfin, fit la voix rocailleuse du pachyderme. Maï Lin
? C'est comme ça que tes parents te nomment, si je ne me trompe ? Vient
par ici ma toute belle, afin que je goûte à la marchandise
Allez, passe devant ! Sache que désormais on t'appellera, Min. Dans
le bouge qui lui servait de lupanar, j'assistai, impuissante, à ce cauchemar
Le verrat se dévêtit, sans aucune pudeur, puis t'ordonna de faire
de même. Une fois nu et comme tu ne manifestais aucun entrain, une magistrale
paire de gifles balaya la surface délicate de tes joues, dans un ballet
sinistre. Ton pauvre corps flotta un bref instant, puis vint choir au travers
de la pièce. Tu perdis connaissance, sans doute, car c'est lui qui t'arracha
les vêtements qui protégeaient, comme un vain rempart, ta virginité. Le
porc se délecta, avec des trémolos d'impatience dans la voix, en
voyant apparaître la sublime beauté de ton anatomie. Ses énormes
mains libidineuses massèrent, plus qu'elles ne caressèrent, la douceur
de ta peau. Allant bien au-delà du tolérable en fouillant, avec
une avidité dépravée à l'extrême, le trésor
que tu renfermais au creux de tes cuisses. Je
me concentrais, sans ménagement, fermant les yeux pour ne pas voir et surtout
pour essayer d'agir
Comment faire, infortunée Maï Lin, pour
t'éviter l'horreur qui allait suivre
L'infâme
goret exhiba un sexe phénoménal, en émettant un rire gras,
sûr de sa victoire et s'abattit sur toi. Il perfora ta chair tendre, d'une
violente poussée, sans tenir compte des souffrances qu'il infligeait à
ton pauvre corps martyrisé. Il continua de plus belle, se ruant et soufflant
comme un phoque au bord de l'apoplexie. Ses va-et-vient me rendaient folle et
lorsqu'il se répandit en toi, à longs traits, poussant un feulement
de satisfaction, l'évènement se produisit
À
peine l'abomination eut-elle joui qu'elle se retira, le teint terreux et porta
les mains à sa poitrine en feu. Son cur, car elle en avait un, s'emballa
furieusement, comme prit dans un étau et la força à tomber
à genoux devant sa victime. Durant
cette sarabande tu revins à toi, douce Maï Lin et tu poussas alors
des cris de douleur et de honte. Entre tes jambes suppliciées, la semence
du monstre s'écoulait, tel un flot d'infamie. Je ne pourrai jamais oublier
les hurlements que tu émis alors, en constatant que ton innocence avait
été vendue. Que dis-je, donnée en pâture, afin que
la perversion des hommes y trouvât son comptant
Ils
attirèrent le sinistre Wang et le virent choir au bas de l'escalier où
il se rompit le cou. Trop de précipitation et de bassesse, dans sa servitude,
avaient sans doute eu raison de lui. Un nettoyage s'impose, si l'on veut éliminer
de telles ordures sur Terre ! À moins que
-
C'est toi, Seigneur, qui a fait mourir ces raclures ? Ces résidus de l'humanité
? Cela ne peut être moi, sûrement pas ! S'il n'avait tenu qu'à
moi, elles seraient déjà crevées depuis longtemps, ces deux
monstrueuses charognes ! Tu aurais pu faire en sorte de nous donner davantage
de pouvoirs, si tu voulais déléguer une partie de ta charge ? Ou
bien est-ce le jeu perfide et cruel du hasard ?... Ton silence me tape sur les
nerfs, Seigneur ! Peut-être y a-t-il encore un faible espoir de la sauver
Lorsque
je me retournai, Maï Lin divaguait dans la cabine. Pitoyable proie, frappée
par l'effroyable folie de l'instant. Les larmes inondaient son visage, devenu
méconnaissable. Le regard voilé, le corps abandonné dans
une déliquescente atonie, dont la posture m'alarma, elle arpentait la pièce
en tous sens. Maï Lin était au bord de la folie, tournant sur elle-même
comme un derviche paniqué. Le désespoir absolu venait de trouver
un visage
Un pan entier de sa jeune vie venait de s'effondrer, d'un seul
coup. Ses parents
avaient dit qu'elle travaillerait dans un restaurant, sur un bateau, comme serveuse
Au début, elle était ravie à l'idée de quitter son
petit village natal où les travaux dans les rizières usaient son
jeune corps bien avant l'âge. Mais ensuite, elle avait ressenti quelque
chose de bizarre dans leurs regards. Comme un voile, d'une tristesse abyssale,
teinté d'une résignation inhumaine, éteignant à jamais
toute gaieté dans leurs yeux... Cette
soudaine métamorphose l'avait d'abord inquiétée et puis elle
s'était imaginé tout bonnement qu'ils étaient tristes et
très malheureux, à l'idée de la voir partir
Elle les
avait pourtant rassurés et leur avait promis qu'à chaque fois qu'elle
aurait des congés, elle leur rendrait visite et leur apporterait de l'argent.
Elle comprenait fort bien que, pour eux, c'était un réel déchirement
quant au fait qu'elle d'eusse quitter sa famille pour devoir travailler si loin,
si jeune
La vie qu'ils menaient était rude et ils étaient
si pauvres
Tant
de bouches à nourrir, cela méritait somme toute des sacrifices qu'elle
était prête à assumer. Le moins qu'elle puisse faire, après
tout ce qu'ils avaient fait pour elle. Mais non, elle ne pouvait se départir
d'un doute affreux qui la rongeait, la tenaillait, au point de la rendre malade
d'angoisse. Leur séparation ressemblait finalement à un adieu
Elle ne voyait pas d'autres explications. Durant son trajet sur le sampan, dont
son père lui avait confié la gouverne en lui expliquant qu'elle
en aurait besoin par la suite, elle avait ressenti les effets du doute. Comme
une prescience, une intuition, toute féminine. Ce
qu'elle n'aurait jamais imaginé, c'est qu'elle venait d'être vendue,
corps et âme, à un proxénète notoire, contre une somme
conséquente, sans plus
Sa nouvelle destinée et ses nouvelles
fonctions feraient d'elle une prostituée
Voilà bien ce que
son nouvel avenir lui réservait. Oh, bien sûr il faudrait qu'elle
soit prise en main, qu'elle soit éduquée sur toutes les facettes
de son nouveau métier, le plus vieux du monde
Elle ne pouvait se
douter, non plus, qu'elle aurait à franchir plusieurs stades avant d'être
une reine de la nuit, une hétaïre du sexe et du vice. Elle passerait
par ce que l'on appelle, dans cette profession, l'abattage
Un
rôle, très éprouvant, où l'on fait subir à la
novice un défilé intense de clients, de tous types, dans un minimum
de temps et dont tous les désirs, aussi dépravés qu'ils fussent,
doivent être assouvis
L'horreur à l'état pur, sans compter
sur le conditionnement psychique par les drogues, douces et dures, ainsi que les
coups... Une descente aux enfers, savamment orchestrée, dont l'issue finale,
suivant l'endurance, était la mort
Maï
Lin sembla prendre soudain une décision. Comme un automate elle frotta
son sexe souillé avec les draps de lit essayant, par ce geste dérisoire,
d'effacer toute trace de son viol. Son visage devint étrangement dur, comme
si toute vie l'avait abandonné. Tu entendis
sans nul doute mes suppliques, car, le temps que je fasse un rapide tour d'horizon,
tu étais déjà habillée. Ton corps passa au travers
du mien lorsque tu escaladas les marches de l'étroit escalier menant sur
le pont. Il ne te fallut qu'un instant pour franchir la passerelle de coupée
et te jeter à corps perdu dans les ruelles du vieux port. Nous
étions seules à nouveau, complices ou presque. Je vins me placer
à côté de toi et te pris dans mes bras, sans que tu ne ressentes
leur chaleur, ni l'amour que je mettais dans ce geste. Cela ne me surprit guère,
du reste. Me voir ou avoir conscience que celle qui se tenait à tes côtés
n'était autre qu'un ange, t'était tout à fait impossible
-
"Ange gardien, en voilà une belle connerie ! Je n'avais pourtant pas
l'impression de t'avoir sauvée
À vrai dire, j'enrageais de
n'être qu'une novice dans cette fonction, nouvelle pour moi. Ma première
mission divine et voilà que je n'étais même pas capable de
la remplir tout à fait. Je suis nulle ! Archi nulle !" Découragée,
je fermai mon esprit à mes rancurs pour laisser planer mon regard
sur l'horizon. L'étrave glissait, sans bruit, s'enfonçant un peu
plus dans la brume à chacun des mouvements de ta godille. Soudain, ayant
sans doute estimé que tu étais hors de danger, tu stoppas ton geste,
posas la longue rame dans le sampan, puis attendis. Tu restas là, prostrée,
ne sachant que faire ni quelle décision prendre. Je t'observais, terriblement
inquiète, puis finis par te conseiller : -
Il faut rentrer chez tes parents, douce Maï Lin. Ils vont bien finir par
comprendre le revirement de situation que tu as provoqué et te pardonner.
Après tout, ils étaient peut-être de bonne foi et n'avaient
aucune idée du sort épouvantable qui t'était réservé
Où veux-tu aller, désormais ? Je t'en conjure, Maï Lin, rentrons
maintenant
Avec
angoisse, je vis un flot de larmes couler lentement sur tes joues frémissantes.
Des sanglots dévastateurs et nourris par un incommensurable chagrin. Ils
provoquaient des tremblements dans tout ton être, puis ton visage s'affaissa,
d'anormale façon. Tu venais, sans aucun doute, de toucher le fond de ta
détresse, car ton attitude me montra à quel point tu étais
anéantie. Je me mis à hurler, essayant de te bousculer, en vain. Tu
ne me voyais pas. Tu ne m'écoutais pas. Je t'entendis soudain gémir
à voix haute, sans discontinuer, dans une langue totalement hermétique
pour moi. Je ne savais plus quoi faire et m'adressai alors à ceux qui m'avaient
envoyée jusqu'à toi : Soudain,
un balancement de l'embarcation, un plouf, sinistre, suivi d'éclaboussures
et je me retrouvai seule à bord. Ton corps frêle sembla flotter un
instant puis, comme dans un cauchemar, je vis ta bouche s'ouvrir afin d'avaler
l'eau saumâtre de la baie. Ton beau visage s'enfonça doucement, puis
l'onde émeraude se referma sur toi. Je
remontai ton corps, sans efforts apparents, puis le hissai à l'intérieur
du sampan. Je n'oublierai jamais ton regard, lorsque tes yeux étonnés
se posèrent sur moi. Le visage que tu me montras était calme, débarrassé
de toute souffrance. Sur le moment, je ne réalisai pas et t'adressai un
sourire. Celui que tu me rendis alors réchauffa mon cur et provoqua
en moi une liesse absolue. Je t'avais sauvée, enfin
Dieu avait entendu
mes prières et avait permis que je sois celle qui sauverait ta jeune vie.
Je n'en revenais pas
-
Maï Lin, tu vas bien ? Soudain,
quelque chose s'illumina en moi. Je compris ce qui s'était passé.
Tout devint limpide. Je n'étais pas venue sur Terre pour te sauver de la
folie des hommes, ma douce amie, bien évidemment, mais pour te chercher.
Le Seigneur m'avait envoyée jusqu'à toi, afin que je te guide sur
la route céleste qui mène au Paradis. Fin Guy
Vigneau |